Islam

Mantic uttaïr, Excuses du huitième oiseau

Un autre oiseau dit à la huppe : « Mon cœur est embrasé par le plaisir, car le lieu de ma résidence est un endroit charmant. Je demeure en effet dans un palais doré et agréable que tout le monde admire. J’y trouve un monde de contentement ; comment pourrais-je en retirer mon cœur ? Je suis dans ce palais élevé comme le roi des oiseaux ; comment irai-je m’exposer aux fatigues dans les vallées dont tu me parles ? Dois-je renoncer à ma royauté et quitter le siège de mon palais ? Aucun homme raisonnable n’abandonnerait le jardin d’Irem pour entreprendre un voyage pénible et difficile. »
La huppe lui répondit : « Ô toi qui es sans ambition et sans énergie ! tu n’es pas un chien ; pourquoi vouloir t’occuper à chauffer les bains ? Ce bas monde tout entier n’est qu’un chauffoir de bains, et ton château en fait partie. Quand même ton château serait pour toi l’éternité et le paradis, avec la mort te viendrait néanmoins la prison de la peine. Si la mort n’exerçait pas son empire sur les créatures, il te conviendrait seulement alors de rester dans ta demeure. »
BON MOT D’UN SAGE SUR UN PALAIS.
Un roi fit élever un château orné de dorures pour la construction duquel il dépensa cent mille dinars. Lorsque ce château fut semblable au paradis, on l’embellit encore par des tapis. De tous les pays il vint des gens présenter au roi leur hommage, et ils lui offrirent des présents sur des plateaux. Le roi appela alors, avec ces hôtes, les notables de son royaume ; il les fit venir auprès de lui, les fit asseoir sur des sièges, et leur dit : « Comment trouvez-vous ce palais ? Y reste-t-il quelque chose à désirer pour la beauté et la perfection ? » Tous dirent alors : « Personne ne vit jamais ni ne verra jamais sur la face de la terre un palais pareil. Toutefois un homme voué à la dévotion se leva et dit :
« Sire, il y a une fente, et c’est un grand défaut. Si ce palais n’avait pas ce défaut, le paradis lui-même devrait lui apporter un présent du monde invisible pour reconnaître sa supériorité. » — « Je ne vois pas la fente dont tu parles, répliqua le roi ; tu es un ignorant et tu veux exciter du trouble. » Le sofî dit : « Ô toi qui es fier de ta royauté ! sache que la fente dont il s’agit est celle par laquelle doit passer l’ange de la mort. Plaise à Dieu que tu puisses boucher ce trou ! car autrement qu’est-ce que ce palais, que sont cette couronne et ce trône ? Quoique ce palais soit agréable comme le paradis, la mort le rendra désagréable à tes yeux. Rien n’est stable, et c’est ce qui enlaidit l’endroit où nous vivons. Aucun art ne peut rendre stable ce qui ne l’est pas. Ah ! ne te complais pas tant dans ton palais et dans ton château ; ne fais pas tant caracoler le coursier de ton orgueil. Si, à cause de ta position et de ta dignité, personne ne te fait connaître tes fautes, malheur à toi ! »
Un marchand extravagant fit construire un merveilleux palais tout doré. Lorsque l’édifice fut achevé, il engagea tout le monde à venir le voir. Il fit son invitation avec cent délicatesses et prévenances afin qu’on vînt voir son château. Mais, ô merveille ! un fou vit par hasard l’individu qui courait hors de lui pour faire les invitations et il lui dit : « Je voudrais bien aller voir à l’instant ce palais, blanc-bec ! mais je n’en ai pas le temps ; excuse-moi donc et cesse tes instances. »
L’ARAIGNÉE.
N’as-tu pas vu l’impatiente araignée qui passe fantastiquement son temps ? Elle dresse par avidité un filet merveilleux, dans l’espoir qu’une mouche y tombe. Dans sa prévoyance elle se bâtit une maison qu’elle garnit de provisions pour son usage. Lorsque la mouche se précipite tête baissée dans son filet, l’araignée suce le sang de la chair de la pauvre bestiole. Ensuite elle laisse le cadavre se dessécher sur place, et elle continue à en faire pendant quelque temps sa nourriture. Mais tout à coup le maître de la maison se lève, le balai à la main. En un instant il anéantit et le nid de l’araignée et la mouche. Or le nid de l’araignée représente le monde, et la mouche, la subsistance que Dieu y a placée pour l’homme.
Quand même tout le monde te serait dévolu, tu le perdrais en un instant. Tu as beau te glorifier de la royauté du monde, tu n'es qu’un enfant dans la voie spirituelle ; car tu t’amuses en dehors du rideau. Ne recherche pas la royauté, si tu n’as pas mangé la cervelle d’un âne : et sache, ô insensé ! que le royaume du monde est livré aux chiens. Celui dont le tambour et le drapeau signalent la haute dignité ne saurait être derviche. Quant à toi, éloigne-toi de ces choses, car ce n’est que du bruit et du vent. En effet, c’est le vent qui enfle le drapeau, et le bruit sort du tambour ; ces deux choses valent moins que la plus petite monnaie de billon. Ne fais pas tant caracoler le coursier de ta sottise, ne te délecte pas tant dans l’illusion de ta position élevée. On finit par écorcher la panthère, et de même on t’arrachera bientôt la vie.
Puisqu’il est impossible d’être distingué individuellement, il vaut mieux se perdre volontairement et entrer tête baissée dans le tout. Il ne t’est pas possible d’être fier, humilie-toi donc ; jusque à quand joueras-tu ? Ou courbe ta tête et ne cherche pas la domination, ou laisse le jeu et ne le mets pas dans ta tête. Ton palais et ton jardin ne sont pour toi qu’une prison. Ton âme est le malheur de ton âme. Laisse cette habitation terrestre pleine d’illusions. Jusque à quand la parcourras-tu ? Ouvre l’œil de la vraie ambition et aperçois la voie spirituelle ; mets le pied dans cette voie et découvre la cour céleste. Si tu viens à bout de faire parvenir ton âme à cette cour, tu ne tiendras plus à la gloire du monde.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire