Judaïsme

Zohar I, Section Toldoth Noah (fol. 75a-75a)

Il est écrit : « Et le Seigneur dit : Ils ne sont tous maintenant qu’un seul peuple ; et ils ont tous le même langage ; et ayant commencé à faire cet ouvrage, ils ne quitteront point leur dessein qu’ils ne l’aient achevé entièrement. » L’Écriture veut dire : Comme l’union régnait entre les hommes, celle-ci régnait également entre les degrés célestes dont les hommes sont l’image. Or, tant que l’union règne entre les divers degrés célestes, toutes les entreprises des hommes réussissent. C’est pourquoi il a fallu provoquer la désunion parmi les hommes, afin qu’elle fût suivie par celle des degrés célestes. Et l’Écriture ajoute : « ...Et le Seigneur les dispersa de ce lieu dans tous les pays du monde. » Mais, demandera-t-on peut-être, dans quel but le Saint, béni soit-il, a-t-il confondu le langage de ces hommes ? C’était également dans le but de faire échouer leur plan. Car, jusqu’à cette époque, tous les hommes ne parlaient que la langue sainte. Or, pour réussir dans ses vœux, il faut que celui qui les formule plie son esprit aux paroles qui sortent de sa bouche. Comme la langue sainte, c’est-à-dire l’hébreu, est la seule qui ait cette propriété de disposer l’âme de celui qui la parle au point de rendre la volonté intérieure du cœur conforme aux paroles prononcées, Dieu a confondu le lan-
gage de ces hommes, afin de mettre ainsi une entrave à la réussite de leur projet, attendu que les puissances célestes n’entendent ni ne prêtent leur attention aux vœux formulés dans aucune autre langue, si ce n’est en la langue sainte. Aussi, dès que le langage de ces hommes fut confondu, leur force fut brisée. Remarquez que toute parole prononcée dans la langue sainte est entendue par les puissances célestes qui s’efforcent de la faire réaliser ; mais elles n’entendent aucune autre langue, ni n’y prêtent aucune attention. Et l’Écriture ajoute qu’aussitôt que leur langage fut confondu : « … Ils cessèrent de bâtir cette ville » ; car leur force fut brisée et ils ne pouvaient plus exécuter leur volonté. Il est écrit : « Que le nom du Seigneur soit béni dans tous les siècles, comme il l’a été dès le commencement, parce que la sagesse et la force sont à lui. » L’Écriture veut dire, par les mots « parce que la sagesse et la force sont à lui », que la Sagesse éternelle ne peut être qu’à Dieu, les hommes étant trop faibles pour la posséder. Car c’est parce que le Saint, béni soit-il, avait fait descendre dans le monde le mystère de la Sagesse, que les hommes furent corrompus au point de vouloir lui déclarer la guerre. Ainsi, Dieu avait voilé au premier homme le mystère de la Sagesse supérieure ; et c’est grâce à ce mystère, qui lui a été révélé, qu’Adam connut les degrés célestes ; et il finit par s’attacher à l’esprit tentateur, ce qui a eu pour conséquence de faire tarir en lui la source de la Sagesse. Après qu’il eut fait pénitence, le mystère qui lui avait été divulgué et qu’il avait oublié à la suite de son péché, lui fut à nouveau révélé, mais non pas dans la même mesure que précédemment.
Le livre céleste contenant le mystère de la Sagesse a été transmis par Adam à d’autres hommes qui, à leur tour, ayant pénétré ce mystère, irritèrent Dieu. Dieu révéla le mystère de la Sagesse à Noé qui, au commencement, fit la volonté de Dieu ; mais que dit de lui l’Écriture, à la suite ? « Et il but du vin, s’enivra et parut nu dans sa tente. » Or, nous avons déjà donné l’explication de ces paroles. Dieu confia le mystère de la Sagesse à Abraham
Dieu confia le mystère de la Sagesse à Abraham qui en profita également pour servir le Saint, béni soit-il ; mais il finit par engendrer Ismaël qui irrita le Saint, béni soit-il. De même, Isaac engendra Ésaü. Jacob à son tour épousa deux sœurs, ce qui était contraire à la loi. Dieu révéla également le mystère de la Sagesse à Moïse ; et qu’en dit l’Écriture ? « Mais il n’en est pas ainsi de Moïse, qui est mon serviteur très fidèle dans toute ma maison. » Il n’y avait pas un serviteur fidèle comme Moïse ; car, bien qu’il ait connu tous les degrés célestes, il n’était jamais tenté de s’attacher à un autre degré qu’à celui qui est le suprême. Dieu confia également le mystère de la Sagesse suprême au roi Salomon ; et qu’en dit l’Écriture ? « Paraboles de Salomon », et ailleurs : « Vision prophétique d’un homme qui a Dieu avec lui et qui, ayant Dieu avec lui, peut tout faire. » Salomon s’était dit : Puisque Dieu est avec moi, et puisque sa Sagesse éternelle réside avec moi, je peux faire ce que bon me semble. Aussi, quelle en a été la conséquence ? L’Écriture dit : « Et le Seigneur suscita Satan contre Salomon, etc. » Remarquez que la révolte de ces hommes contre le Saint, béni soit-il, leur projet de bâtir une tour, ainsi que toutes leurs mauvaises actions, n’ont eu d’autre source qu’une connaissance limitée du mystère de la Sagesse antique. Au moment de leur dispersion, ils furent privés de la connaissance de ce mystère ; ils furent ainsi privés du pouvoir de faire quoi que ce fût. Mais il viendra un moment où le Saint, béni soit-il, apportera la Sagesse dans le monde, ainsi qu’il est écrit : « Je mettrai mon Esprit au milieu de vous et je ferai que vous marcherez dans la voie de mes préceptes, que vous garderez mes ordonnances et que vous les pratiquerez. » Dieu dit donc : Je n’enverrai plus ma Sagesse éternelle aux hommes de façon qu’elle puisse leur servir de chute, ainsi que cela est déjà arrivé ; mais je ferai en sorte que vous marchiez dans la voie de mes préceptes, que vous gardiez mes ordonnances et que vous les pratiquiez.
Rabbi Yossé et Rabbi Hiyâ firent une fois un voyage ensemble. Rabbi Yossé dit à Rabbi Hiyâ : Entretenons-nous de sujets con-
cernant la doctrine ésotérique. Rabbi Yossé a ouvert sa conférence de la manière suivante : Il est écrit : « Car le Seigneur, ton Dieu, marche au milieu de ton camp (mithhalekh) pour te délivrer de tout péril et pour te livrer tes ennemis. Aussi, tu auras soin que ton camp reste saint et qu’il n’y paraisse rien qui le souille, de peur que le Seigneur ne t’abandonne. » Pourquoi l’Écriture dit-elle « mithhalekh », alors qu’elle aurait dû dire « mehalekh » ? Mais ce verset renferme le même sens que dans les paroles de l’Écriture : « Et ils entendirent la voix du Seigneur Dieu qui se promenait (mithhalekh) dans le paradis, après midi, lorsqu’il s’élève un vent doux. » Ici, est exprimé le mystère de l’arbre dont Adam mangea les fruits. « Mithhalekh » désigne la femelle et « mehalekh » désigne le mâle. C’est la même essence divine qui marchait devant Israël, lorsque celui-ci errait dans le désert, ainsi qu’il est écrit : « Et Jéhovah marchait devant eux, etc. » C’est également la Schekhina qui marche devant l’homme, lorsque celui-ci est en voyage, ainsi qu’il est écrit : « Le Juste marche devant lui, lorsqu’il dirige ses pas pour aller en voyage. » Et, si l’homme est digne, la Schekhina marche devant lui. Dans quel but ? L’Écriture répond : « … Pour te délivrer de tout péril et pour te livrer tes ennemis. » La Schekhina protège l’homme sur sa route et le met à l’abri contre les atteintes de l’autre, c’est-à-dire de Satan. Aussi, l’homme doit-il s’efforcer de rester toujours à l’état de pureté. Qu’est-ce qu’on entend par état de pureté ? L’Écriture répond : « … Aussi, tu auras soin que ton camp reste saint. » Pourquoi l’Écriture dit-elle : « … Que ton camp reste saint », alors qu’elle aurait dû dire : « … Que tes camps restent saints » ? Mais l’Écriture désigne par le mot « camp » la pureté du corps ; car c’est le corps qui attire Satan ; et c’est pourquoi l’Écriture dit : « … Que ton camp reste saint. » Elle ajoute : « … Et qu’il n’y paraisse rien qui le souille. » Pourquoi l’Écriture dit-elle « ervath dabar », mots qui, traduits à la lettre, signifient « la souillure de la parole » ? L’Écriture nous indique, en effet, que l’homme doit prendre soin que son corps soit saint, et qu’il y parviendra s’il se garde de la souillure de la parole ; car c’est ce genre de souillure que le Saint, béni soit-il, abhorre le plus. C’est ce qui explique la raison pour laquelle l’Écriture ajoute le mot « dabar » au mot « ervath » ; elle désigne le crime des coupables qui se souillent par la parole qui sort de leur bouche. Et l’Écriture a expliqué la raison pour laquelle elle recommande à l’homme cette pureté : « … De peur que le Seigneur ne t’abandonne. » Car la Schekhina abandonne tous ceux qui se souillent par des paroles indécentes. Aussi, ajouta Rabbi Yossé, puisque nous sommes en route, continuons à nous entretenir de sujets concernant la doctrine ésotérique, afin que la Schekhina ne nous quitte point.
Rabbi Hiyâ a alors ouvert sa conférence de la manière suivante : Il est écrit : « Et le Seigneur dit : Ils ne sont tous maintenant qu’un seul peuple, et ils ont tous le même langage, etc. » Remarquez que l’Écriture a dit précédemment : « Et comme ces peuples étaient partis du Qedem… (du côté de l’Orient). » Que signifie le mot « qedem » ? — Le Premier du monde. L’Écriture ajoute : « … Et ils ont trouvé une campagne dans le pays de Sennaar. » Pourquoi l’Écriture se sert-elle du mot « trouvé », alors qu’elle aurait dû dire : « … Et ils ont vu une campagne, etc. » ? L’Écriture nous apprend que ces hommes ont trouvé le livre contenant les mystères de la Sagesse, qui avait appartenu à la génération détruite par le Déluge ; et c’est à l’aide de ces mystères qu’ils ont entrepris leur campagne de révolte contre le Saint, béni soit-il ; il leur suffisait de prononcer des paroles pour que les choses s’accomplissent. Voyez la manière dont l’Écriture s’exprime : « Ils ne sont tous maintenant qu’un seul peuple, et ils ont tous le même langage. » Ainsi, c’était en raison de leur union et de leur langage, qui était la langue sainte, que ces hommes auraient pu mener à bonne fin l’œuvre entreprise, ainsi que l’Écriture ajoute : « … Et ayant commencé à faire cet ouvrage, ils ne quitteront point leur dessein qu’ils ne l’aient achevé entièrement. » Rien ne pouvait donc
résister à leur œuvre. Aussi, Dieu dit : Je vais provoquer la désunion dans les degrés célestes, ainsi que la confusion des langues entre eux, en bas, ce qui entravera leur œuvre. Rabbi Hiyâ ajouta : Si l’union de ces coupables, qui parlaient la langue sainte, était si puissante que la rigueur céleste ne pouvait les atteindre tant qu’ils demeuraient dans cet état, ainsi qu’il est écrit : « Ils ne quitteront point leur dessein qu’ils ne l’aient achevé entièrement », quelle ne doit être la puissance de notre union, à nous, qui nous consacrons à l’étude de la doctrine ésotérique et qui sommes unis de cœur et d’esprit ! Rabbi Yossé répondit : Nous inférons de ceci que les hommes désunis ne peuvent pas subsister ; car, tant que les hommes restaient unis d’esprit et de cœur, bien qu’ils se fussent révoltés contre le Saint, béni soit-il, la rigueur céleste ne pouvait les atteindre. Mais dès qu’ils furent désunis, l’Écriture dit : « Et le Seigneur les dispersa de ce lieu, etc. » Rabbi Hiyâ reprit : De ce qui précède, nous déduisons également que tout réside dans le langage, attendu qu’aussitôt qu’il y eut confusion des langues, l’Écriture dit : « ... Et le Seigneur les dispersa de ce lieu. » Mais, à la fin du jour, il arrivera ce que dit l’Écriture : « Car alors je changerai les langues de tous les peuples en une langue pure, afin que tous invoquent le nom du Seigneur et que tous se soumettent à son joug dans un même esprit » ; et ailleurs il est écrit : « En ce jour-là le Seigneur sera le Roi de toute la terre ; en ce jour-là le Seigneur sera Un et son nom sera Un. » « Béni soit le Seigneur éternellement ; amen, amen. »

Source Sepher ha-Zohar, tome I, trad. Jean de Pauly (1906), archive.org SepherHaZoharLeLivre1 (OCR corrigé) · Sommaire