Un autre oiseau dit à la huppe : « Je crois que j'ai acquis, quant à moi, toute la perfection dont je suis capable, et je l'ai acquise par des austérités pénibles. Puisque j'obtiens ici le résultat que je désire, il m'est difficile de m'en aller de ce lieu. As-tu jamais vu quelqu'un quitter un trésor et s'en aller péniblement errer dans la montagne et dans la plaine ? »
La huppe répondit : « Ô caractère diabolique, plein d'orgueil ! toi qui es enfoncé dans l'égoïsme et qui as de l'éloignement pour agir, tu as été séduit par ton imagination et tu t'es éloigné du champ de la connaissance des choses divines. L'âme concupiscente a eu le dessus sur ton esprit ; le diable a pris possession de ton cerveau. L'orgueil s'est emparé de toi et t'a complètement dominé. La lumière que tu crois avoir dans la voie spirituelle n'est que du feu, et le goût que tu as pour les choses du ciel n'est qu'imaginaire. L'amour extatique et la pauvreté spirituelle que tu crois avoir ne sont qu’une vaine imagination : tout ce dont tu te flattes n'est autre chose qu'impossibilité. Ne te laisse pas séduire par la lueur qui t’arrive du chemin ; tant que ton âme concupiscente est avec toi, sois attentif. Tu dois combattre un tel ennemi l'épée à la main : comment quelqu'un pourrait-il en cette circonstance se croire en sûreté ? Si une fausse lumière se manifeste à toi de ton âme concupiscente, tu dois la considérer comme la piqûre du scorpion, pour laquelle il te faut employer du persil. N'accepte pas la lueur de cette impure lumière ; puisque tu n'es pas le soleil, ne cherche pas à être plus que l'atome. Que l'obscurité que tu trouveras dans le chemin où je veux t'engager ne te désespère pas, et que la lumière que tu rencontreras ne te donne pas la présomption d'être compagnon du soleil. Tant que tu demeureras, mon cher, dans l'orgueil de ton existence, tes lectures et tes efforts ne vaudront pas plus qu'une obole. C'est seulement quand tu renonceras à cet orgueil que tu pourras abandonner sans regret la vie ; car, si l'orgueil de l'existence ne te subjuguait pas, tu n'éprouverais pas la douleur du néant. Mais il te faut au moins quelque peu de la nourriture de l’existence ; et avec elle l’infidélité et l'idolâtrie. Et cependant si tu viens un instant seulement à l'existence, les flèches du malheur t'attendront de toutes parts. Tant que tu vivras en effet, tu devras asservir ton corps aux douleurs de l'âme et courber ton cou sous cent adversités ; tant que tu existeras visiblement, le monde te fera subir cent vexations. »
Le schaïkh Abù Bekr de Nischäpûr partit de son couvent à la tête de ses disciples. Le schaïkh était sur son âne, et ses compagnons le suivaient dans le chemin. Tout à coup l’âne fit entendre un bruit inconvenant ; le schaïkh s’en aperçut aussitôt, il jeta un cri et déchira sa robe. Ses disciples et tous ceux qui s’aperçurent de l’action du schaïkh ne l’approuvèrent pas. Un d’eux finit par lui demander pour quel motif il avait agi ainsi. Il répondit : « En jetant les yeux de tous côtés je voyais le chemin occupé par mes compagnons. J’avais des disciples devant et derrière moi, et je me dis alors : “Je ne suis pas en réalité moins que Bâyazid. De même qu’aujourd’hui je suis agréablement accompagné de disciples empressés, ainsi demain sans doute j’entrerai fièrement avec la joie de la gloire et de l’honneur dans la plaine de la résurrection.” Ce fut, ajouta-t-il, lorsque j’eus ainsi présumé de mon destin, que l’âne a commis l’incongruité dont vous avez été témoins et par laquelle il a voulu dire : “Voici la réponse que donne un âne à celui qui a une telle prétention et une pensée si vaine.” C’est alors que le feu du repentir est tombé sur mon âme, que mes idées ont changé et que s’est écroulée ma position imaginaire ! »
Tant que tu seras dans la stupéfaction et la séduction de l’orgueil, tu resteras éloigné de la vérité. Chasse la stupéfaction, brûle l’orgueil et les suggestions de la nature corrompue. Ô toi qui changes à chaque instant ! toi qui as un Pharaon dans la racine de chacun de tes cheveux, tant qu’il restera de toi un atome, il sera empreint de fausseté. Mets-toi à l’abri de toute idée d’individualité, et par là tu seras l’ennemi des deux mondes. Si tu détruis en toi le moi pendant un jour seul, tu seras lumineux quand même tu resterais toute la nuit dans l’obscurité. Ne prononce pas le mot « moi », toi qui à cause du mot es tombé dans cent malheurs, si tu ne veux pas être tenté par le diable.