Islam

Mantic uttaïr, Allocution d’un second oiseau

Un autre oiseau dit à la huppe : « Ô protectrice de l’armée de Salomon ! je suis impuissant à entreprendre ce voyage. Je suis faible et sans force, je ne pourrai aborder un tel chemin. Il y a une longue vallée à parcourir, et le chemin est difficile ; je mourrai à la première station. On trouve beaucoup de volcans dans la route ; aussi ne convient-il pas à tout le monde de s’engager dans une telle entreprise. Là des milliers de têtes roulent comme des boules de mail, car il a péri beaucoup de ceux qui ont été à la recherche du Simorg. Des milliers d’intelligences ont reconnu leur néant, et, si elles ne l’ont pas fait, elles y ont été contraintes. Dans un tel chemin, où les hommes les plus sincères ont caché par crainte leur tête sous le linceul, que deviendrai-je, moi, malheureux, si ce n’est de la poussière ? car si j’entreprenais un tel voyage je mourrais dans les gémissements. »
« Ô toi qui es si abattu ! lui répond la huppe, pourquoi ton cœur reste-t-il ainsi serré à ce sujet ? Puisque tu as si peu de valeur dans ce monde, que tu sois jeune et vaillant, vieux et faible, c’est la même chose. Le monde est véritablement de l’ordure ; les créatures y périssent à chaque porte. Des milliers de personnes, comme le ver à soie qui jaunit, périssent au milieu des pleurs et de l’affliction. Il vaut mieux perdre misérablement la vie dans la recherche que je propose, que de languir désolé dans l’infamie. Si nous ne réussissons pas dans cette recherche et que nous mourions de douleur, eh bien ! tant pis. Comme les fautes sont nombreuses dans le monde, il est bon d’en éviter une nouvelle. L’amour a beau être considéré par quelques-uns comme une folie, il vaut mieux cependant s’y livrer que de balayer et de poser des ventouses. Des milliers de créatures sont astucieusement occupées à la poursuite du cadavre de ce monde. En supposant même que la chose se fasse sans astuce, n’y prends aucune part, et mon chagrin sera moindre. Quand feras-tu de ton cœur un océan (d’amour) si tu te livres à ce commerce, surtout avec astuce ? Quelqu’un dira que le désir des choses spirituelles est de la présomption, et qu’on ne saurait parvenir là où n’est parvenu personne. Mais ne vaut-il pas mieux que je sacrifie ma vie dans l’orgueil
Lorsque l'homme est tombé dans l'océan du danger, comment pourra-t-il manger une bouchée de pain s'il manque de courage ?

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire