Islam

Mantic uttaïr, Invocation

Louange au saint Créateur de l'âme, qui a gratifié de l'âme et de la foi la vile terre, qui a posé sur les eaux son trône, et qui a fait vivre dans les airs des créatures terrestres ! Il a donné aux cieux la domination et à la terre la dépendance ; aux cieux il a imprimé un mouvement perpétuel, à la terre un uniforme repos. Il a placé au-dessus de la terre le firmament comme une tente sans pieux pour la soutenir. En six jours il a créé les sept planètes, et avec deux lettres il a créé les neuf coupoles des cieux. Il a doré les dés des étoiles pour que pendant la nuit le ciel pût jouer au trictrac. Il a doué de propriétés diverses le filet du corps ; il a mis de la poussière sur la queue de l’oiseau de l’âme ; il a rendu liquide l’Océan en signe d’asservissement, et a glacé la montagne par la crainte qu’il lui a inspirée. Il a desséché complètement la mer ; de la pierre il a fait naître le rubis, et du sang le musc. À la montagne il donna le poignard et la ceinture ; c’est pour cela qu’elle élève la tête avec orgueil. Tantôt il a fait naître des touffes de roses sur la face du feu, tantôt des ponts sur la face de l’eau. Il a fait attaquer par un petit moustique son ennemi, qui en a ressenti la piqûre pendant quatre cents ans.
Dans sa sagesse, il inspira à une araignée de tisser sagement sa toile pour en garantir le plus éminent des hommes. Il a serré la taille de la fourmi au point de la faire ressembler à un cheveu, et il en a fait la compagne de Salomon ; il lui a donné le beau vêtement noir des Abbassides et une robe de brocart digne du paon, et qu’on n’a pas eu peine à tisser. Ayant vu que le tapis de la nature était défectueux, il l’a rapiécé convenablement. Il a ensanglanté de la couleur de la tulipe l’épée, et de la fumée il a fait un parterre de nénufar. Il a trempé de sang les mottes de terre pour en tirer la cornaline et le rubis.
Le soleil et la lune, l’un le jour, l’autre la nuit, courbent pour l’adorer leur front sur la poussière du chemin. C’est à cette adoration qu’est dû leur mouvement : pourrait-il avoir lieu sans l’adoration ? C’est Dieu qui a étendu le jour blanc et l’a rendu brillant ; c’est lui qui a ployé la nuit et qui l’a noircie comme s’il l’avait…
Il a donné au perroquet un collier d’or ; il a fait de la huppe la messagère du chemin. Le firmament est comme un oiseau qui bat des ailes sur la route que Dieu lui a tracée ; il vient frapper de sa tête comme d’un marteau à sa porte. Dieu donne au firmament la révolution du jour et de la nuit ; la nuit conduit le jour, et le jour, la nuit. Si Dieu souffle sur l’argile, il crée l’homme et il forme le monde d’un peu de vapeur. Tantôt il fait précéder le voyageur par le chien, et tantôt il fait découvrir le chemin au moyen du chat. Ainsi, tandis qu’il rend le chien familier avec l’homme, il permet que celui-ci, tout brave
Qu’il est comme un lion, ou assimilé au chien. Tantôt il donne le pouvoir de Salomon à un bâton ; tantôt il accorde à la terre. D’un bâton il produit un serpent, et il fait sortir un torrent d’eau d’un four. S’il met au firmament le globe orgueilleux de la lune, il le ferre avec le fer de la décroissance rougi au feu. Il fait sortir une chamelle d’un rocher ; il fait beugler le veau d’or. Dans l’hiver, il répand la neige argentée ; dans l’automne, l’or des feuilles jaunies. S’il couvre d’une teinte rouge une épine, c’est qu’elle est teinte du sang du bouton. Il donne quatre pétales au jasmin, et il pose sur la tête de la tulipe un bonnet rouge. Tantôt il met une couronne d’or sur le front du narcisse, tantôt il y enchâsse les perles de la rosée. Ô louanges de Dieu, l’esprit se déconcerte, l’âme s’affaisse ; à cause de Dieu, le ciel tourne, la terre chancelle. Depuis le dos du poisson jusqu’à la lune, chaque atome atteste son existence. La profondeur de la terre et l’élévation du ciel lui rendent l’un et l’autre en particulier témoignage.
Dieu produit le vent, la terre, le feu, le sang ; c’est par ces choses qu’il annonce son secret. Il prit de la terre, il la pétrit avec de l’eau, et après quarante matins il y plaça l’âme, qui à son entrée dans le corps le vivifia. Dieu lui donna l’intelligence, pour qu’elle eût le discernement des choses ; lorsqu’il vit que l’intelligence était en possession du discernement, il lui donna la science, pour qu’elle pût les apprécier. Quand l’homme eut ses facultés, il confessa son impuissance, et il fut submergé dans l’étonnement, tandis que son corps se livra aux actes extérieurs. Amis ou ennemis, tous courbent la tête sous le joug de Dieu, que sa sagesse impose, et, chose étonnante, il veille sur nous tous.
Au commencement des siècles, Dieu employa les montagnes comme des clous pour fixer la terre ; puis il lava avec l’eau de l’Océan la face du globe. Comme il plaça la terre sur le dos d’un taureau, le taureau est sur le poisson et le poisson est en l’air. Mais sur quoi repose donc l’air ? Sur rien ; mais rien n’est rien, et tout cela n’est rien. Admire l’œuvre de ce roi, quoiqu’il ne la considère lui-même que comme un pur néant. En effet, puisque son essence existe uniquement, il n’y a certainement rien hors d’elle. Son trône est sur l’eau, et le monde est en l’air ; mais laisse là l’eau et l’air, car tout est Dieu. Le trône céleste et le monde ne sont qu’un talisman. Dieu est tout cela, et ces choses n’ont qu’une valeur nominale. Sache que le monde visible et le monde invisible, c’est lui-même. Il n’y a que lui, et ce qui est, c’est lui. Mais, hélas ! personne n’a la possibilité de le voir. Les yeux sont aveugles, quoique le monde soit éclairé par un soleil brillant. Si tu parviens à l’apercevoir, tu perds la sagesse ; si tu le vois tout à fait, tu te perds toi-même. Chose étonnante ! tous les hommes, en s’excusant de leur ignorance, retroussent par respect le pan de leur robe et disent avec empressement : Ô toi qu’on n’aperçoit pas, quoique tu te fasses connaître ! tout le monde, c’est toi, et rien autre que toi n’est manifeste. L’âme est cachée dans le corps, et tu es caché dans l’âme, ô toi qui es caché dans ce qui est caché ! À âme de l’âme ! tu es plus que tout et avant tout. Tout se voit par toi, et l’on te voit en toute chose. Ton toit est plein de gardes et de sentinelles ; aussi comment peut-on avoir accès auprès de ta personne ? Ni l’esprit ni la raison ne peuvent avoir accès auprès de ton essence, et personne ne connaît tes attributs. Quoique tu sois un trésor caché dans l’âme, tu es néanmoins manifeste, et dans l’âme et dans le corps. L’esprit humain n’a aucune trace de ton existence ; les prophètes eux-mêmes se perdent dans la poussière de ton chemin. Quoique l’esprit puisse découvrir ton existence, trouvera-t-il cependant jamais le chemin de ton essence ?
Parce que tu es éternel et parfait dans ton existence, tu as constamment déconcerté tout le monde.
Ô toi qui es dans l’intérieur et dans l’extérieur de l’âme ! tu n’es pas et tu es tout ce que je dis. À ta cour, la raison a le vertige ; elle perd le fil qui doit la diriger dans ta voie. Je vois clairement tout l’univers en toi, et cependant je ne l’aperçois pas du tout dans le monde. Tous les êtres sont marqués de ton empreinte, mais il n’y a visiblement aucune empreinte de toi. Tu t’es réservé le secret de ton existence. Quelque quantité d’yeux qu’ait ouverts le firmament, il n’a pu apercevoir un atome de poussière du sentier qui conduit à toi. La terre non plus n’a pas vu cette poussière, bien que, de douleur, elle ait couvert sa tête de poussière. Le soleil a perdu la raison par amour pour toi, et chaque nuit il frotte son oreille sur la terre. La lune se fond de son côté à cause de ton amour ; chaque lune (mois), elle s’évanouit dans son étonnement. L’Océan, ayant élevé ses vagues pour proclamer ta gloire, a eu sa robe mouillée et ses lèvres sèches. La montagne est restée cent fois sur le chemin qui conduit à toi, le pied profondément enfoncé dans la terre humide comme un brin de paille. À cause de ton amour, le feu s’est enflammé, et, s’il s’est élevé si haut, c’est qu’il a le pied dans le feu. Sans toi, le vent n’a ni tête ni pied ; il a de la poussière dans le creux de sa main et il mesure l’air. Tant que l’eau a de l’eau dans le cœur, elle reste en arrière de ton amour. Je suis demeuré à ta porte, comme la poussière du chemin, avec de la cendre et de la poussière sur la tête.
Que dirai-je encore, puisque tu ne saurais être décrit ? Pourrais-je d’ailleurs te décrire, puisque je ne te connais pas ? Ô mon cœur ! si tu veux aborder le noviciat de cette connaissance, entre dans la voie spirituelle ; regarde devant et derrière, marche avec circonspection.
Vois les adeptes qui sont arrivés à cette cour ; ils se sont soutenus les uns les autres dans cette voie. Pour chaque atome, il y a une porte différente, et de chaque atome s’ouvre un chemin différent qui conduit à l’être mystérieux dont je parle. Que sais-tu, pour marcher dans une telle route et pour parvenir à cette porte par un tel chemin ? Lorsque tu voudrais voir manifestement cet être, il est caché ; si tu le désires caché, il est manifeste ! Enfin, si tu veux trouver cet être nonpareil visible et invisible à la fois, alors il n’est ni l’un ni l’autre. Tu n’as rien pu faire, ne cherche donc plus rien ; tout ce que tu dis n’est pas ce qu’il faut, ne dis donc rien. Ce que tu dis et ce que tu sais, c’est ce que tu es. Se connaître soi-même, c’est exister cent fois. Mais tu dois connaître Dieu par lui-même, et non par toi ; c’est lui qui ouvre le chemin qui conduit à lui, et non la sagesse humaine. Sa description n’est pas à la portée des rhétoriciens ; l’homme qui a de l’énergie et celui qui en est dépourvu sont incapables de la tracer. La science ou l’ignorance sont ici la même chose, car cet être ne peut s’expliquer ni se décrire. Les opinions des hommes à ce sujet ne sont que le produit de leur imagination ; il est absurde de vouloir les déduire. Qu’ils s’expriment bien ou mal, ce qu’ils en ont dit, ils l’ont dit d’eux-mêmes. Dieu est en effet au-dessus de la science et au-dessus de l’évidence, car rien ne peut donner une idée de sa sainte majesté. De sa trace, personne n’a trouvé que l’absence de trace ; personne n’a trouvé d’autre parti à prendre que de s’abandonner à lui. Tout homme, qu’il soit de sang-froid ou hors de soi, n’a pas autre chose à faire que de reconnaître le Dieu de la révélation. Les êtres atomiques des deux mondes ne sont que le produit de tes conjectures. Tout ce que tu sais, hors Dieu, n’est que le résultat de tes propres conceptions. Le mot imperfection ne peut atteindre la hauteur où il réside, et comment une âme humaine parviendra-t-elle
Où il est ? Il est mille fois au-dessus de l’âme, il est bien au-dessus de tout ce que je peux dire. La raison reste interdite dans son amour passionné pour lui ; l’esprit est déconcerté. Quoi ! l’âme est désolée à son sujet, le cœur est ensanglanté par son propre sang !
Toi qui apprécies la vérité ! ne cherche pas d’analogie en ceci, car l’existence de l’être sans pareil n’admet pas d’analogie. Sa gloire a jeté dans l’abattement l’esprit et la raison ; ils sont l’un et l’autre dans une indicible stupéfaction. Comme aucun des prophètes et des messagers célestes n’a compris la moindre parcelle du tout, ils ont, dans leur impuissance, courbé leur front sur la poussière, en disant : « Nous ne t’avons pas connu comme tu dois l’être. » Que suis-je donc pour me flatter de le connaître ? Celui-là l’a connu, qui n’a cherché à le connaître que par lui. Comme il n’y a pas d’autre être que lui dans les deux mondes, avec qui, si ce n’est avec lui, pourra-t-on être en rapport d’affection et d’amour ? L’Océan agite ses flots pour proclamer son essence ; mais tu ne comprends pas ce discours et tu restes dans l’incertitude. Celui qui ne sait pas trouver dans cet Océan l’essence dont il s’agit cesse d’exister, car il ne trouve autre chose que néant et négation. Ne parle pas de cet être lorsqu’il ne se manifeste pas allégoriquement à toi ; n’en dis rien lorsqu’il ne se montre pas à toi par des emblèmes. Il est vrai qu’aucune allégorie ni aucune explication ne peuvent en donner une juste idée ; personne ne le connaît ni n’en a trouvé la trace. Anéantis-toi ; telle est la perfection, et voilà tout. Renonce à toi-même ; c’est le gage de ton union avec lui, et voilà tout. Perds-toi en lui pour pénétrer ce mystère ; toute autre chose est superflue. Marche dans l’unité, et tiens-toi à l’écart de la dualité ; n’aie qu’un cœur, une quibla, un visage.
Ô ignorant fils du premier homme, vicaire de Dieu sur la terre !
tâche de participer à la science spirituelle de ton père. Toutes les créatures que Dieu tira du néant pour l'existence se prosternèrent devant lui pour l'adorer. Lorsque enfin il voulut créer Adam, il le fit sortir de derrière cent voiles. Il lui dit : « Ô Adam ! sois un océan de bonté ; toutes les créatures m'adorent, sois adoré à ton tour. » Le seul qui détourna le visage de son adoration fut transformé d'ange en démon ; il fut maudit et n'eut pas connaissance de ce secret. Lorsque son visage fut devenu noir, il dit à Dieu : « Ô toi qui jouis d'une absolue indépendance, ne m'abandonne pas, et fais quelque chose pour moi ! » Le Très-Haut lui répondit : « Toi dont la voie est maudite, sache qu'Adam est à la fois mon lieutenant et le roi de la nature. Aujourd'hui va au-devant de lui, et demain brûle pour lui l'ispand. » Lorsque l'âme s'unit au corps, ce fut la partie et le tout : jamais on ne fit un talisman plus merveilleux. L'âme eut en partage l'élévation, et le corps la bassesse terrestre ; il se forma un amalgame de vile terre et de pur esprit. Par l'assemblage de ce qui est élevé et de ce qui est bas, l'homme fut le plus étonnant des mystères. Toutefois personne n'eut la connaissance de ce secret, et, en effet, cette chose n'est pas l'affaire de tout indigent. Nous ne savons pas, nous ne comprenons pas, nous ne pouvons pas même disposer tant soit peu de notre esprit. Quelque chose que tu veuilles dire, tu n'as pas de meilleur parti à prendre que le silence ; car personne ne saurait même pousser un soupir à ce sujet. Bien des gens connaissent la surface de cet océan ; mais ils en ignorent la profondeur. Or il y a un trésor dans cette profondeur, et le monde visible est le talisman qui le protège ; mais ce talisman des entraves corporelles sera enfin brisé. Tu trouveras le trésor quand le talisman aura disparu ; l'âme se manifestera quand le corps sera mis à l'écart. Mais ton âme est un autre talisman ; elle est pour ce mystère une autre substance. Marche dans la voie que je t'indique et ne demande pas d'explication ; ne demande pas de remède à une telle maladie.
Bien des hommes se sont noyés dans les profondeurs de cet océan sans fond, et il n'a plus été question d'aucun d'eux. Dans cet immense océan, le monde est un atome et l'atome un monde. Le monde est une bulle d'eau de cet océan, sache-le bien. L'atome est identique à la bulle, sache-le bien. S'il ne restait pas un seul atome du monde, les deux bulles de cet océan, si petit au prix de l'immensité divine, disparaîtraient aussi. Quelqu'un sait-il si dans cet océan profond c'est le gravier ou la cornaline qui a de la valeur ?
Nous avons joué notre vie, notre raison, notre esprit, notre religion, pour comprendre la perfection d'un atome. Couds-toi les lèvres, ne demande rien au sujet de l'empyrée et du trône de Dieu ; ne demande absolument rien à ce sujet. Puisque ton esprit se consume pour une chose aussi déliée qu'un cheveu, il faut te coudre les deux lèvres et ne rien demander. En effet, personne ne connaît réellement l'essence d'un atome ; demande ce qui en est ou parle à ce sujet, peu importe. Qu'est-ce que le ciel, pareil à une coupole sens dessus dessous, sans stabilité, mobile et immobile à la fois ? Tu t'es complètement perdu dans le chemin de ce mystère ; ce n'est que voile sur voile. Qu'est, pour une telle chose, le ciel, dont la tête tourne et dont le pied s'égare ? Peut-il savoir ce qu'il y a derrière le rideau, lui qui, pendant tant d'années, sans tête ni corps, tourne impuissamment autour de cette porte ? S'il ignore le mystère qui est caché par le voile, comment serait-il manifeste à un être tel que toi ? Le monde, étonné et désespéré, ne peut que rester dans une profonde stupéfaction. Dans une telle affaire, qui est comme une surface sans commencement ni fin, on est comme la figure peinte sur le mur et l'on se mord le dos de la main. Ceux qui avant nous sont entrés dans le chemin spirituel ont étudié à temps et à contretemps ce mystère. Ils se sont beaucoup tourmentés, et, en définitive, ils n'ont eu pour résultat que la faiblesse et l'ébahissement.
Vois d'abord ce qui est arrivé à Adam, vois combien d'années il a passé dans le deuil, occupé de cette pensée. Contemple le déluge de Noé et tout ce que ce patriarche souffrit pendant mille ans de la part des impies. Vois Abraham, qui était plein d'amour pour Dieu. Il souffre des tortures et est jeté dans le feu. Vois l'infortuné Ismaël, sacrifié dans
la voie de l’amour divin. Tourne-toi vers Jacob, qui devint aveugle à force de pleurer son fils. Regarde Joseph, admirable dans sa puissance comme dans l’esclavage, dans le puits et dans la prison. Regarde le malheureux Job, étendu sur sa porte, en proie aux vers et aux loups. Vois Jonas qui, égaré dans sa route, alla de la lune (mâh), où les vagues l’avaient porté, dans le ventre d’un poisson (mâhî), où il demeura quelque temps. Admire Moïse dès sa naissance ; un coffre lui servit de berceau, et Pharaon l’éleva. Vois David, qui s’occupait à faire des cuirasses et qui, par les soupirs embrasés de son cœur, rendait le fer mou comme de la cire. Vois le roi Salomon, de l’empire duquel un dive s’empara. Vois Zacharie, si ardent dans l’amour de Dieu qu’il ne fit pas entendre une plainte et resta silencieux quand on lui scia le cou. Vois Jean-Baptiste, vilipendé devant le peuple, et dont la tête, coupée comme une bougie, fut mise sur un plat. Admire le Christ au pied du gibet, lorsqu’il se sauva à plusieurs reprises des mains des Juifs. Admire enfin tout ce que le chef des prophètes a souffert d’injures et de tourments de la part des impies.
Crois-tu donc qu’il soit si facile de parvenir à la connaissance des choses spirituelles ? Il l’est moins que de renoncer à la vie. Que dirai-je encore, puisqu’il ne me reste plus rien à dire, et qu’il ne reste pas une rose au buisson ? Je suis tout à fait anéanti par l’étonnement ; je ne connais d’autre ressource à cet état que le manque de ressource. Ô sagesse ! tu es dans cette voie comme un enfant à la mamelle, et la raison du vieillard expérimenté s’égare dans cette recherche. Comment moi, insensé, pourrai-je arriver à cette essence ? et, si j’y arrive, comment le pourrai-je sans entrer par la porte ?
