Islam

Mantic uttaïr, Anecdote sur le Schaïkh Yûçuf Hamdani

Yûçûf de Hamadân, qui désirait entrer dans le chemin du spiritualisme et qui avait le cœur pur et intelligent, disait : « Si tu restais pendant des années en haut du ciel, puis que tu descendisses sur le tapis de la terre, tu t'assurerais que tout ce qui a été, est et sera, soit bon, soit mauvais ; que tout, dis-je, n'est qu'un atome. Tout cela n'est qu'une goutte de l'Océan ; qu'importe que les races se perpétuent ou ne se perpétuent pas ! »
Cette vallée n'est pas aussi facile à franchir que tu peux le croire dans ta simplicité. Quand même le sang de ton cœur remplirait cet océan, tu ne pourrais franchir que la première station. Quand même tu parcourrais toutes les routes possibles du monde, tu te trouverais toujours, si tu y faisais bien attention, au premier pas. En effet aucun voyageur (spirituel) n’a vu le terme de son voyage et n’a trouvé le remède à son amour. Si tu t'arrêtes, tu es pétrifié, ou bien tu meurs et tu deviens un cadavre. Si tu continues à marcher et que tu avances toujours dans ta course, tu entendras jusqu'à l'éternité ce cri : « Avance encore. » Il ne t'est permis ni d'aller en avant ni de t'arrêter ; il ne t'est avantageux ni de vivre ni de mourir. Quel profit as-tu tiré des choses difficiles qui te sont survenues ? quel avantage as-tu trouvé dans les choses pénibles que tu as dû supporter ? Peu importe que tu te frappes la tête ou que tu ne la frappes pas, ô toi qui m'entends ! Reste silencieux, laisse tout cela et agis activement.
Abandonne les choses inutiles et poursuis les choses essentielles.
Occupe-toi le moins possible de tes affaires temporelles, mais beaucoup des spirituelles. Alors l'action sera le remède de l'action, et elle demeurera avec toi jusqu'à la fin. Mais, si agir n'offre pas de remède à quelqu'un, il vaut mieux rester dans l'inaction. Laisse ce que tu as fait d'abord ; il faut savoir agir ou rester dans l'inaction, selon l'occasion. Comment pourras-tu connaître cette chose qu'on ne peut connaître ? Mais il peut se faire que, sans pouvoir la connaître, tu agisses comme il faut à ce sujet. Aie en vue d'être indépendant et de te suffire à toi-même ; et tantôt réjouis-toi, tantôt lamente-toi. Dans cette quatrième vallée, l'éclair de la vertu, qui consiste à se suffire à soi-même, brille tellement que sa chaleur consume des centaines de mondes. Puisque des centaines de mondes sont réduits en poudre, serait-il extraordinaire que le monde que nous habitons disparût aussi ?
L’ASTROLOGUE, ANECDOTE ALLÉGORIQUE.
N'as-tu jamais vu un sage plein d'intelligence mettre devant lui une tablette recouverte de sable ? Il y trace des figures et des dessins ; il y place les étoiles et les planètes, le ciel et la terre. Tantôt il tire un présage du ciel, tantôt de la terre ; il trace aussi sur cette tablette les constellations et les signes du zodiaque, le lever et le coucher des astres, et il en déduit de bons ou de mauvais augures ; il en tire la maison de la naissance et de la mort. Lorsque, d’après ces signes, il a fait l'horoscope du bonheur ou du malheur, il prend cette tablette par un coin et il en répand le sable, en sorte qu'on dirait que toutes les figures qui y étaient n'ont jamais existé. La surface accidentée de ce monde est pareille à la surface de cette tablette. Si tu ne possèdes pas l'énergie nécessaire pour résister aux tentations du monde, ne rôde pas autour, et reste plutôt assis dans un coin. Hommes et femmes, tous ont vécu dans le monde sans avoir cependant aucune idée ni du monde visible ni du monde invisible. Si tu n'as pas la vigueur nécessaire pour aborder ce chemin, aurais-tu la lourdeur de la montagne (koh), que là tu serais aussi léger que la paille (kah).
L’ILLUMINÉ, ANECDOTE.
Un individu dit un jour à un spiritualiste instruit des mystères : « Le voile a été tiré pour moi loin du monde des secrets. » Une voix mystérieuse lui dit aussitôt : « Ô schaïkh ! demande tout ce que tu désires, et tu le recevras sans retard. » Le vieillard dit : « J'ai vu que les prophètes ont toujours été affligés par des épreuves. Tout ce qui a eu lieu en fait de douleur ou de malheur, tout cela a été éprouvé par les prophètes. Puisque le malheur a été le partage des prophètes, comment le repos arriverait-il à moi, malheureux ? Je ne désire ni l'honneur ni l'avilissement. Plaise à Dieu que tu me laisses dans ma modeste situation ! Puisque le sort des grands personnages est la douleur et la peine, comment le bonheur serait-il départi aux petits ? Les prophètes ont été dans l'agitation ; mais moi je n'ai pas la force de la supporter. Retire donc ta main de moi. »
Mais de quelle utilité est tout ce que je dis, quoique ce soit du fond de l'âme, et à quoi te serviront mes paroles tant que tu n'auras pas à en faire l'application ? Si tu es tombé dans l'océan du danger, tu y es tombé comme la perdrix, avec des ailes et des plumes qui peuvent te soutenir sur l'eau. Puisque tu sais qu'il y a des crocodiles et que l'Océan est profond, peux-tu vouloir marcher dans ce chemin ? Reste toujours inquiet par la pensée de savoir comment parvenir au rivage si tu tombes dans cet océan.
LA MOUCHE TOMBÉE DANS DU MIEL, ANECDOTE.
Une mouche était à la recherche de sa nourriture lorsqu'elle vit dans un coin une ruche de miel. Elle éprouva un tel désir de manger de ce miel, qu'elle fut agitée au point qu'on l'aurait prise pour un azad.
« Si le miel, disait-elle, désire une obole de moi malheureuse, pour me placer dans l’intérieur de sa ruche, et qu’ainsi il élève le rameau de mon union, la racine en sera bien plantée dans le miel. » Quelqu’un eut pitié de cette mouche et l’introduisit dans la ruche en prenant d’elle une obole ; mais, quand la mouche fut entrée dans la ruche, ses pattes de devant et de derrière s’enfoncèrent dans le miel. Si elle tremblait, son adhésion était plus faible, et plus forte si elle sautait. Elle fut troublée à ce sujet et elle dit : « J’éprouve de la tyrannie ; ce miel est devenu pour moi plus violent que le poison. J’ai donné une obole, mais je donnerais volontiers à présent deux oboles pour me délivrer du tourment que j’endure. »
« Dans cette vallée, continua la huppe, personne ne doit rester dans l’inaction, et l’on ne doit y entrer qu’après être arrivé à l’état d’adulte spirituel. Il est temps d’agir au lieu de vivre dans l’incertitude et de passer son temps dans l’insouciance : lève-toi donc et franchis cette vallée difficile après avoir renoncé à ton esprit et à ton cœur ; car si tu ne renonces pas à l’un et à l’autre, tu es polythéiste et le plus insouciant des polythéistes. Sacrifie donc ton âme et ton cœur dans cette voie, sans cela tu dois renoncer à savoir te suffire (istignâ). »

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire