Islam

Mantic uttaïr, Parabole anecdotique

Un homme méchant maltraitait un pauvre malheureux, à qui il avait lié les mains. Au moment où il allait lui trancher la tête, sa femme donna un morceau de pain au malheureux patient. Lorsque le méchant vit ce morceau de pain à la main de sa victime : « Misérable, lui dit-il, qui t’a donné ce pain ? » — « C’est ta femme. » En entendant ces mots positifs, le méchant dit : « Il ne m’est plus permis de te tuer. Je ne saurais lever le sabre sur un homme qui a partagé mon pain. Je ne puis rien refuser à celui qui a mangé mon pain, à bien plus forte raison ne dois-je pas me servir de l’épée pour verser son sang. »
Ô mon Créateur ! depuis que je suis entré dans ta voie, j’ai mangé ton pain sur ta table. Lorsque quelqu’un se nourrit du pain d’une autre personne, il en est très reconnaissant. Ne serais-je donc pas reconnaissant envers toi qui possèdes des milliers d’océans de bonté et qui m’as abondamment nourri de ton pain ?
Ô Dieu des créatures ! je suis dans l’abattement. Du milieu du sang où je suis plongé, je me réfugie sur un navire. Prends-moi par la main, sois mon refuge. Comme la mouche, j’élève mes mains vers toi au-dessus de ma tête. Ô toi qui pardonnes mes fautes et qui agrées mes excuses ! je suis cent fois consumé ; pourquoi voudrais-tu me brûler encore ? C’est par ton impulsion que mon sang est en ébullition ; permets-moi de déployer mon ardeur. En proportion des péchés innombrables que j’ai commis par une négligence coupable, tu m’as gratifié de tes abondantes miséricordes. Ô mon roi ! tourne tes regards sur moi, qui suis pauvre et indigent. Ne considère pas mes fautes passées, pardonne-moi mes fautes d’ignorance, fais grâce, je t’en supplie, à mon âme et à mon cœur affligé. Si mon œil ne pleure pas visiblement, je pleure intérieurement avec abondance à cause de l’amour que j’éprouve pour toi. Ô mon Créateur ! le bien ou le mal que j’ai fait, je l’ai fait avec mon corps. Pardonne mes faiblesses, efface mes fautes. Je suis entraîné par mes penchants et jeté par toi-même dans l’incertitude ; ainsi, le bien ou le mal que je fais dérive de toi. Sans toi je ne suis qu’une petite partie du tout ; mais je deviendrai le tout, si tu daignes me regarder. Jette donc un regard vers mon cœur ensanglanté, et retire-moi de tout ceci. Si tu m’appelles un instant auprès de toi, moi malheureux, personne n’atteindra à ma poussière. Qui suis-je, pour que je compte en quelque chose auprès de toi ? Il me suffit de n’y compter pour rien. Pourrais-je dire que je suis comme le point noir de ta face ? Non, je suis seulement le point noir de la terre où se tient le chien de ta rue. Tu as mis au milieu de mon âme un point noir. Tu m’as marqué d’une tache aussi noire que la peau de l’Abyssin ; mais si je ne deviens pas ton éphélide, comment pourrai-je être agréé de toi ? Aussi, pour devenir tel, j’ai transformé mon cœur en noir esclave abyssin. Ne vends pas ce point noir du jardin de mon cœur ; place plutôt, moi ton esclave, à ton oreille comme un anneau. Ô toi, de la bonté duquel personne ne désespère ! je suis ce point noir devenu ton pendant d’oreille éternel. Ne sois pas bienveillant pour celui qui n’entre pas de bon cœur dans ton amour, car il ne t’appartient pas. Ah ! donne-moi un peu de ton amour, ô toi qui es ma ressource ! car, sans ton amour, mon âme se meurt.
L’impiété est à l’infidèle, la dévotion au croyant ; mais le cœur d’Attar veut avoir un peu de ton amour en partage. Ô Seigneur ! tu sais que je t’invoque et que tu es présent dans mes nuits de deuil. Alors ma tristesse se change en plaisir délicieux et une lumière enchanteresse luit au milieu de mes ténèbres. Accorde-moi une compensation pour ce deuil ; secours-moi, car je n’ai personne qui puisse le faire. Donne-moi la joie de la lumière islamique ; anéantis en moi ma tyrannique concupiscence. Je suis un atome perdu dans une ombre ; je n’ai
pas le moindre capital de l'existence; je viens mendier auprès de cette majesté comparable au soleil, dans l'espoir d'obtenir un peu de son éclat. Je suis comme un atome errant; mais, dans le puits où je suis tombé, je saisis la corde de ma main. Je sors par l'ouverture de ce puits, et je suis enfin en possession du monde brillant de l'existence. Tant que mon âme ne viendra pas sur mes lèvres, je conserverai mon esprit dans ces sentiments. Lorsque ma vie me quitte, je n'ai que toi. À mon dernier soupir, sois le compagnon de mon âme. Que je serais malheureux au moment où je quitterai le monde, si tu n'étais avec moi ! J'espère que tu ne m'abandonneras pas. Tu le peux, si c'est ta volonté.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire