Islam

Mantic uttaïr, Autre anecdote sur Schabli

Un individu pleurait un jour devant Schabli, et paraissait plongé dans l’affliction. Le soufi lui demanda pourquoi il pleurait. « Ô schaïkh ! répondit-il, j’avais un ami dont la beauté rendait mon âme verdoyante. Il est mort hier, et je mourrai de chagrin, car le monde est devenu noir pour moi, à cause de la tristesse qui me domine. »
Schabli lui répondit : « Pourquoi ton cœur est-il ainsi hors de lui à cause de cet ami ? Pourquoi une telle douleur ? Tu as eu ta compensation auparavant. Actuellement, choisis-toi un autre ami qui ne meure pas, afin de n’être pas dans le cas de mourir d’affliction. En effet, l’amitié d’un être qui est exposé à mourir ne peut donner que du chagrin à l’ami. Celui qui est séduit par l’amour de la forme extérieure tombera par là même en cent afflictions. Cette forme glissera bientôt de sa main, et, dans sa stupéfaction, il s’abîmera au milieu du sang. »
Un marchand, riche en denrées et en capitaux, avait une esclave douce comme du sucre. Il se décida, néanmoins, un jour à la vendre ; mais il en fut aussitôt désolé, il s’en repentit et fut troublé et agité. Dans son désespoir, il alla trouver le nouveau maître de cette esclave, offrant d’en donner mille pièces d’or de bénéfice. Son cœur brûlait de désir ; mais le nouveau maître de l’esclave ne voulut pas la revendre. Le marchand allait sans cesse sur la voie publique, jetant de la poussière sur sa tête. Il disait en gémissant et en s’interpellant lui-même : « Je mérite la peine douloureuse que j’éprouve ; elle est, en effet, la juste rétribution de ma faute ; car, par folie, après avoir cousu mon œil et ma raison, j’ai vendu ma maîtresse pour une pièce d’or. Je me suis porté ce préjudice à moi-même un jour de bazar, après l’avoir bien parée pour la vendre plus avantageusement. »
Chacune de tes respirations qui mesurent ton existence est une perle, et chacun de tes atomes est un guide pour toi vers Dieu. Les bienfaits de cet ami te couvrent de la tête aux pieds ; ils se manifestent visiblement en toi. Si tu connaissais l’être dont tu es éloigné, en supporterais-tu avec patience la séparation ? Dieu a pris soin de toi avec cent égards et attentions, et toi, par ignorance, tu es resté avec un autre être.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire