Islam

Mantic uttaïr, Le roi et son chien

En partant pour aller chasser dans le désert, un roi donna ordre à celui qui avait soin des meutes de chiens de lui amener sa levrette. Or c’était un chien privé, couvert d’une robe du satin le plus fin. Un collier d’or, orné de pierreries, donnait de l’éclat à son cou. À ses pattes de derrière ainsi qu’à ses pattes de devant il y avait des anneaux d’or ; une laisse de soie était à son cou. Le roi, qui considérait ce chien comme doué d’un intelligent instinct, le prit donc par sa laisse, et il marchait derrière l’animal, qui courait, lorsqu’un os se trouva sur le chemin. À la vue de cet os, le chien s’arrêta ; le roi s’en aperçut, et il entra tellement en colère contre le malheureux chien, qu’il le frappa en exprimant son étonnement de ce que, devant un roi pareil à lui, ce chien eût pu faire attention à un os immonde. Alors il coupa la laisse, et dit : « Laissez en liberté ce chien mal appris ; il aurait mieux valu que ce chien eût avalé des milliers d’aiguilles que d’avoir été tenu par cette laisse. » Le gardien des chiens dit alors au roi : « Sire, la nature du chien s’est réveillée, quoique celui-ci fût bien dressé. Il était propre à habiter les plaines et les déserts et non à être revêtu, comme nous, de soie, d’or et de perles. » Le roi dit : « Enlève de cet animal l’or et l’argent qui l’ornent et renvoie-le tel qu’il était d’abord, afin que, s’il réfléchit, il se rappelle sa parure, se souvienne de la société dans laquelle il était, et comment il a été séparé d’un monarque tel que moi. »
Ô toi qui as d’abord acquis l’amitié de Dieu et qui l’as perdue par ta négligence ! place résolument le pied dans cet amour, qui est le véritable, bois bravement à la même coupe que le dragon. Celui qui tient là son pied ferme est un dragon. Pour les amants, avoir la tête tranchée c’est comme le prix du sang. Ce qui donne à l’homme de la célébrité, c’est de ne pas faire plus d’attention aux dragons qu’aux fourmis. Les amants, qu’il n’y en ait qu’un ou qu’il y en ait des milliers, n’arrivent à leur but qu’abreuvés de leur sang.
mots : « Je suis Dieu. » Comme on n’appréciait pas ce qu’il voulait dire, on lui coupa les mains et les pieds. Il pâlit à mesure que le sang sortait en abondance de son corps. Comment, en effet, dans cette situation, quelqu’un pourrait-il rester coloré ? Alors cet homme, dont la conduite était aussi belle que le soleil, se hâta de frotter ses mains coupées à son visage, comparable à la lune, en disant en lui-même : « Comme c’est le sang qui colore le teint de l’homme, je veux m’en servir aujourd’hui pour rendre mon visage vermeil. Je ne veux paraître pâle aux yeux de personne ; mais je veux être rouge, de crainte que celui qui me verrait pâle en ce moment pût penser que j’ai éprouvé de la crainte. Or, puisque je n’éprouve pas la moindre crainte, je dois avoir le visage vermeil. Lorsque l’homme sanguinaire qui a exécuté la sentence prononcée contre moi se tournera vers le gibet, il verra qu’il y a là un homme courageux. Puisque je ne considère pas plus le monde que la boucle du mêm, pourquoi ce lieu m’inspirerait-il de la crainte ? Celui qui mange et dort dans le mois de juillet avec des dragons à sept têtes se trouvera bien mal d’un tel jeu, mais pour lui le gibet sera fort peu de chose. »

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire