Islam

Mantic uttaïr, Réunion des oiseaux

Sois la bienvenue, ô huppe, toi qui as servi de guide au roi (Salomon), toi qui fus réellement la messagère de toute vallée ; ô toi qui es parvenue heureusement aux frontières du royaume de Saba. Toi dont le colloque gazouillant (mantic uttaïr) avec Salomon fut excellent, tu fus la confidente des secrets de Salomon et tu obtins ainsi une couronne de gloire. Pour être la digne confidente des secrets de Salomon, tu dois enfermer et tenir dans les fers le démon qui veut te tenter. Lorsque tu auras agi ainsi, tu entreras derrière le rideau du palais de Salomon.
Ô bergeronnette, qui ressembles à Moïse, lève-toi et fais résonner ton chalumeau pour célébrer la vraie connaissance de Dieu. Le musicien sait tirer lui-même des sons harmonieux de son gosier les louanges de Dieu. Comme Moïse, tu as vu le feu de loin ; tu es réellement un petit Moïse sur le mont Sinaï. Éloigne-toi du brutal Pharaon ; arrive au temps propice et sois bien l’oiseau du mont Sinaï. Mon discours est sans parole, sans langue et sans bruit ; comprends-le sans esprit et entends-le sans oreille.
Sois la bienvenue, ô perruche, qui te reposes sur le Tuba ; toi qui es revêtue d’une belle robe et qui as un collier de feu. Ce collier de feu dont tu es ornée est propre à un habitant de l’enfer ; mais ta robe est digne d’un habitant du ciel et d’un homme généreux. Celui qui veut se sauver du feu de Nemrod, de même qu’Abraham, peut-il se plaire dans le feu ? Brise la tête de Nemrod comme un calam, et, pareille à Abraham, l’ami de Dieu, place le pied au milieu du feu. Lorsque tu seras délivrée de la dureté de Nemrod, revêts-toi de ta robe, et tu ne craindras plus le collier de feu.
Salut, ô perdrix ! qui te balances gracieusement dans ta marche. Tu es contente lorsque tu parcours la montagne de la connaissance divine. Livre-toi à la joie en songeant aux avantages de ce chemin ; frappe du marteau la porte de la maison de Dieu. Fais fondre humblement la montagne de tes inclinations perverses, afin qu’il en sorte une chamelle ; alors tu verras couler un ruisseau de lait et de miel. Pousse donc en avant cette chamelle, si tu le peux, et Salih lui-même viendra à ta rencontre.
Salut, ô excellent faucon royal, à la vue perçante ! Jusques à quand seras-tu violent et passionné ? Attache à ta patte la lettre de l’amour éternel, mais ne la décachette pas jusqu’à l’éternité. Échange avec ton esprit ta raison innée, afin de considérer comme identique l’éternité a priori et a posteriori. Brise ton immonde carcasse naturelle et établis-toi dans l’intérieur de la caverne de l’unité. Lorsque tu te seras établi dans cette grotte, Mahomet (l’ami de la caverne), le centre du monde, viendra à toi.
Salut, ô caille (darrag) du mirâdj d’alast ! toi qui as vu la couronne d’alast sur la tête de balé (oui). Lorsque tu entends dans ton esprit l’alast de l’amour, ton âme concupiscente répond balé avec déplaisir. Or, si l’acquiescement de ton âme concupiscente est pour toi le tourbillon du malheur, comment pourras-tu te soutenir dans ce tourbillon ? Consume ton âme concupiscente comme l’âne du Christ ; puis, comme le Messie, enflamme-toi de l’amour du Créateur. Brûle donc cet âne et mets en œuvre l’oiseau de l’âme, afin que l’esprit de Dieu vienne heureusement à toi.
Salut, ô rossignol du jardin de l’amour ! Gémis gracieusement par l’effet de la peine et de la blessure de l’amour ; gémis tendrement par l’effet de l’affliction de ton cœur, comme David, afin qu’à chaque instant cent âmes fassent le niçar pour toi. Ouvre ton gosier mélodieux, digne de David, au sujet du sens spirituel des choses ; montre aux hommes la voie droite par le chant de ton gosier. Assez longtemps tu as fabriqué pour ton âme vile une cotte de mailles comme David ; avec lui aussi rends le fer de ton cœur aussi mou que la cire. Si ce fer devient tendre comme la cire, tu seras aussi fervent que David dans l’amour de Dieu.
Salut, ô paon du jardin aux huit portes ! Tu as été affligé à cause du serpent à sept têtes. La société de ce serpent t’a jeté dans le sang et t’a fait sortir du paradis d’Éden. Éloigné du Sidra et du Tuba ; il a rendu ton cœur noir par l’effet de son mauvais naturel. Tant que tu ne feras pas périr ce serpent, comment seras-tu digne de pratiquer ces secrets ? Si tu es délivré de ce détestable serpent, Adam te prendra avec lui dans le Paradis.
Salut, ô excellent faisan ! qui vois de loin et qui aperçois ainsi la source du cœur qui est submergé dans l’océan de la lumière. Cependant tu es resté dans un puits ténébreux, retenu dans la prison de l’incertitude. Sors de ce puits ténébreux, lève la tête vers le sommet du trône divin ; à l’imitation de Joseph, laisse le puits et la prison, afin d’être roi dans l’Égypte de l’honneur. Si un tel royaume t’était dévolu, tu trouverais en même temps le véridique Joseph.
Salut, ô gémissante tourterelle ! Tu es affligée, contente, et tu es revenue le cœur serré, parce que tu es restée dans le sang et renfermée dans une prison aussi étroite que celle de Jonas. Ô toi qui erres çà et là comme le poisson ! Pourras-tu languir un instant dans le mauvais vouloir ? Oh ! coupe la queue à ce poisson (mahi) du mauvais vouloir, afin de pouvoir te frotter au sommet de la lune (mdh). Si tu te sauves du poisson de ta propre âme, tu deviendras le compagnon familier de Jonas.
Salut, ô colombe (fakhita) ! Entonne ton roucoulement afin que je répande sur toi en nisar sept plateaux de perles. Comme le collier de la fidélité est à ton cou, il ne serait pas bien à toi d’agir avec infidélité. Tant que tu auras la moindre parcelle de défaut, je t’appellerai vraiment infidèle. Si tu entres dans le domaine des choses spirituelles et que tu sortes de toi-même, tu trouveras, par ta sagesse, le chemin vers le sens spirituel. Lorsque ta sagesse te conduira de ce côté, Khizr t’apportera l’eau de la vie éternelle.
Bravo ! toi, faucon, qui t’es envolé, et qui, après t’être révolté contre ton maître, as courbé la tête. Ne te redresse pas lorsque tu dois baisser la tête ; tiens-toi convenablement, même quand tu es plongé dans le sang. Tu es lié au cadavre de ce monde, et tu as ainsi été éloigné de l’autre. Laisse plutôt non-seulement le monde présent, mais le futur ; ôte ton chaperon, regarde librement, et, lorsque tu te seras dégagé des deux mondes, tu te reposeras sur la main d’Alexandre.
Salut, ô chardonneret ! Viens joyeusement, sois empressé d’agir, et arrive comme le feu. Consume donc entièrement, par ta chaleur, tout ce qui se montrera ; brûle complètement jusqu’à l’essence de l’âme. Lorsque tu auras brûlé tout ce qui se présentera, la lumière de Dieu se manifestera de plus en plus en toi à chaque instant. Puisque ton cœur a connu les secrets de Dieu, reste fidèlement attaché aux choses de Dieu. Lorsque tu seras en cela un oiseau parfait, tu n’existeras plus, mais Dieu demeurera. Salut !

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire