Judaïsme

Zohar I, Préliminaires (fol. §1-4a)

Rabbi Hizqiya ouvrit une de ses conférences par l’exorde suivant : Il est écrit : « Telle que la rose entre les épines, telle est ma bien-aimée entre les filles. » Que désigne le mot rose ? Il désigne la « communauté d’Israël ». De même que la rose est rouge et blanche, de même la communauté d’Israël subit tantôt la rigueur et tantôt la clémence ; et de même que la rose est pourvue de treize pétales, de même la communauté d’Israël est environnée de treize voies de miséricorde. Ainsi, au commencement de la Genèse, entre la première mention du nom divin « Élohim » (אלהים) et la seconde, il y a treize mots qui, comme les treize voies de miséricorde, entourent la communauté d’Israël et la gardent. Puis, il est fait une autre mention du nom divin « Élohim ». Pourquoi cette autre mention ? Pour indiquer le mystère que symbolisent les cinq pétales forts qui entourent la rose. Ce nombre de cinq désigne les cinq voies du salut et correspond aux cinq portes de la grâce. C’est à ce mystère que font allusion les paroles de l’Écriture : « Je prendrai le calice du salut et j’invoquerai le nom du Seigneur. »
Le « calice du salut » désigne la « coupe des bénédictions » qui doit reposer sur cinq doigts seulement, semblable à la rose qui est assise sur cinq pétales forts correspondant aux cinq doigts. Ainsi la rose symbolise la « coupe des bénédictions ». C’est pourquoi, entre le second « Élohim » et le troisième, il y a cinq mots. Après le troisième « Élohim », est écrit le mot « lumière ». Cette lumière a été créée et ensuite cachée et renfermée dans l’« alliance » (ברית), symbole du principe fécondateur qui pénètre dans la rose et la féconde. Et c’est cela qui est appelé dans l’Écriture « arbre fruitier qui renferme sa semence » ; et cette semence fécondante se trouve dans l’« alliance » même. Et de même que le symbole de l’« alliance » est formé de quarante-deux grains de matière fécondante, de même les parties constituantes du nom gravé et ineffable sont les quarante-deux lettres avec lesquelles s’opéra l’œuvre de la création.
Il est écrit : « Au commencement. » Rabbi Siméon ouvrit une de ses conférences par l’exorde suivant : « Les fleurs paraissent sur la terre, l’époque de tailler est venue et la voix de la tourterelle s’est fait entendre dans notre pays. » « Les fleurs », c’est l’œuvre de la création. « Paraissent sur la terre », quand ? Au troisième jour de la création, comme il est dit : au troisième jour « la terre produisit » ; donc les fleurs parurent ce jour-là sur la terre. « L’époque de tailler est venue » désigne le quatrième jour de la création, dans lequel eut lieu la chute des démons. C’est en raison de cet événement que le mot « M’oroth » (= Lumières) est écrit sans vav מְאֹרֹת et peut se traduire par « malédiction ». « Et la voix de la tourterelle » désigne le cinquième jour de la création ; car à propos de ce jour il est écrit : « Faisons l’homme », l’homme qui, plus tard, lors de la proclamation de la loi, dira : « Nous ferons » avant de dire : « Nous entendrons », c’est-à-dire qui prendra l’engagement d’observer la loi avant même d’avoir entendu sa proclamation . En effet, dans les deux textes se trouve l’expression identique : « Nous ferons. » « Dans notre pays » désigne le jour du Sabbat, symbole du « pays de la vie », qui est le monde futur, monde des âmes, monde des consolations. « Les fleurs », ce sont les âmes des Patriarches, qui préexistaient dans la pensée de Dieu avant la création et entrèrent et furent cachées dans l’autre monde, d’où elles émigrent et vont habiter le corps d’un prophète véritable. Ainsi, lorsque Joseph naquit, elles vinrent se cacher en lui ; et quand il monta « en terre sainte », il les y fixa. Et c’est là la signification des mots : « Les fleurs paraissent dans le pays » : les âmes des patriarches apparaissent en ce monde. Et quand apparaissent-elles ? L’Écriture répond : Au moment où l’arc-en-ciel apparaît en ce monde. Car c’est le moment appelé « l’époque de tailler », c’est-à-dire le temps d’exterminer les coupables de ce monde. Mais pourquoi les coupables sont-ils sauvés ? Parce que « les fleurs paraissent sur la terre ». Si elles ne paraissaient point, les coupables ne pourraient pas subsister, et le monde ne subsisterait pas. Et qui soutient le monde et détermine l’apparition des patriarches ? C’est la voix des petits enfants qui étudient la Tora ; et c’est grâce aux petits enfants que le monde est sauvé, comme il est écrit : « Nous te ferons des tourterelles d’or », c’est-à-dire les tout jeunes enfants, ainsi qu’il est dit ailleurs : « Tu feras deux chérubins d’or. »
Il est écrit : « Au commencement. » Rabbi Éléazar ouvrit une de ses conférences par l’exorde suivant : « Levez les yeux en haut et considérez qui a créé cela. » « Levez les yeux en haut » : vers quel endroit ? Vers l’endroit où tous les regards sont tournés. Et quel est cet endroit ? C’est l’« ouverture des yeux » (’Aïn raqia).
Là, vous apprendrez que le mystérieux Ancien, éternel objet des recherches, a créé cela. Et qui est-il ? « Mi » (= Qui). C’est celui qui est appelé l’« Extrémité du ciel », en haut, car tout est en son pouvoir. Et c’est parce qu’il est l’éternel objet des recherches, parce qu’il est dans une voie mystérieuse et parce qu’il ne se dévoile point qu’il est appelé « Mi » (= Qui) ; et au-delà il ne faut point approfondir. Cette Extrémité supérieure du ciel est appelée « Mi » (= Qui). Mais il y a une autre extrémité en bas, appelée « Ma » (= Quoi). Quelle différence y a-t-il entre l’une et l’autre ? La première, mystérieuse, appelée « Mi », est l’éternel objet des recherches ; et, après que l’homme a fait des recherches, après qu’il s’est efforcé de méditer et de remonter d’échelon en échelon jusqu’au dernier, il finit par arriver à « Ma » (= Quoi). Qu’est-ce que tu as appris ? Qu’est-ce que tu as compris ? Qu’est-ce que tu as cherché ? Car tout est aussi mystérieux qu’auparavant. C’est à ce mystère que font allusion les paroles de l’Écriture : « Mi (= Quoi), je te prendrai à témoin, Ma (= Quoi), je te ressemblerai. » Lorsque le Temple de Jérusalem fut détruit, une voix céleste se fit entendre et dit : « Ma (= Quoi) te donnera un témoignage », car chaque jour, dès les premiers jours de la création, j’ai témoigné, ainsi qu’il est écrit : « Je prends aujourd’hui à témoin le ciel et la terre. » « Ma te ressemblera », c’est-à-dire te conférera des couronnes sacrées, tout à fait semblables aux siennes, et te rendra maître du monde, ainsi qu’il est écrit : « Est-ce là la ville d’une beauté si parfaite, etc. », et ailleurs : « Jérusalem qui est bâtie comme une ville dont toutes les parties sont dans une parfaite harmonie entre elles. » « Ma (= Quoi) deviendra ton égal », c’est-à-dire il prendra en haut la même attitude que tu observeras en bas ; de même que le peuple sacré n’entre plus aujourd’hui dans les murs saints, de même je te promets de ne pas entrer dans ma résidence en haut avant que toutes les troupes soient entrées dans tes murs en bas. Que cela te serve de consolation, puisque sous cette forme de « Quoi » (Ma), je serai ton égal en toutes choses. Et s’il en est ainsi, « le débordement de tes maux est semblable à une mer ». Mais si tu penses que ton mal est sans guérison et sans fin, détrompe-toi, « Mi te guérira ». Car Mi, celui qui est l’échelon supérieur du mystère et dont tout dépend, te guérira et te rétablira ; Mi, extrémité du ciel d’en haut, et Ma, extrémité du ciel d’en bas. Et c’est là l’héritage de Jacob qui forme le trait d’union entre l’extrémité supérieure Mi et l’extrémité inférieure Ma, car il se tient au milieu d’elles. Telle est la signification du verset : « Mi (= Qui) a créé cela ».
S’adressant à son fils, Rabbi Siméon dit : Éléazar, mon fils, continue à expliquer le verset, afin que soit dévoilé le mystère suprême que les enfants de ce monde ne connaissent pas encore. Rabbi Éléazar garda le silence. Prenant alors la parole, Rabbi Siméon dit : Éléazar, que signifie le mot « Éléh » (= Cela) ? Il ne peut pas désigner les étoiles et autres astres, puisqu’on les voit toujours et puisque les corps célestes sont créés par « Ma », ainsi qu’il est écrit : « Par le Verbe de Dieu, les cieux ont été créés. » Il ne peut pas non plus désigner des objets secrets, attendu
Que le mot « Éléh » ne peut se rapporter qu’à des choses visibles.
Ce mystère ne m’avait pas encore été révélé avant le jour où, comme je me trouvais au bord de la mer, le prophète Élie m’apparut. Il me dit : Rabbi, sais-tu ce que signifient les mots : « Qui (Mi) a créé cela (Éléh) ? » Je lui répondis : Le mot « Éléh » désigne les cieux et les corps célestes ; l’Écriture recommande à l’homme de contempler les œuvres du Saint, béni soit-il, ainsi qu’il est écrit : « Quand je considère tes cieux, œuvre de tes doigts, etc. », et un peu plus loin : « Dieu, notre maître, que ton nom est admirable sur toute la terre. » Élie me répliqua : Rabbi, ce mot renfermant un secret a été prononcé devant le Saint, béni soit-il, et la signification en fut dévoilée dans l’École céleste ; la voici : Lorsque le Mystère de tous les Mystères voulut se manifester, il créa d’abord un point, qui devint la Pensée divine ; ensuite il y dessina toutes espèces d’images, y grava toutes sortes de figures et y grava enfin la lampe sacrée et mystérieuse, image représentant le mystère le plus sacré, œuvre profonde sortie de la Pensée divine. Mais cela n’était que le commencement de l’édifice, existant sans toutefois exister encore, caché dans le Nom, et ne s’appelant à ce moment que « Mi ». Alors, voulant se manifester et être appelé par son nom, Dieu s’est revêtu d’un vêtement précieux et resplendissant et créa « Éléh » (Cela), qui s’ajouta à son nom. « Éléh », ajouté à « Mi », a formé « Elohim ». Ainsi le mot « Élohim » n’existait pas avant que fût créé « Éléh ». C’est à ce mystère que les coupables qui adorèrent le veau d’or firent allusion lorsqu’ils s’écrièrent : « Éléh est ton Dieu, ô Israël. »
Et de même que dans la création « Mi » reste toujours attaché à « Éléh », de même en Dieu ces deux noms sont inséparables.
C’est grâce à ce mystère que le monde existe. Après avoir ainsi parlé, le prophète Élie s’envola et je ne l’ai plus revu. Et c’est de lui que j’ai appris l’explication de ce mystère. Rabbi Éléazar et tous les compagnons s’approchèrent alors de Rabbi Simeon et se prosternèrent devant lui en pleurant. « Si nous n’étions venus en ce monde, disaient-ils, que pour entendre ces paroles, cela nous eût suffi. » Continuant son discours, Rabbi Siméon dit : Ainsi le ciel et tous les corps célestes ont été créés à l’aide de « Mâ », car il est écrit : « Quand je considère tes cieux, ouvrage de tes doigts, etc. », et un peu plus loin : « Éternel, notre Dieu, “Mâ” (= Que) ton nom est admirable sur toute la terre, ô toi qui donnes ta parure au ciel. » « Au ciel », pour s’ajouter à son nom, car une lumière crée l’autre ; l’une revêt l’autre et elle s’ajoute au nom d’en haut. Telle est la signification des paroles : « Au commencement, Dieu créa Élohim. » « Éléh » s’ajoutant à « Mi », qui est en haut, forma « Élohim » ; car « Mâ », qui est en bas, n’existait pas encore et ne fut créé qu’au moment où les lettres émanaient les unes des autres, « Éléh » d’en haut vers « Éléh » d’en bas ; et la mère prête à la fille ses vêtements et la pare de ses joyaux. Et quand est-ce qu’elle la parera de ses joyaux comme il convient ? Lorsque tous les mâles se présenteront devant le Seigneur tout-puissant, ainsi qu’il est écrit : « Tous les mâles se présenteront trois fois l’année devant le maître Dieu. » Or, celui-ci est appelé « Maître », ainsi qu’il est écrit : « L’arche de l’alliance, Maître de toute la terre. » Ainsi, si on remplace le n (hé) de Mâ (A), qui est l’image du principe femelle, par la lettre « i » de « Mi », qui est l’image du principe mâle, et si on y ajoute les lettres de « Éléh », émanées d’en haut, grâce à Israël, on forme Élohim d’en bas. Telle est la signification des paroles de l’Écriture : « Mes larmes m’ont servi de pain le jour et la nuit, lorsqu’on me dit tous les jours : Où est ton Élohim ? » Je me suis souvenu de Cela (Éléh) et j’ai répandu mon âme au dedans de moi-même. « Je me suis souvenu de cela et j’ai versé des larmes », pour faire émaner les lettres les unes des autres, pour faire émaner « Éléh » et former « Élohim », comme il est dit : « Je les ferai descendre » d’en haut « jusqu’à la maison d’Élohim », en bas, pour former un « Élohim » pareil à « Élohim » d’en haut. Par quel moyen ? « Par des chants et par des actions de grâces. »
A ces paroles, Rabbi Siméon se mit à pleurer et interrompit son discours. Profitant de cette courte pause, Rabbi Éléazar dit : Mon silence m’a valu un discours de mon père relatif à l’édification du Temple d’en haut et du Temple d’en bas ; et ainsi se vérifie le proverbe qui dit : « La parole vaut un sélà, mais le silence en vaut deux » ; car les paroles que j’ai prononcées précédemment valent un sélà ; mais le silence que j’ai gardé ensuite en vaut deux, attendu que grâce à ce silence j’ai appris que Dieu a créé les deux mondes, celui d’en haut et celui d’en bas à la fois.
Rabbi Siméon dit : Nous allons maintenant expliquer la seconde partie du verset précité : « Qui fait sortir ». L’Écriture parle des deux hypostases, dont l’une, c’est-à-dire « Mi », fait sortir l’autre, c’est-à-dire « Mâ ». Bien que l’Écriture se serve du mot « sortir », le « Mi » d’en haut et le « Mâ » d’en bas ne sont en réalité qu’une seule et même chose ; et quand on dit que « Mâ » sort de « Mi », il ne faut pas prendre le mot « sort » à la lettre. De même on dit dans la bénédiction qu’on prononce avant de manger le pain : « Béni soit Dieu, notre Maître, le Roi de l’Univers, qui fait sortir le pain de la terre. » Ici non plus le mot « sortir » ne doit pas être pris à la lettre.
« Leurs armées dans le nombre », c’est-à-dire le nombre de six cent mille, qui se tiennent tous comme un seul homme, ce sont les armées de « Mi » et celles de « Mâ ». On ne parle ici que des classes, car leurs subdivisions sont innombrables. « Il appela par le nom. » Que signifient ces mots ? Diras-tu qu’il les appela par leurs noms ? Dans ce cas il faudrait : par son nom (chacun par son nom) ; mais voici ce que cela signifie : lorsque ce degré n’était pas encore entré dans le nom, et qu’il s’appelait seulement « Mi », il n’enfantait ni ne produisait les choses cachées, chacune selon son espèce, bien que toutes fussent cachées en lui. Mais dès qu’il eut créé Éléh, que Éléh se fut ajouté à son nom et qu’il fut appelé Elohim (Éléh + Mi), alors, par la vertu de ce nom, il les produisit en totalité. C’est là le sens de : « Il appela par le nom » ; par son nom il appela et produisit toutes les espèces destinées à exister. C’est de la même façon qu’il est écrit : « Vois : j’ai appelé par le nom (Beçalel) », c’est-à-dire : j’ai prononcé mon nom pour que Beçalel fût établi dans ses fonctions. « De beaucoup la grandeur. » Que signifient les mots : « De beaucoup la grandeur » ? Cela veut dire que la volonté de Dieu, qui s’accomplit à la première échelle, s’accomplit également en bas par une voie mystérieuse. « Et puissant en force. » C’est le mystère du monde céleste, à savoir qu’il (le mot Éléh) est entré dans le nom Elohim, comme nous l’avons dit. « Aucun homme ne manque », c’est-à-dire « aucun ne manque » de ces six cent mille qu’il a produits par la vertu du nom. De même que les Israélites, alors même qu’ils étaient décimés par suite de leurs péchés, ont toujours conservé le nombre de six cent mille, à chaque dénombrement, sans qu’un seul homme manquât, de même aucun des mondes ici-bas ne manquera jamais, parce qu’ils correspondent aux armées célestes.
Il est écrit : « Au commencement. » Rab Hammenouna, le Vieillard, dit : Nous trouvons au commencement de la Genèse un renversement d’ordre des lettres initiales. Ainsi les deux premiers mots de la Genèse ont pour initiales la lettre Beth : Bereschith (= au commencement), Bara (= créa), et les deux mots suivants ont pour initiales la lettre Aleph : Élohim (= Dieu), Eth (= Le). Voici la raison de cette interversion : déjà, deux mille ans avant la création du monde, les lettres étaient cachées, et le Saint, béni soit-il, les contemplait et en faisait ses délices. Lorsqu’il voulut créer le monde, toutes les lettres, mais dans l’ordre renversé, vinrent se présenter devant lui. Ce fut la lettre Thav qui se présenta la première. Maître des mondes, dit-elle, qu’il te plaise de te servir de moi pour opérer la création du monde, attendu que je forme la lettre finale du mot Émeth (= Vérité) gravé sur ton sceau ; et, comme toi-même tu es appelé Émeth, il convient au Roi de commencer par la lettre finale du mot Émeth et de s’en servir pour opérer la création du monde. Le Saint, béni soit-il, lui répondit : Tu es, en effet, digne ; mais il ne convient pas que je me serve de toi pour opérer la création du monde, parce que tu es destinée à être marquée sur le front des hommes fidèles qui ont observé la loi depuis l’Aleph jusqu’au Thav, et à être ainsi mêlée à la mort, et aussi parce que tu formes la lettre finale du mot Maveth (= Mort). Pour ces raisons, il ne me convient pas de me…
La lettre Thau sortit immédiatement. La lettre Schin (ש) entra alors et, après avoir formulé la même demande, elle fit valoir l’initiale du nom divin Schadaï, qui est un Schin ; il convient, dit-elle, que l’on se serve de l’initiale du nom sacré Schadaï pour opérer la création du monde. Dieu lui répondit : En effet, tu es digne, tu es bonne et tu es vraie. Mais des faussaires se serviront de toi pour affirmer leurs mensonges, en t’associant les deux lettres Qoph (ק) et Resch (ר) pour former ainsi le mot Schéqer (= Mensonge). De ces paroles, il résulte que, pour faire accepter leurs mensonges, les menteurs sont obligés d’y mêler aussi un principe de vrai. C’est pourquoi le mot Schéqer (= Mensonge) est l’anagramme du mot Qéscher (= Nœud, Faisceau), parce que, pour faire accepter les mensonges, le menteur est obligé de commencer par dire une vérité (Sch), à laquelle il ajoute ensuite le mensonge (Q et R), de façon à lier ces deux ensemble. Aussi, bien que tu sois vraie, ô lettre Schin, puisque les trois patriarches seront réunis en toi, il ne convient pas de me servir de toi pour opérer la création du monde, parce que tu seras souvent associée aux deux lettres Q et R qui sont du mauvais côté, du côté du démon. Quand la lettre Schin eut entendu ces paroles, elle sortit. Ce que voyant, les lettres Q et R n’osèrent pas se présenter.
La lettre Çaddi (צ) entra ensuite et formula la même demande, en se réclamant du fait que le mot juste (Çaddiqim) appliqué aux hommes et à Dieu commence par la lettre Çaddi, ainsi qu’il est écrit : « Car le Seigneur est juste (Çaddiq) et il aime la justice (Çedaqoth). » Dieu lui répondit : En effet, tu es juste, ô lettre Çaddi, mais il ne me convient pas de me servir de toi pour opérer la création du monde, attendu que tu dois être cachée pour ne pas donner prise à l’erreur. Car ta forme primitive est un Noun oblique, principe femelle, sur lequel vient s’ajouter un Yod, principe mâle. Et tel est le mystère de la création du premier homme, qui fut créé à double face, deux figures tournées en sens inverse, dos contre dos ; et c’est pourquoi le Yod est présenté de dos, non de face, soit qu’il regarde en haut, soit qu’il regarde en bas. Toi aussi, dit Dieu à Çaddi, tu seras un jour divisée en deux, mais tu iras autre part. La lettre Çaddi sortit et s’en alla.
La lettre Pé (פ) entra ensuite et formula la même demande, en faisant valoir ce fait que le mot « Pedouth » (= Délivrance, que Dieu doit accomplir un jour dans le monde) commence par un P. Dieu lui répondit : Tu es digne, en effet ; mais le mot « Péscha » (= Péché) commence également par un P. Tu as, en outre, la tête baissée, symbole du pécheur qui, honteux, baisse la tête et étend les bras. À la lettre Àyin (ע), Dieu répondit qu’elle commence le mot « Avon » (= Crime) ; bien qu’elle fît valoir le fait qu’elle commence également le mot « Anava » (= Modestie), le Saint, béni soit-il, lui dit : Je ne me servirai pas de toi pour opérer la création du monde.
Quand elle sortit, la lettre Samekh (ס) entra et formula la même demande que les lettres précédentes, en se réclamant de ce fait que le verset où il est dit : « Le Seigneur soutient tous ceux qui chancellent », commence par un mot dont l’initiale est un Samekh (Samekh = Soutien). Dieu lui répondit : C’est précisément à cause de ta destination que tu dois rester à ta place ; car, si je t’enlevais de ta place pour me servir de toi pour opérer la création du monde, qu’adviendrait-il de ceux qui sont près de tomber, puisqu’ils s’appuient sur toi ? La lettre sortit immédiatement.
À la lettre Noun (נ), qui fit valoir le fait que les mots « Nora » (= craint) et « Nava » (= Beau) commencent par cette lettre, Dieu répondit : Retourne à ta place, car c’est à cause de toi que le Samekh est retourné à la sienne et appuie-toi sur lui (le Noun étant l’initiale de « Nophelim », « ceux qui chancellent », du verset précité). Incontinent, retournant à sa place, elle sortit.
La lettre Mém (מ) fit valoir le fait qu’elle est l’initiale du mot
« Mélekh » (= Roi). C’est vrai, lui répondit Dieu ; mais je ne me servirai pas de toi pour opérer la création du monde, attendu que le monde a besoin d’un Roi ; reste donc à ta place avec les autres lettres formant le mot « Mélekh », c’est-à-dire avec la lettre Lamed et avec la lettre Caph, car il ne sied pas au monde de rester sans Roi.
À ce moment, la lettre Caph, vivement impressionnée, descendit du trône glorieux et s’écria : Maître de l’Univers, qu’il te plaise de te servir de moi pour opérer la création du monde, attendu que je suis l’initiale du mot qui exprime ta gloire (Cabod = Gloire). Lorsque la lettre Caph quitta le trône, deux cent mille mondes, ainsi que le trône lui-même, furent ébranlés ; la secousse était si violente qu’elle menaçait tous les mondes d’écroulement. Le Saint, béni soit-il, dit alors à cette lettre : Ô Caph, Caph, pourquoi persistes-tu à rester ici ? Retourne à ta place, car je ne me servirai pas de toi pour opérer la création du monde, parce que tu es l’initiale du mot exprimant l’extermination (Cala = exterminer). Retourne donc à ton trône et reste-là. Aussitôt la lettre sortit et retourna à sa place.
La lettre Yod entra ensuite et formula la même demande en faisant valoir ce fait qu’elle forme l’initiale du nom sacré. Dieu lui répondit : C’est assez pour toi d’être gravée et marquée en moi-même et d’être le point de départ de toute ma volonté ; il ne convient pas de te retrancher de mon nom.
La lettre Tèth entra à son tour et formula la demande des lettres précédentes, en faisant valoir ce fait qu’elle est l’initiale du mot Tob (= Bon), qui est un des attributs de Dieu, appelé : le Bon et le Juste. Dieu lui répondit : Tu ne serviras pas à la création du monde ; d’abord parce que le bien que tu représentes est enfermé et caché en toi, ainsi qu’il est écrit : « O combien est grande l’abondance de votre bonté, que vous avez cachée pour ceux qui vous craignent » ; donc le bien est réservé pour le monde futur ; tu n’as, par conséquent, rien de commun avec le monde que je veux créer maintenant. Ensuite, parce que c’est précisément à cause du bien que tu caches en toi que les portes du temple seront enfoncées dans la terre, ainsi qu’il est écrit : « Ses portes sont enfoncées dans la terre. » Et enfin parce que tu as pour voisine la lettre Heth, avec laquelle tu constitues le mot qui désigne le péché : Ileth. C’est aussi pour cette raison que ces deux lettres ne figureront dans aucun des noms des douze saintes tribus. La lettre Heth sortit alors immédiatement.
Ensuite entra la lettre Zayin qui formula la même demande que les lettres précédentes, en faisant valoir qu’elle est l’initiale du mot qui commence le verset concernant l’ordonnance du repos sabbatique, ainsi qu’il est écrit : « Souviens-toi de sanctifier le jour du Sabbat. » Dieu lui répondit : Je ne me servirai pas de toi pour opérer la création du monde, parce que tu es l’image de la guerre, puisque tu as la forme d’un sabre affilé et d’un poignard de guerre, semblable à celle de la lettre finale Noun. La lettre Zayin sortit alors immédiatement.
La lettre Vav entra et formula la même demande que les lettres précédentes, en faisant valoir le fait de faire partie du nom sacré. Dieu lui répondit : C’est assez pour toi et pour ta voisine la lettre Hé de figurer dans mon nom, de constituer le mystère renfermé dans mon nom et d’être gravées et marquées dans mon nom. Aussi ne me servirai-je pas de vous pour opérer la création du monde.
Les lettres Daleth et Ghimmel entrèrent ensuite et formulèrent à leur tour la demande des lettres précédentes. Dieu leur répondit : C’est assez pour vous également de rester ensemble l’une à côté de l’autre ; car il y aura toujours des pauvres dans le monde auxquels on doit du secours ; or Daleth (= Pauvreté) désigne le pauvre, et Ghimmel (= secourir)
désigne le bienfaiteur qui assiste le premier. Donc restez l’une à côté de l’autre pour que l’une nourrisse l’autre.
La lettre Beth entra ensuite en disant : Maître de l’Univers, qu’il te plaise de te servir de moi pour opérer la création du monde, attendu que je suis l’initiale du mot dont on se sert pour te bénir (Baroukh = béni soit) en haut et en bas. Le Saint, béni soit-il, lui répondit : C’est effectivement de toi que je me servirai pour opérer la création du monde, et tu seras ainsi la base de l’œuvre de la création. La lettre Aleph resta à sa place, sans se présenter. Le Saint, béni soit-il, lui dit : Aleph, Aleph, pourquoi ne t’es-tu pas présentée devant moi, à l’instar de toutes les autres lettres ? Elle répondit : Maître de l’Univers, voyant toutes les lettres se présenter devant toi inutilement, pourquoi me serais-je présentée aussi ? Ensuite, comme j’ai vu que tu as déjà accordé à la lettre Beth ce don précieux, j’ai compris qu’il ne sied pas au Roi céleste de reprendre le don qu’il a fait à un de ses serviteurs, pour le donner à un autre. Le Saint, béni soit-il, lui répondit : « Ô Aleph, Aleph, bien que ce soit la lettre Beth dont je me servirai pour opérer la création du monde, tu auras des compensations, car tu seras la première de toutes les lettres, et je n’aurai d’unité qu’en toi ; tu seras la base de tous les calculs et de tous les actes faits dans le monde, et on ne saurait trouver d’unité nulle part, si ce n’est dans la lettre Aleph. » De ce qui précède il résulte que le Saint, béni soit-il, a créé les formes des grandes lettres célestes auxquelles correspondent les petites lettres d’ici-bas. C’est pourquoi les premiers deux mots de l’Écriture ont pour initiales deux Beth (Bereschith Bara) et les deux mots suivants deux Aleph (Elohim Eth), afin d’indiquer les lettres célestes et celles de ce bas monde, lesquelles ne sont en réalité que les seules et mêmes lettres, à l’aide desquelles s’opère tout dans le monde céleste et dans le monde d’ici-bas.
Il est écrit : « Au commencement », Rabbi Youdaï dit : Quelle est l’interprétation anagogique du mot « Bereschith » ? Bereschith, au sens anagogique, signifie Hocmâ (la Sagesse), c’est-à-dire, c’est par le mystère sublime et impénétrable de Hocmâ que le monde existe. L’Écriture désigne le Verbe par le mot Bereschith, parce que, pour opérer la création, il fut gravé sous la forme d’un tourniquet représentant les six grandes directions célestes, dont émane tout ce qui existe aux six directions de ce monde, les quatre points cardinaux, le haut et le bas. Ces six directions célestes donnent naissance à six sources, dont les eaux, bien qu’elles prennent des directions différentes, vont à la fois se jeter toutes dans le grand océan. La signification du mot Bereschith est donc celle-ci : Bara schith (= il a créé six), et c’est là la signification de Bereschith. Et qui l’a créé ? C’est l’ineffable, le Mystérieux, l’Inconnu.
Rabbi Hiyâ et Rabbi Yossé voyageaient ensemble. Arrivé à une maison de campagne, Rabbi Hiyâ dit à Rabbi Yossé : L’interprétation Bara schith est certainement bien fondée, puisque nous trouvons dans la Genèse les œuvres créées pendant six jours, pas plus ; il y a d’autres œuvres cachées dont on parle dans un traité sur les mystères de la Genèse. Le Saint mystérieux a gravé un point, et dans ce point il a renfermé toutes les œuvres de la création, comme on renferme tout avec une clef ; et cette clef renferme le tout dans un palais. Bien que ce soit le palais qui renferme tout, c’est la clef qui est l’essentiel ; c’est elle qui ouvre et qui ferme. Ce palais renferme des mystères les uns plus grands que les autres. Le palais de la Création est pourvu de cinquante portes. Dix portes donnent à chacun des quatre points cardinaux : ce qui fait quarante portes. Neuf portes donnent au ciel et une
« Bereschith bara Élohim ». Bereschith est la clef qui renferme tout. C’est elle qui ouvre et qui ferme les six portes qui donnent accès aux six directions et qui, par conséquent, les contient en elle. Bereschith contient un mot ouvert, c’est-à-dire fécond : schith, en même temps qu’un mot fermé, c’est-à-dire stérile : bara.
Yossé dit : C’est bien là l’explication du verset. Je l’ai entendu de la Lampe sacrée, qui disait que Dieu avait créé un mot fermé. Tant que la création était fermée par le mot « bara », le monde ne pouvait pas encore exister, et le Tohou planait sur tout. Et, lorsque Tohou dominait, le monde n’existait pas. Tant que les cinquante portes du palais étaient fermées, les œuvres de la création sont demeurées stériles et infructueuses. Et quand est-ce que cette clef a ouvert et rendu fécond le monde ? — Lorsque Abraham vint, comme dit le verset : « Cela (Éléh) est les produits du ciel et de la terre, behibaram (lorsqu’ils furent créés) » ; or nous avons appris que « behibaram » est l’anagramme du mot : beabraham (par Abraham). La création, qui était d’abord fermée par le mot Bara, fut ouverte et fécondée par la transposition des lettres du mot « bara » en « Eber » (עבר), principe sacré sur lequel repose le monde. Le nom de Dieu Elohim, ainsi que celui d’Abraham, se sont complétés de la même façon. Le premier aspect de « Eber » (commencement du nom d’Abraham) est « Bara », le premier aspect du Mystérieux caché (Dieu = Élohim) est « Mi » ; « Mi » a créé « Éléh » ; « Ma » qui en découle est également un des aspects du nom divin. Si, détachant le M de « Mi » et de « Ma », nous ajoutons le Iod et le Hé qui restent, l’un à « Éléh », l’autre à « Eber », il ne manquera plus que la même finale M pour former les deux noms « Élohim » et « Abraham ».

Source Sepher ha-Zohar, tome I, trad. Jean de Pauly (1906), archive.org SepherHaZoharLeLivre1 (OCR corrigé) · Sommaire