Tu n’es pas accessible à la science, et cependant tu n’es pas manifeste à tout le monde. L’avantage ou le dommage ne t’atteignent pas. Tu ne retirais aucun avantage de Moïse, et tu n’éprouvais aucun dommage de Pharaon. Ô Dieu ! qui est infini, si ce n’est toi ? qui est comme toi sans limite et sans borne ? Y a-t-il, en effet, quelque chose qui soit réellement sans fin et sans terme ? Ô toi, au sujet duquel le monde créé est resté dans l’étonnement, toi qui es resté caché sous un voile ! retire à la fin ce voile, pour que mon âme ne se perde pas à ta recherche ; ne me consume pas désormais en secret derrière ce voile. Je suis perdu tout à coup dans ton océan agité par les vagues ; délivre-moi de l’étourdissement où je suis plongé. Je suis resté dans l’océan du monde, entouré par le firmament et rejeté de l’intérieur du voile en dehors. Ah ! retire ton serviteur de cette mer qui lui est étrangère ; tu m’y as précipité toi-même, retire-m’en donc. La concupiscence saisit entièrement mon être. Si tu ne me prends pas par la main, hélas ! que deviendrai-je ? Mon âme est souillée par la vanité ; mais je ne veux pas supporter cette souillure. Ah ! purifie-m’en, ou bien plonge-moi dans le sang, puis réduis-moi en poussière. Les hommes te craignent ; mais pour moi je me crains moi-même, car je me suis assuré que le bien vient de toi et le mal de moi. Quoique je marche sur la surface de la terre, je suis cependant mort. Vivifie mon âme, ô saint Créateur ! Les croyants et les mécréants sont également plongés dans le sang ; la tête leur tourne et ils sont égarés. Si tu m’appelles, ma raison s’égare ; si tu me repousses, je suis interdit. Ô mon roi ! je suis souillé de sang, j’ai tout à fait le vertige comme le ciel.
Je veux, mes amis, vous répéter jour et nuit mon discours. Ah ! ne restez pas un instant sans songer à la recherche de la vérité.
Nous sommes voisins l’un de l’autre ; tu es comme le soleil et moi comme l’ombre. Ô toi qui es généreux envers les indigents ! pourquoi ne ferais-tu pas attention à tes voisins ? Mon cœur est contristé, mon âme est affligée, l’ardeur qui me porte vers toi fait couler mes larmes comme l’eau du nuage. J’ai le regret de ne pouvoir être uni à toi ; mais je ne te recherche pas moins. Ah ! sois mon guide, car je me suis égaré dans mon chemin ; donne-moi le bonheur, quoique je te le demande
Peut-être intempestivement. Celui qui a eu le bonheur d’entrer dans ta voie s’est dégoûté de lui-même et s’est perdu en toi. Je ne suis pas sans espoir, mais je suis impatient. J’espère que sur cent mille tu en prendras un.
Mustafa (l'élu) est le trésor de la fidélité, le maître du monde spirituel et du monde temporel : il en est la pleine lune et le centre, le soleil de la loi et l'océan de la certitude, la lumière de l'univers, une miséricorde de Dieu pour les créatures. L'âme des êtres les plus purs est la poussière de la sienne ; il est le libérateur de l'âme : la création est sa poussière. Il est le seigneur des deux mondes et le roi de l'univers, le soleil de l'âme et de la foi de tous. Il est monté aux cieux ; il est le centre des créatures, l'ombre de Dieu, le soleil de son essence.
Les deux mondes lui sont soumis : le trône et le dais de Dieu ont adoré sa poussière. Il est le chef de ce monde et de l'autre, le chef des êtres visibles et des êtres invisibles. Le plus grand et le premier des prophètes, celui qui dirige les purs et les saints, le guide de l'islamisme, le conducteur dans les droits sentiers, celui qui décide des choses obscures, l'imâm de tous et de chacun en particulier.
Il est au-dessus de tout ce que je peux dire ; il est avant tout en toutes choses. Il s'est déclaré lui-même le seigneur des espaces ; il a dit : « Je suis une miséricorde pour la terre. » Les deux mondes dépendent de son existence ; c'est lui qui est le soutien du dais du trône de Dieu. Par lui les créatures du monde sont arrivées de l'océan de la libéralité à l'existence comme la rosée. Les créatures se dirigent vers sa lumière. Il est l'origine de tout ce qui existe et de tout ce qui pourrait exister. Lorsque Dieu vit cette lumière suprême, il créa de cette lumière un océan de lumière. Ce fut pour lui-même qu'il créa cette âme pure, et pour elle qu'il créa le monde. En créant le monde, il n'eut d'autre but que Mahomet ; car nul être ne fut plus pur que lui.
Ce qui fut d'abord apparent du sein du mystère, ce fut sans aucun doute cette lumière pure. Puis cette lumière élevée se montra, et le trône, le dais, la tablette des décrets divins et le calame se manifestèrent. Une trace de cette lumière, ce fut le monde ; l'autre, l'humanité, c'est-à-dire, Adam. Lorsque ce dernier provint de cette lumière suprême, il se prosterna pour adorer le Créateur. Toutes les générations prirent part par Adam à cette adoration ; toutes les âmes furent dans ce prosternement. Il se tint debout des années entières, et pendant un long espace de temps il prononça la profession de foi musulmane.
C'est à cause de la prière (namâz) que fit alors Mahomet, lumière de cet océan du mystère, que la prière (namâz) fut obligatoire pour toute la nation musulmane. Dieu considéra cette lumière (Mahomet) comme le soleil et la lune, et comme à jamais sans pareille. Puis, tout à coup, il s'ouvrit à cette lumière, dans l'océan de la vérité, une voie manifeste. Lorsque cette lumière, c'est-à-dire, Mahomet, eut vu la surface de l'océan du secret, il fut ému par sa grandeur et son attrait. Il revint pendant sept fois à cette recherche, et alors les sept coupoles des cieux se manifestèrent. Les regards que Dieu jeta sur lui furent autant d'étoiles, et c'est ainsi que le ciel fut formé. Ensuite Mahomet, cette pure lumière, se reposa. Alors le dais et le trône célestes se montrèrent ; ils furent un reflet de son essence ; les anges
Aussi y prirent leur existence. De ses soupirs se formèrent les splendeurs célestes, et des pensées de son esprit furent divulgués les mystères. C'est à ces pensées que nous devons le secret de l'âme, d’après ces mots du Très-Haut : « J'ai soufflé en lui quelque chose de mon esprit ! » Ce fut en effet lorsque ces soupirs et ces mystères furent réunis que les âmes purent s'entendre. Par l'effet de sa lumière, toutes les nations qui devaient peupler le monde accoururent autour de cette parole : « Tous surgiront. » Quant à lui, il existe jusqu'au jour de la résurrection, dans l'intérêt de toutes les créatures du monde.
Lorsqu'il appela Satan, celui-ci fit profession de l'islamisme. Par la permission du Très-Haut, Mahomet appela aussi manifestement les djinns dans une nuit spéciale. Il fit aussi asseoir les anges et les prophètes, qu'il convoqua dans la même nuit. Lorsqu'il appela les animaux, le chevreau et la belette accoururent. Il invita à la religion tous les êtres du monde, lesquels s'empressèrent d'arriver humblement devant lui. Mahomet, cette essence immaculée, appela aussi tous les atomes du monde, et ce fut ainsi que toute la terre participa par lui aux louanges de Dieu. Qui est-ce qui d'entre les prophètes a été en possession d'une telle prérogative ? Qui, comme lui, a pu appeler à la foi toutes les nations de la terre ? Comme sa lumière a été la source de tous les êtres, et comme son essence a produit les autres essences, il a dû en effet appeler à la foi les deux mondes, les atomes manifestes et les atomes cachés. Tous les individus qui ont fait partie de sa nation ont glané quelque chose de ses vues élevées. Au jour de la résurrection, il dira seulement en faveur de la poignée de terre (qui aura adopté l'islamisme) : « Ceci est mon peuple » ; et ces mots suffiront. Dieu en effet, à cause de l'âme de ce flambeau de la direction, accordera la délivrance à sa nation. Comme il est le maître de toute chose, tout lui est soumis. Quoiqu'il n'ait pas tout vu (de ses yeux), il ne faut pas s'en affliger. Tout ce qui existe est à l'abri auprès de lui, et toutes les intentions sont dirigées par lui. Il a le secret de tous les désirs du monde ; il est le remède du cœur de chaque blessé. Quelqu'un pourrait-il avoir une idée, même en songe, des prérogatives du Prophète ? Il s'est vu complètement lui-même, et il a vu tout le monde ; il a vu aussi bien devant que derrière. Dieu en a fait le sceau de la prophétie ; il en a fait la merveille de la nature et de la générosité. Il lui a ordonné d'inviter à la foi les grands et les petits ; il l'a comblé de la plénitude de la grâce. Il a donné du répit aux infidèles avant de les châtier ; il n'a pas accompli leur punition du temps du Prophète. Les choses spirituelles et les choses temporelles sont sous la protection de sa gloire ; il a donné sa vie en faveur de sa nation.
Une nuit il monta au ciel, et tous les secrets lui furent dévoilés. Il devint alors, par sa majesté et sa dignité, l'objet des deux quiblas ; et l'ombre de son corps, dont jamais on n'aperçut l'ombre, s'étendit dans les deux horizons. Ce fut de Dieu qu'il reçut un livre excellent, et ce fut par lui qu'il connut complètement toute chose.
Ses épouses étaient les mères des croyants ; son ascension fut l'objet du respect des prophètes. Ces derniers sont ses suivants, et il est leur directeur ; les savants de sa nation sont comme des prophètes. Le Très-Haut, à cause de la considération qu'il a eue pour Mahomet, a mentionné son nom dans le Pentateuque et dans l'Évangile. Par lui, une pierre a obtenu honneur et élévation, et son manteau avait le pouvoir divin. La terre où il est enseveli est devenue, par suite du respect qu’on
C'est-à-dire qu'au lieu de se tourner pour prier vers Jérusalem et la Mecque, on se tourna vers lui ou plutôt vers Médine, où se trouve son tombeau, ainsi qu’on le verra plus loin. Le mot قبلنین peut aussi être employé figurément pour l’orient lui porte, une quibla qui n'a été ni changée ni délaissée par sa nation. Son apparition a renversé les idoles; sa nation est la meilleure de toutes les nations. Une goutte d'eau de sa bouche remplit d'eau limpide un puits dans une année de sécheresse. Son doigt divisa la lune, et le soleil recula par son ordre. Au milieu de ses deux épaules, aussi brillantes que le soleil, il y avait visiblement le cachet de la prophétie. Il a été le guide des hommes dans le meilleur des pays, et le meilleur des hommes dans la meilleure tribu. Par lui, la caaba devint la noble maison de Dieu et un lieu de sûreté pour celui qui y entre. Gabriel reçut du Prophète le manteau de l'initiation, et c'est par là qu'il fut célèbre. Du vivant de Mahomet, la terre eut plus de vigueur; elle vit à la fois une mosquée et un Sinaï. Tous les secrets furent connus de l'apôtre de Dieu ; il reçut cet ordre : « Parle, sans lire dans le livre. » Puisque le langage de Dieu fut le sien, son temps fut le meilleur des temps. Au dernier jour, toutes les langues seront anéanties à l'exception de la sienne, en sorte qu'à la fin des siècles, lorsque les choses changeront, il intercédera auprès de Dieu.
Comme son cœur était réellement agité dans l'océan du mystère, cette ardeur se manifestait surtout dans la prière. Il disait à Bilal : « Rafraîchis-moi, pour que je sorte de ces étroites pensées. » Puis, se retournant troublé, il disait : « Parle-moi, ô Hamira (Aïscha) ! » Toutefois, si l'on réfléchit sérieusement, on ne sait s'il gagnait une âme sur cent. La raison ne peut se faire une idée de l'entretien secret de Mahomet avec Dieu dans son ascension, et la science ne connaît pas le temps de sa durée. Lorsque Dieu prend à part son ami dans un banquet mystérieux, Gabriel n'y est pas admis ; il se brûlerait les ailes. Quand le Simorg de l'essence divine se manifeste, Moïse (Muça) devient aussi craintif qu'une bergeronnette (mucicha). Moïse alla cependant s'asseoir sur le tapis de cette majesté; mais après avoir reçu l'ordre de Dieu d'ôter sa chaussure. Lorsqu'il se fut approché nu-pieds, il pénétra dans la vallée du saint par excellence et fut plongé dans la lumière ; mais plus tard, dans la nuit de l'ascension de Mahomet, le flambeau de la gloire céleste, Bilal, entendit le bruit de ses semelles, tandis que Moïse, fils d'Amran, bien qu'il fût roi, ne put cependant arriver auprès de Dieu avec sa chaussure. Admire la faveur que Dieu fit au serviteur de sa cour (Mahomet) en faveur de sa dignité; il en fit l'homme de son chemin ; il le laissa arriver jusqu'à lui avec sa chaussure. Lorsque Moïse, fils d'Amran, fut témoin de la faveur dont jouissait ce serviteur de Dieu, il dit : « Ô Seigneur! admets-moi dans sa nation, fais que je participe au banquet de ses vues élevées. » Mais ce fut en vain que Moïse demanda cette faveur, elle ne fut accordée qu’à Jésus. C'est après cette entrevue que Mahomet invite le peuple à sa foi; il descend du quatrième ciel en terre et il se repose.
Le Messie, qui a acquis une si grande célébrité, ne fut qu'une éphémère du visage de Mahomet. Dieu se servit de lui pour annoncer le nom du Prophète. Si quelqu'un dit qu'il aurait fallu un témoin de cette ascension, réponds (en t'adressant à Mahomet) : « Tu es parti de ce monde et tu y es revenu; tu as écarté nos difficultés une à une, en sorte que tu n'as pas laissé un seul doute dans notre cœur. »
Personne dans les deux mondes, si ce n'est Mahomet, n’est venu du ciel ni manifestement, ni d'une manière cachée. Ce qu'il a vu de ses yeux en cet endroit, les autres prophètes l'ont seulement connu par la science divine. Il est leur roi et tous sont ses conviés : il est leur empereur et ils forment son armée. Lorsque sa tête eut reçu la couronne exprimée par les mots « je jure par ta vie », aussitôt les gens devinrent à sa porte la poussière du chemin. Le monde ayant été rempli du parfum du musc de ses cheveux, l'Océan a été altéré du désir de le
MANTIC UTTAÏR.
respirer au point d'en avoir les lèvres sèches. Quel est celui qui n’est pas altéré de sa vue et qui n'affronte pas pour lui le bois et la pierre ? Lorsque cet océan de lumière fut monté sur le minbar, on entendit au loin de tendres soupirs. Les cieux qui ne sont pas soutenus par des colonnes furent pleins de lumière, et ces colonnes (en supposant qu'elles existassent) furent affligées de son absence. Lorsque je veux décrire ses perfections, ma peau se couvre d'une sueur de sang. Il est le plus éloquent du monde ; à son prix je suis muet ; comment donc pourrais-je donner une explication satisfaisante de ce qui le concerne ? Une telle description sera-t-elle acceptable pour ma faiblesse ? Le Créateur de l'univers en est seul capable.
Ô Mahomet ! le monde, malgré son excellence, n’est que la poussière de tes pieds ; les âmes des deux mondes ne sont que la poussière de ton âme pure. Les prophètes, étonnés, ont renoncé à te louer ; ceux mêmes qui connaissent les secrets divins ont détourné la tête de cette louange. Le soleil est le commensal de ton sourire, le nuage obéit à tes pleurs. Les deux mondes sont la poussière de tes pieds. Tu te contentais de dormir sur un tapis de derviche, et cependant, quel espace pourrait te contenir ? Ô généreux ! dresse ta tête de dessus ton tapis, et foule aux pieds la dignité de Moïse. Toute loi a été abrogée par la tienne ; tout tronc a été détruit par ta branche ; ta loi et tes ordonnances sont pour l'éternité ; ton nom est associé à celui de Dieu ; tous les prophètes et les apôtres accourent de leurs sentiers divers auprès de ta loi. Comme avant toi aucun prophète n'a été au-dessus de toi, il n'en viendra nécessairement plus après toi. Tu es à la fois après et avant le monde ; tu es en même temps antérieur et postérieur. Personne n’atteint à ta poussière ; personne n'arrive à ta dignité. C'est en Mahomet seul, son envoyé, que Dieu a fixé pour l'éternité l'empire des deux mondes.
Ô prophète de Dieu ! je suis découragé, je suis resté la main pleine de vent et la tête couverte de poussière. Tu es le constant soutien de ceux qui sont délaissés, et je n'ai que toi dans les deux mondes. Ah ! jette sur moi, qui suis en proie au chagrin, un regard ; apporte un remède aux maux de moi, malheureux ! J'ai perdu, il est vrai, ma vie par mes fautes ; mais je me repens ; intercède pour moi auprès de Dieu. Quoique je craigne la sentence du Coran : « Ne te livre pas à la confiance », cependant je lis aussi dans le même livre sacré les mots : « Ne désespère pas. »
Je suis assis nuit et jour en proie à la tristesse, jusqu'à ce que tu intercèdes un moment pour moi. Si la moindre intercession a lieu de ta part, le cachet de l'obéissance couvrira mes transgressions. Ô toi qui es l'intercesseur de cette malheureuse poignée de terre ! allume avec bienveillance la lampe de l'intercession, afin que, pareil au papillon, je vienne agiter, au milieu de ton assemblée, mes ailes devant ton flambeau.
Quiconque verra manifestement ton flambeau soumettra son esprit à son cœur comme le papillon. Il suffit à la vue de l’âme de te contempler, et aux deux mondes de te plaire. Le remède de la peine de mon cœur, c'est ton amour ; la lumière de mon âme, c'est le soleil de ton visage. Mon âme est à ta porte ; mes reins sont serrés par ma ceinture. Regarde les perles de l'épée de ma langue ; chaque perle que je fais tomber de ma bouche sur ta route provient du fond de mon cœur. Si je répands ainsi des perles de l'océan de mon âme, c'est que j'en reçois l'indication de toi, qui es cet océan. Quand mon âme a trouvé par toi une trace, ma trace a été nulle.
Ô essence élevée ! ce que je désire, c'est que tu veuilles bien, dans ta bonté, jeter sur moi un regard. Par ce regard tu anéantiras pour toujours mon existence séparée. Purifie-moi de tous les pensers qui m'agitent, des associations polythéistes et des vanités, ô essence pure ! Ne noircis pas mon visage par le péché, aie égard à ce que je porte ton nom. Je suis un enfant submergé dans ton chemin ; l’eau noire m'entoure comme un cercle ; j'espère que tu me retireras de cette eau noire et que tu me remettras dans ton chemin.
Anecdote allégorique.
Un enfant tomba dans l'eau et sa mère tomba dans l'agitation et les angoisses. Dans son saisissement, l'enfant se démena des bras et des jambes, mais l'eau le porta jusqu'au bateau du moulin. L'eau le poussa, et cet enfant bien-aimé s'en alla roulant sur la surface de l'eau. Sa mère, qui vit la chose, aurait voulu être dans le bateau ; elle se jette néanmoins à l'eau et elle sauve l'enfant ; elle le prend alors dans ses bras, elle l'abreuve de son lait et le serre contre sa poitrine.
Ô toi dont la tendresse est pareille à celle des mères ! tu es pour moi, dans ce gouffre, un bateau protecteur ! Lorsque je suis tombé dans cet abîme de stupéfaction, je me suis trouvé devant le bateau de l'océan des soupirs. Je suis resté en proie au vertige comme cet enfant dans l'eau, agitant dans mon trouble mes pieds et mes mains. Ô toi qui es plein de tendresse envers les enfants de ton chemin ! jette en ce moment avec bienveillance un regard sur ceux qui sont submergés, aie pitié de notre cœur plein d'angoisses, viens à notre aide en voyant que les eaux nous entraînent, fais-nous goûter le lait des mamelles de ta libéralité, ne retire pas de devant nous la table de ta générosité ; ô toi qui es au-delà de l'intelligence et qu'on ne peut définir ! toi que les récits des narrateurs ne sauraient décrire ! la main d'aucun de nous n'a pu parvenir à la bride de ton coursier, et nous ne sommes nécessairement que la poussière de ta poussière ; tes saints amis sont devenus ta poussière, et les habitants du monde ne sont que la poussière de ta poussière.
Celui qui n'est pas à l'égard de tes amis comme de la poussière, celui-là en est l'ennemi ; le premier est Abû Bekr, et le dernier, Ali. Ils sont les quatre colonnes de la caaba de la vérité et de la pureté. Le premier (Abû Bekr) fut digne par sa sincérité d'être le confident de Mahomet et son ministre ; le second (Omar) était pour la justice un soleil resplendissant ; le troisième (Osman) est un océan de modestie et de retenue ; le quatrième enfin (Ali) est un roi, possesseur de science et de générosité.
Éloge de Abû Bekr.
Le premier est donc Abû Bekr, le premier ami de Mahomet et le second des deux personnages qui furent dans la caverne ; le centre de la région, le véridique du Très-Haut, le pôle du vrai Dieu, celui qui en toute chose a eu la prééminence. Tout ce que Dieu a répandu de sa cour élevée sur la noble poitrine de Mahomet, il l'a aussi répandu en totalité et réellement sur la poitrine d'Abû Bekr. Lorsque Dieu eut tiré du néant les deux mondes par une parole, il tint gravement la bouche fermée et retint ses agréables paroles. De même, Abû Bekr restait la tête baissée toute la nuit jusqu'au jour ; à minuit il faisait entendre des gémissements, par l'effet de l'ardeur de son amour pour Dieu. Ses soupirs odorants allaient jusqu'en Chine, et le sang du daim de Tartarie produisait le musc. C'est à cause de cela que le soleil de la loi et de la religion a dit : « Il faut aller d'ici à la Chine à la recherche de la science. » La sagesse réglait si bien les mouvements de la bouche d'Abû Bekr, que ses lèvres prononçaient sans cesse le mot Hu avec la gravité convenable. Que dis-je ! sa gravité se manifestait sur sa langue, en sorte qu'il ne prononçait d'autre nom que celui de Dieu. Il faut de la gravité pour que la dignité se manifeste : comment un homme sans gravité peut-il être bon à quelque chose ? Omar vit un échantillon de la grave dignité d'Abû Bekr, et il dit : « Je voudrais en avoir un peu en partage, ne serait-ce que la valeur d'un des poils de sa poitrine. »
Ô Dieu ! puisque tu as agréé le second des deux de la caverne, Abû Bekr est bien le second après le Prophète.
Il est le maître de la loi, le grand soleil de la religion, l'ombre de Dieu, le remarquable trancheur des difficultés, le flambeau de la religion. Il a mis réellement le sceau à la justice et à l'équité ; par sa perspicacité il a eu la prééminence sur tous les hommes. Dieu a prononcé à son sujet dès le commencement les mots ô ha ! pour qu'il en fût purifié et redressé. C'est lui qui doit passer le premier sur le pont. Ce fut Mahomet qui lui donna son nom d'Omar. Heureux cet homme éminent, qui, le premier, s'empara de la robe d'honneur de Jérusalem ! Comme dès le principe Dieu mit sa main dans la sienne, à la fin il l'a conduit là où il est. Par sa justice les choses de la religion ont trouvé leur accomplissement ; le trouble et l'émotion se sont calmés. Il était la bougie allumée du paradis, et de cette bougie il ne venait d'ombre à personne dans aucune réunion. Comment cependant n'y a-t-il pas à la bougie l'ombre de la lumière, puisque le dive s’est enfui loin de cette ombre ? Lorsque Omar parlait, la vérité était sur sa langue, elle venait manifestement du chemin du cœur.
Lorsque le Prophète vit qu'il brûlait d'amour pour Dieu, il dit : « Cet homme célèbre est le flambeau du ciel. » En effet, tantôt il brûlait son âme par l’ardeur de l'amour, et tantôt sa langue par ses entretiens avec Dieu.
Un jour qu'Omar était dans un état d'exaltation en présence en ۵, il dit : « Je veux mettre le khalifat en vente. Je le vendrai à qui voudra, pourvu qu’on l'achète à bonne intention. » Lorsque Awis eut entendu ce discours d’Omar, il lui dit : « Laisse-moi le khalifat, et reste libre de soucis. Écarte tout autre individu qui pourrait le désirer ou s’en emparer. »
Quand on sut qu'Omar voulait laisser le khalifat, il ne s'éleva qu'un cri du milieu de ses amis. Tous lui dirent : « Ô notre chef ! nous t'en prions, au nom de Dieu, ne délaisse pas ses créatures. Abû Bekr a chargé de ce fardeau ton cou, il ne l’a pas fait à l’aveugle ; il l’a fait bien sciemment. Si tu détournes la tête de son obéissance, son âme sera attristée à cause de toi. » Quand Omar eut entendu cet argument décisif, il en sentit la force et se résigna.
Lorsque, par l'effet du destin, un malheureux assassin eut blessé Ali, on donna tout de suite à Ali quelque chose à boire, et il dit : « Où est celui qui a fait couler mon sang ? Donnez-lui d'abord à boire, puis à moi ; et ne le traitez pas différemment de moi. » On porta donc à boire à cet homme, qui s'écria : « Quel malheur ! Ali veut me faire périr par le poison. » Ali dit alors : « J'en jure par la vérité du Créateur, si ce malheureux prend cette boisson, je ne placerai pas le pied sans lui devant Dieu dans le jardin de l'éternité. » En effet Ali n'entra pas au ciel sans ce méchant homme qui le tua. Puisque son intercession eut lieu de cette manière envers son ennemi, aurait-il pu jamais détester Abû Bekr ? Dieu ne crée pas plus un nouveau monde qu'un ami comme Ali à Abû Bekr. Tu as beau dire qu'Ali a été traité injustement en étant repoussé du khalifat ; puisqu'il est le lion de Dieu, et comme une couronne à la tête, on n'aurait pu le traiter injustement. Sache cela, ô mon fils !
Mahomet alla dans un endroit au-dessous du chemin, et il ordonna d'apporter de l'eau du puits pour l'armée. Un homme alla, revint en toute hâte et dit : « Le puits est plein de sang, et il n'y a pas d'eau. » Mahomet dit : « Je crois que c'est parce qu'Ali, plein de la peine qu'il éprouve, a dit ses secrets dans ce puits. Le puits n'a pas eu la force d'entendre ces secrets, et c'est ainsi qu'il est plein de sang et non d'eau. » Celui dont une telle émotion agitait le cœur, comment aurait-il pu avoir la malice d'une fourmi ?
Ton âme se démène dans le fanatisme ; mais il n'en était pas ainsi d'Ali. Garde donc le silence ; ne compare pas Ali à toi, car cet ami de la vérité (Dieu) était submergé en Dieu (la vérité). Il était complètement absorbé dans ses devoirs et dégoûté de tout ce qui est imaginaire. Si Ali avait été comme toi plein d'inimitié, il aurait livré bataille à l'armée de Mahomet. Il a été plus brave que toi, et cependant il ne s'est battu avec personne. Chose étonnante ! si Abû Bekr n’était pas dans la vérité, Ali, qui y était, devait donc demander le khalifat. Comme l’armée de la mère des croyants (Aïcha) ne cherchait pas à tirer vengeance d’Ali, relativement à la religion, mais pour d’autres motifs, nécessairement Ali, ayant vu un tel combat et une telle confusion, repoussa ces troupes par la force. Aïcha, qui était capable de combattre contre la fille de Mahomet, pouvait bien combattre le père de celle-ci.
Ô mon enfant ! tu n'as pas d'idée de ce qu'est Ali ; tu ne vois que les lettres ain, yé et lam, qui forment son nom. Tu es impatient par l'amour de ta propre vie, et lui était prêt à livrer au vent cent vies.
Lorsqu'un des compagnons de Mahomet était tué, l'impétueux Ali en était très-affligé. « Pourquoi, disait-il, ne suis-je pas tué, moi aussi ? Ma vie, bien qu'elle me soit chère, est vile à mes yeux. » Quelqu'un lui dit : « De quoi te plains-tu, ô Ali, puisque le roi (Dieu) t'a gardé comme en dépôt ? »
Bilal reçut un jour quelque part sur son faible corps de nombreux coups de bûches de bois et de lanières de cuir. Son sang coula en abondance par l'effet des coups, et toutefois il ne cessait de s'écrier : « Dieu est unique ! Dieu est unique ! »
Si un océan d'ignominie se présentait tout à coup à toi, il ne resterait ni amour ni haine sur ton chemin. Celui qui est affligé dans la main de l'avilissement a tort de demeurer dans de telles conditions. Puisque ces gens-là étaient ainsi, pourquoi es-tu autrement ? Jusques à quand resteras-tu plongé dans l'étonnement ? Ta langue a augmenté le nombre des adorateurs des idoles ; elle a blessé les Compagnons du Prophète. Tu noircis ton diwan par l'abondance des paroles, et au contraire tu emportes la boule du mail si tu retiens ta langue.
Dieu très-haut dit une fois à l’intègre David : « Annonce ceci de ma part à mes serviteurs, c’est à savoir : Ô poignée de terre ! si je n’avais pour récompense et pour punition ni le ciel ni l’enfer, mon service ne vous serait-il pas désagréable ? S’il n’y avait ni lumière ni feu, vous occuperiez-vous de moi ? Mais, puisque je mérite le respect suprême, vous devez m’adorer alors sans espoir ni crainte ; et cependant, si vous n’étiez tenus par l’espoir ou par la crainte, penseriez-vous à moi ? Toutefois il convient, puisque je suis toujours votre Seigneur, que vous m’adoriez du fond du cœur. Dis donc à mes serviteurs de retirer la main de tout autre que moi, et de m’adorer comme je le mérite. »
Rejette entièrement tout ce qui n’est pas moi, brûle-le ensuite et réunis-en la cendre ; puis répands cette cendre, afin que, dispersée par le vent de l’excellence, il n’en reste pas de trace. Lorsque tu auras agi ainsi, ce que tu cherches se manifestera alors de cette cendre. Si Dieu permet que tu t’occupes de l’éternité et des houris, sache sûrement qu’il t’a éloigné de lui-même.
Mahmûd appela un jour son favori Ayâz ; il lui remit sa couronne, le fit asseoir sur son trône, et lui dit : « Je te donne mon royaume et mon armée ; règne, car ce pays est à toi. Je désire que tu exerces la royauté et que tu mettes à la Lune et au Poisson la boucle d’oreille de l’esclavage. »
Lorsque tous ceux qui composaient l’armée de Mahmûd, tant cavaliers que fantassins, eurent entendu ces paroles, leurs yeux s’obscurcirent par l’effet de la jalousie. « Jamais dans le monde, s’écrièrent-ils, un roi n’a fait à un esclave tant d’honneur. » De son côté, l’intelligent Ayâz se mit à pleurer abondamment en apprenant la volonté du sultan ; mais tous lui dirent : « Tu es fou, tu ne sais pas ce que tu fais, tu es dépourvu d’intelligence. Puisque tu es parvenu à la royauté, toi qui n’es qu’un esclave, pourquoi pleurer ? Assieds-toi dans le contentement. » Ayâz leur répondit sans hésiter : « Vous êtes loin du chemin de la vérité, car vous ne comprenez pas que le roi de la grande assemblée me renvoie ainsi loin de sa présence. Il me donne de l’occupation afin que je reste séparé de lui, au milieu de l’armée. Il veut que je gouverne son royaume, et moi je ne veux pas m’éloigner du roi un seul instant. Je veux bien lui obéir, mais je ne veux pas le quitter. Qu’ai-je affaire de son royaume et de son gouvernement ? Mon bonheur est de voir sa face. »
Si tu étudies les choses spirituelles et si tu connais la vérité, apprends d’Ayâz la manière de servir Dieu. Ô toi qui es resté désœuvré nuit et jour ! occupé seulement de tes premiers désirs vulgaires, tandis que chaque nuit, comme pour te donner l’exemple, ô ambitieux ! Ayâz descend du sommet de la puissance. Quant à toi, tu n’éprouves de désir spirituel ni nuit ni jour, et tu ne remues pas de ta place, comme un homme sans instruction. Ayâz descend du haut de l’excellence, et toi, tu es venu ensuite et tu t’es tenu en garde. Hélas ! tu n’es pas l’homme qu’il faut. À qui pourras-tu dire enfin ta douleur ? Tant que le paradis et l’enfer seront sur ta route, comment ton esprit connaîtra-t-il ?
t-il le secret que je t'annonce ? Mais lorsque tu laisseras ces deux choses, l'aurore de ce mystère s'élèvera de la nuit. Le jardin du paradis n'est pas d’ailleurs pour les indifférents; car l'empyrée est réservé aux gens de cœur. Quant à toi, renonce, comme les gens spirituels, à l'un et à l’autre, passe outre sans y attacher ton cœur. Lorsque tu y auras renoncé et que tu en demeureras séparé, serais-tu femme, que tu deviendras un homme spirituel.
Râbiah dit un jour à Dieu : « Ô toi qui connais le secret des choses ! accomplis les désirs mondains de mes ennemis et donne à mes amis l'éternité de la vie future ; mais, quant à moi, je suis libre de ces deux choses. Si je possédais ce monde-ci ou le futur, je tiendrais peu à être en intimité avec toi. Mais c'est de toi seul, ô mon Dieu ! que j'ai besoin ; tu me suffis. Si je tournais mes regards vers les deux mondes, ou si je désirais autre chose que toi, je me considérerais comme infidèle. »
Celui qui possède Dieu possède tout ; un pont est jeté pour lui sur les sept océans. Tout ce qui est et tout ce qui sera est allégorique, si ce n'est le Seigneur excellent. Tu trouveras le pareil de tout ce que tu cherches, à l'exception de lui seul ; quant à lui, il est sans pareil, et il existe nécessairement.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire