On raconte qu’un jour Farukh et Ayâz assistaient à une revue de l’armée de Mahmûd. Il y avait dans le camp des éléphants et des troupes innombrables. Le roi était monté sur une hauteur. Ayâz et Haçan accompagnaient Mahmûd et passaient avec lui la revue de l’armée. Les éléphants et les soldats rendaient la face du monde semblable à un chemin intercepté par les fourmis et les sauterelles. L’œil du monde ne vit jamais une telle armée, et personne auparavant n’avait contemplé une telle réunion. Or le grand roi délia sa langue, et parla en ces termes à Ayâz : « Mon enfant, cette grande quantité d’éléphants et… »
d'hommes est à moi, et ainsi tout cela t'appartient, puisque je t'aime au point de te considérer comme mon roi. » Bien que le célèbre Mahmûd eût prononcé ces mots, Ayâz resta tout à fait indifférent et impassible. Il ne remercia pas le roi en cet instant et ne fit même aucune réflexion. Haçan étonné lui dit : « Un roi te fait tant d'honneur, à toi, simple esclave, et tu restes ainsi immobile et insouciant ; tu ne te courbes pas, tu ne te prosternes pas en témoignage de ton dévouement ! Pourquoi n’agis-tu pas avec le respect convenable ? Ce n'est pas reconnaître comme tu le dois les bontés du roi. »
d'hommes est à moi, et ainsi tout cela t'appartient, puisque je t'aime au point de te considérer comme mon roi. » Bien que le célèbre Mahmûd eût prononcé ces mots, Ayâz resta tout à fait indifférent et impassible. Il ne remercia pas le roi en cet instant et ne fit même aucune réflexion. Haçan étonné lui dit : « Un roi te fait tant d'honneur, à toi, simple esclave, et tu restes ainsi immobile et insouciant ; tu ne te courbes pas, tu ne te prosternes pas en témoignage de ton dévouement ! Pourquoi n’agis-tu pas avec le respect convenable ? Ce n'est pas reconnaître comme tu le dois les bontés du roi. »
« Je dois faire deux réponses à ce reproche, dit Ayâz, lorsqu'il eut entendu ces paroles. La première, c’est que si moi, qui n'ai ni puissance ni position, je présente mes respects au roi, je ne puis que tomber sur la poussière devant lui dans une sorte d'avilissement, ou bien lui tenir un discours larmoyant. Entre faire trop ou trop peu à l'égard du roi, il vaut mieux ne rien faire. Qui suis-je pour entreprendre une telle chose en face de tout le monde ? L’esclave est au roi, et le respect qu'il a pour le roi est tout naturel. Qui suis-je, si ce n’est obéissance ? car tout est obéissance envers le roi. Quant à ce que cet heureux monarque fait chaque jour à mon égard, et, surtout, à l'honneur qu'il m'a départi aujourd'hui, si les deux mondes proclamaient à la fois ses louanges, j'ignore si ce serait en rapport avec ce qu'il mérite. Pourquoi paraîtrais-je avec ostentation dans cette revue ? Qui suis-je pour attirer l'attention sur moi ? Si je ne rends pas hommage au roi, et si je ne lui fais pas de protestations de fidélité, c'est que je ne me reconnais pas digne de le faire. »
Lorsque Haçan eut entendu ce discours d’Ayäz, il dit : « Bien, je vois que tu es reconnaissant. Je te donne un certificat pour constater que tu es toujours digne de cent faveurs du roi. » Puis Haçan ajouta : « Donne-moi l'autre réponse que tu m'as annoncée. » — « Il n’est pas bon de la donner franchement devant toi, répondit Ayâz ; je ne pourrais le faire que si j'étais tout seul avec le roi. Quant à toi, tu n'es pas mahram de ce secret ; puisque tu n'es pas le roi, comment te le dirais-je ? »
Le roi renvoya donc promptement Haçan, qui faisait partie de cette armée. Alors, comme dans cette réunion il n’y eut ni nous ni mot, car il n'aurait pas été bon que Haçan y eût participé pour la valeur même d'un cheveu, le roi dit à Ayâz : « La réunion est actuellement intime ; dis ton secret, donne-moi cette réponse particulière. » — « Toutes les fois, dit alors Ayâz, que par l'excès de sa bonté le roi daigne jeter les yeux sur moi, malheureux, il anéantit complètement mon existence par l'éclat des rayons d'un seul de ses regards. Si je me lève purifié de la poussière du chemin, c'est que j'éprouve de la confusion en voyant le soleil de la gloire du roi. Comme le nom même de l'existence ne me reste pas, comment pourrais-je me prosterner devant toi pour te faire agréer mon service ? Si actuellement tu aperçois quelqu'un, ce n'est plus moi que tu vois, c'est le roi du monde (Mahmûd). Que tu m'accordes une ou cent faveurs, c'est à toi-même qu’elles sont faites. De moi, faible ombre qui se perd dans le soleil, quel service peut avoir lieu ? Ayâz est comme une ombre dans ton chemin ; il est perdu dans le soleil de ton visage. Tant que de lui-même il a été esclave, il est resté périssable ; fais à son égard ce que tu voudras ; tu sais ce que tu dois faire, et il attend ! »