Islam

Mantic uttaïr, Excuses des oiseaux ou discours du premier oiseau

— Qui sommes-nous, ta troupe, au sujet du chemin dans lequel nous allons nous engager ? Explique-nous aussi les usages et le cérémonial usités chez les rois ; car nous ne voulons pas nous conduire follement dans cette affaire. Nous trouvons tous des difficultés dans nos esprits, et il faut pour ce chemin un esprit libre de soucis.
En t’interrogeant sur les difficultés qui se présentent à nos pensées, nous voulons effacer les doutes de nos esprits. Dénoue donc dès à présent ces difficultés, afin que nous nous mettions volontiers en route, car nous savons bien que nous ne pouvons voir clair dans ce long chemin, si nous manquons de tous les renseignements nécessaires ! Lorsque notre esprit sera débarrassé de toute anxiété, notre corps se mettra en route, et nous irons poser ensuite notre tête sur le seuil sacré, sans esprit ni corps.
Alors la huppe se disposa à parler aux oiseaux. Pour cela, elle s’assit sur un trône avant de commencer son discours. Quand les oiseaux la virent sur son trône avec sa couronne, ils furent charmés. Devant elle plus de cent mille individus de l’armée des oiseaux se formèrent en rangs. Le rossignol et la tourterelle vinrent ensemble pour s’adresser à elle. Comme ils vinrent pour dire la même chose, ils étaient comme deux lecteurs à la douce voix. Tous deux firent alors entendre leur chant à tel point que le monde entier en eut connaissance. Tous ceux qui l’entendirent perdirent le repos, ainsi que le sentiment. Un état extraordinaire eut lieu pour chacun d’eux ; nul n’était ni dans son assiette, ni hors de lui. Ensuite la huppe fit son allocution, et souleva par là le voile de la face du mystère.
Cependant un oiseau interrogea la huppe en ces termes : « Ô toi qui te mets à notre tête ! dis-nous en quoi tu as sur nous la prééminence. Puisque tu es en réalité comme nous, et nous comme toi, d’où vient la différence qu’il y a entre nous ? Quelle faute avons-nous commise dans notre âme ou dans notre corps, pour que tu sois d’une catégorie pure, et nous d’une catégorie impure ? »
La huppe répondit : « Sache, ô oiseau ! que Salomon m’aperçut par hasard une fois, et que le bonheur que j’ai en partage ne fut le résultat ni de l’or, ni de l’argent, mais de cette heureuse rencontre. Comment, en effet, une créature aurait-elle un si grand avantage par l’obéissance seule ? car c’est en vain que Satan obéit. Toutefois, si quelqu’un disait qu’il faut rejeter l’obéissance, que la malédiction pleuve sur lui pour toujours ! Ne néglige donc jamais l’obéissance, mais ne mets aucun prix à cette obéissance. Passe ta vie dans l’obéissance, et alors tu obtiendras un regard du véritable Salomon. Si tu en es agréé, tu seras plus encore que ce que je pourrais dire. »
MAHMÜD ET LE PÊCHEUR
On raconte qu’un jour le roi Mahmüd avait été accidentellement séparé de son armée. Tout seul, sans escorte, il poussait en avant son cheval vite comme le vent, lorsqu’il vit un enfant assis au bord de la rivière, lequel avait jeté son filet au fond de l’eau. Le roi le salua et se mit devant lui ; mais l’enfant était triste, il avait le cœur blessé et l’âme froissée. « Cher enfant, lui dit le roi, quelle est la cause de ton chagrin ? Je n’ai jamais vu personne aussi affligé que toi. »
« Ô prince illustre ! sache que nous sommes sept enfants, sans père. Notre mère nous reste ; mais elle est très-pauvre et sans appui. Je jette tous les jours mon filet pour pêcher un poisson, afin d’avoir un gîte pour la nuit. C’est seulement, sire, quand j’ai pris un poisson après beaucoup de peine, que nous avons de quoi vivre ce soir-là. » — « Veux-tu, mon pauvre enfant, lui dit le roi, m’associer à toi dans ta pêche ? »
L’enfant y consentit, et le roi jeta dans la rivière le filet du jeune enfant. Or le filet participa au bonheur du roi, et prit ce jour-là cent poissons. Lorsque l’enfant vit tous ces poissons devant lui, il dit en lui-même : « Je suis étonné de ma bonne fortune. Ô mon enfant, tu es bien heureux de ce que tous ces poissons… »
« sont tombés dans tes filets.» Mais le roi lui dit : « Tu ne dois pas l’abuser, mon jeune enfant ! Apprends la vérité par celui qui a pris pour toi le poisson. Ton bonheur vient ici de moi, car c’est le roi qui a pêché pour toi. » Il parla ainsi et remonta sur son cheval. L’enfant voulait que le roi mît sa portion de côté. Le roi dit qu’il ne voulait rien prendre aujourd’hui, mais que la pêche du lendemain serait pour lui. « Demain tu pêcheras pour moi, lui dit-il, et certainement je ne donnerai cette pêche à personne. »
Le jour suivant, comme le roi revint à son palais, il pensa à son associé. Un officier alla appeler l’enfant. Le roi le fit asseoir avec lui sur son trône, en sa qualité d’associé. « Sire, lui disait-on, cet enfant est un mendiant. » — « N’importe, répondit le roi, il est mon associé. Puisque nous avons formé ensemble une société, je ne puis le repousser. » En effet, le roi le traita comme son égal. Sur ces entrefaites, quelqu’un demanda à l’enfant : « Comment as-tu acquis un tel degré d’honneur ? » Il répondit : « La joie m’est arrivée et mon chagrin s’est passé, parce qu’un heureux monarque m’a rencontré. »
ANECDOTE SUR UN MEURTRIER.
Un roi, en colère, punit de mort un meurtrier. Cette nuit même, un sofî vit ce meurtrier en songe dans le paradis d’Éden, où il se promenait, satisfait de son heureux état. Le sofî lui dit : « Tu as assassiné et tu as vécu dans l’infamie ; comment donc te trouves-tu en ce lieu où l’on ne peut avoir accès quand on a commis les crimes dont tu es coupable ? » L’assassin répondit : « Lorsque mon sang coulait sur la terre, un ami passa par là. C’était un saint pîr entré en avant dans la voie spirituelle. Ce vénérable personnage jeta sur moi à la dérobée un clin d’œil. Par l’excellence de ce seul regard, j’ai obtenu l’honneur dont tu me vois possesseur, et cent autres faveurs dont tu n’as pas d’idée. »
Celui sur qui tombe un regard fortuné est à l’instant en possession de cent secrets. Tant que le regard d’un homme spirituel ne tombera pas sur toi, comment connaîtras-tu ta propre existence ? Si tu restes dans l’isolement, tu ne pourras franchir le chemin spirituel. Il te faut un pîr : ne va pas seul, n’entre pas à l’aveugle dans cet océan. Notre pîr est un guide sûr pour ce chemin, et un refuge pour toute chose. Lorsque tu ignores entièrement ce que tu dois faire pour sortir du puits du monde, comment pourras-tu te mettre en route sans conducteur armé d’un bâton ? Tu n’as pas l’œil à la chose, et le chemin n’est pas court ; le pîr est ton guide dans la voie.
Quiconque repose sous l’ombre d’un homme en possession du bonheur ne sera jamais confus. En effet, dans la main de celui qui est uni au bonheur, les épines se changent en bouquets de roses.
MAHMÔD ET LE BÛCHERON.
Une fois que le roi Mahmûd était allé chasser, il s’égara loin de son armée, et il rencontra un vieux bûcheron qui conduisait son âne chargé de broussailles. Elles tombèrent, et en tombant lui écorchèrent la tête. Mahmûd vit cet homme dans ce fâcheux état, ses broussailles par terre, et son âne renversé. Il alla au-devant de lui : « Ô infortuné ! lui dit-il, tu voudrais avoir un ami pour t’aider dans cette circonstance ? » — « Oui, dit le bûcheron, tel est mon désir, ô cavalier ! Si tu m’aides, j’en retirerai de l’avantage, et tu n’en éprouveras pas de dommage. Ta physionomie heureuse est pour moi de bon augure. Il n’est pas étonnant qu’on éprouve de la bienveillance de la part des personnes d’heureuse physionomie. » Cependant le roi descendit avec bonté de son cheval, et aussitôt il avança sa main délicate comme une rose vers les broussailles épineuses. Le grand monarque replaça lui-même le fagot sur l’âne ; il dirigea ensuite de nouveau son coursier vers son armée, et il dit à ses soldats : « Un vieux bûcheron vient derrière moi avec son âne chargé de broussailles ; barrez-lui le chemin de tous côtés, afin qu’il se trouve face à face avec moi. »
L’armée barra donc le chemin au vieux bûcheron, qui fut ainsi obligé de passer devant le roi. Le vieillard disait en lui-même : « Comment, avec ce faible animal, pourrai-je traverser cette armée tyran-
« nique ? » Sur ces entrefaites, il aperçut en tremblant le parasol royal et vit que le chemin qu’il tenait y aboutissait. Il fit donc avancer son âne jusqu’auprès du roi ; mais lorsqu’il aperçut Mahmûd, il demeura confus. Il vit en effet sous le parasol une figure connue, et il en fut très-soucieux et très-inquiet. « Ô Dieu ! disait-il, à qui avouer ma position ? car j’ai fait aujourd’hui de Mahmûd mon portefaix. »
Lorsque le roi vit l’embarras du bûcheron, il lui dit avec bienveillance : « Mon pauvre ami, dis-moi quelle est ton occupation ? » Le bûcheron répondit : « Tu le sais déjà ; agis avec droiture. Ne me méconnais pas, je suis un pauvre vieillard, bûcheron de mon état ; jour et nuit je ramasse des broussailles dans le désert. Je vends mes broussailles, et cependant mon âne meurt de faim. Si tu le veux bien, donne-moi du pain. » — « Infortuné vieillard, répliqua Mahmûd, dis-moi ce que je puis te donner de ton fagot. » Le bûcheron répondit : « Puisque tu ne veux pas le prendre pour rien, et que je ne veux pas te le vendre, donne-m’en une bourse d’or. » En entendant ces mots, les soldats lui dirent : « Tais-toi, insensé, ceci ne vaut que deux grains d’orge, donne-le pour rien. » Le vieillard dit : « En effet, ceci ne vaut réellement que deux grains d’orge, mais sa valeur est changée, car l’acquéreur est excellent. Lorsqu’un homme fortuné comme le roi a mis la main à mes épines, il les a rendues cent fois préférables à des roses. S’il veut donc acheter ces broussailles, il doit payer les plus mauvaises un dinar. Le roi a donné involontairement du prix à mes épines, par le contact de ses mains. Ces broussailles n’avaient aucune valeur, mais le contact de ses mains leur donne la valeur de cent vies. »

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire