Un jeune adepte dans la voie du spiritualisme avait réuni, à l'insu de son schaïkh, un petit amas de pièces d'or. Le schaïkh le savait, mais il ne lui en dit rien, et le disciple continua, de son côté, à tenir cet or caché. Or cet élève et ce maître de la voie spirituelle se mirent tous deux ensemble en voyage. Une noire vallée se présenta, et il y avait deux routes. Celui des deux voyageurs qui avait de l'or éprouva de la crainte ; car, en effet, l'or avilit promptement celui qui le possède. Il dit donc au schaïkh : « Puisqu'il y a deux routes, par laquelle des deux faut-il passer ? » Le schaïkh répondit : « Débarrasse-toi de ce qui excite ta crainte, car cette chose te rend coupable, et alors tout chemin que tu voudras prendre sera bon. Le diable craint celui qui est indifférent à la possession de l'argent et s'enfuit promptement loin de lui. Pour l'appréciation d'un grain d'or qui t'est interdit, tu iras jusqu'à diviser avec empressement un cheveu. L'or est dans la religion comme l'âne boiteux ; il n'a pas de valeur quoiqu'il ait du poids. Lorsqu'il arrive à l'improviste, il vous gouverne, et, lorsqu'il s'attaque à la piété, il vous stupéfie. Celui qui a suivi la route de l'or s'est égaré, on l'a jeté pieds et poings liés dans le puits. Évite, comme Joseph, ce puits profond ; mais retiens en tous cas ton haleine, car on respire dans ce puits un air tout à fait extraordinaire. »
Le schaïkh de Basra alla un jour auprès de Râbi'ah, et il lui dit : « Toi qui connais tout ce qui concerne l'amour divin ! apprends-moi une sentence que tu ne tiennes de personne, que tu n'aies dite à personne et que tu n'aies pas vue se vérifier. Dis-moi ce que tu as trouvé clair de soi-même, car je le désire ardemment. » Râbi'ah lui dit : « Ô schaïkh du temps ! j'avais tressé quelques pièces de corde ; je les portai au marché, je les ai vendues et j'ai été content de ma vente, car j'ai gagné deux pièces d'argent ; mais je n'ai pas mis ces deux pièces dans une seule main. J'en ai pris une dans une main et l'autre dans l'autre, parce que si les deux pièces avaient été ensemble, je n'aurais pas dormi la nuit, dans la crainte des voleurs. L'homme du monde place son esprit et son cœur dans le sang ; il place des milliers de filets de différentes sortes jusqu'à ce qu'il soit injustement en possession d'un grain d'or ; lorsqu'il l'a obtenu, il meurt, et bonsoir. Cet or devient légitime pour son héritier, tandis qu'à cause de cet or il est dans les tourments. »
Ô toi qui vends le Simorg pour de l'or, et qui as enflammé ton cœur comme la bougie par l'amour de ce métal ! si tu n'entres pas du tout dans la voie que je t'indique, tu ne pourras acquérir la moindre parcelle du trésor qu'on y trouve, ni voir la face de son or. Si tu poses le pied dans le chemin comme la fourmi, on te prendra par force par ta taille, fine comme un cheveu ; mais lorsqu'on ne ressent pas le moindre amour, on n'ose pas aborder cette route.
Un saint personnage, qui trouvait son bonheur en Dieu, était livré pendant quarante ans à l'adoration. Il avait fui le monde, il s'était entretenu des secrets de Dieu derrière le rideau. Dieu était intimement uni à lui, et cela lui suffisait ; il aurait cessé d'être, que c'eût été indifférent pour lui, puisque Dieu n'aurait pas cessé d'exister. Le sofi possédait un enclos au milieu duquel il y avait un arbre. Or un oiseau avait fait son nid sur cet arbre. Le chant de cet oiseau était doux, ses accents étaient agréables ; il y avait cent secrets dans chacune de ses notes. Ce serviteur de Dieu trouva du charme dans le chant suave de cet oiseau, ainsi que dans son voisinage. Mais Dieu fit à ce sujet une révélation au prophète de ce temps-là, qui était un homme d'action, en ces termes : « Dis à ce sofi qu'il est étonnant qu'après avoir fait jour et nuit toutes ses pratiques de piété, qu'après avoir pendant tant d'années brûlé d'amour pour moi, il ait fini par me vendre pour un oiseau. Il est vrai que cet oiseau est admirable de perfection ; mais enfin c'est le chant d'un oiseau qui t'a pris dans son filet. Moi, au contraire, je t'ai acheté et je t'ai enseigné, et toi tu m'as indignement vendu. T'ai-je donc vendu l'achat ? Ai-je donc appris de toi la fidélité ? Ne te vends pas gratuitement pour si peu de chose ; je suis ton ami, ne cesse pas d'être… »