Islam

Mantic uttaïr, Autre anecdote à la louange

Ali et Abù Bekr étaient plongés l'un et l'autre dans la recherche de la vérité. Lorsque Mahomet se réfugia dans la caverne, Ali passa cette nuit sur le lit du Prophète ; il s'exposa ainsi à sacrifier sa vie pour sauver celle du plus éminent des hommes éminents. D'un autre côté, Abù Bekr accompagna Mahomet dans la caverne, et joua ainsi sa vie pour celle du Prophète. Tous les deux exposèrent donc d’une manière différente leur vie pour lui. Serais-tu donc fanatique contre ces personnages, qui l'un et l'autre ont sacrifié leur vie pour leur ami ? Si tu es l’homme de celui-ci ou de celui-là, si tu éprouves de la sympathie pour celui-ci plutôt que pour celui-là, au moins fais comme eux métier de sacrifier ta vie. Garde le silence, et cesse de te passionner au sujet de ces premiers khalifes. Tu connais, ô mon fils, Ali et Abù Bekr, et tu ignores ce que sont Dieu, l'esprit et l'âme. Laisse là ce fait historique, qui est scellé, et sois jour et nuit homme de vérité comme Râbiah. Râbiah n'était pas une femme, elle valait cent hommes de la tête aux pieds ; l'amour de Dieu la dominait entièrement. Elle était toujours plongée dans la lumière divine ; elle était libre des choses inutiles et submergée dans l'amour divin.
Quelqu'un dit à Râbiah : « Toi qui es agréable à Dieu, dis-moi quel est ton avis sur les amis du Prophète ? » — « Je ne puis rien dire de satisfaisant sur Dieu, répondit-elle ; comment pourrais-je parler de ses amis ? Si je n'avais perdu mon âme et mon esprit en Dieu, je pourrais donner un moment d'attention aux hommes ; mais n'est-ce pas moi dont l'œil fut percé par une épine pendant que j'étais absorbée dans la contemplation, tout en faisant mon chemin, et dont le sang coula de mes yeux sur la terre sans que je m'en aperçusse ? Celle dont l'amour pour Dieu est porté à un tel point, comment pourrait-elle s'occuper d'un homme ou d'une femme ? Puisque je me suis méconnue moi-même, comment connaîtrais-je quelque autre par analogie ? » Puisque tu n'es dans cette voie ni Dieu ni prophète, retire ta main du refus et de l'acceptation. Ne sois ni dépendant ni indépendant. Tu es une poignée de terre, contente-toi d'être de la poussière dans cette voie. Puisque tu n'es qu'une poignée de terre, parle terrestrement ; crois que tout est pur, et parle conformément à la pureté du cœur.
Ainsi, de ton côté, ne décide rien, raccourcis ta langue, sois sans fanatisme, et occupe-toi de marcher dans la voie spirituelle. Mets devant tes yeux ce que les premiers khalifes ont fait ; marche paisiblement et suis ton chemin. Place le pied dans la vérité comme Abû Bekr ; choisis la justice comme Omar ; comme Osman, agis avec douceur et modestie ; comme Ali, sois un océan de science et de bonté, ou ne dis rien et suis mon avis à ce sujet et va ton chemin, ou bien lève le pied et agis conformément à ton idée. Es-tu un homme de sincérité comme Abû Bekr, et de science comme Ali ? non, tu es un homme de concupiscence, tu es infidèle à chaque instant. Détruis donc d’abord ton âme infidèle, sois croyant, et, lorsque tu auras fait périr cette âme concupiscente, tu seras en sécurité. Dans ton fanatisme au sujet des premiers khalifes, tu te passionnes excessivement ; tu délivres de toi-même un mandat prophétique en faveur d’Ali ; mais tu ne dois pas seulement admettre les préceptes de la loi, sache quel discours tu dois tenir sur les amis du Prophète. Ô Dieu ! le fanatisme dont je parle n’est pas en moi ; préserve-m’en pour toujours, purifie-en mon âme, fais que cette faute ne se trouve pas sur le livre de mes actions !

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire