Islam

Jâmî, Salâmân et Absâl, 24

La voûte céleste n’est qu’une merveilleuse maison de Chagrin,
Et le bonheur qui s’y trouve, une fable mensongère.
Quand, pour la première fois, ils mêlèrent l’argile de l’homme et vêtirent
Son esprit de la robe de la Beauté parfaite,
Quarante matins durant, un nuage malfaisant
Fit pleuvoir sur lui les chagrins, de la tête aux pieds ;
Et quand les quarante matins devinrent nuit,
Vint une seule averse matinale — une seule averse matinale
De Joie — pour quarante de pluie de chagrin !
Et bien que la meilleure fortune vînt enfin
Sceller l’œuvre, tout sage sait
Qu’un tel accomplissement ne peut avoir lieu ici !
Salâmân alluma le bûcher ; et dans la flamme
Qui, le dépassant, dévora Absâl comme une paille,
Son moi divisé mourut, et son être individuel
Lui survécut ; et, tel un corps
Dont l’âme s’est séparée, il demeura seul.
Alors son cri monta vers le Ciel — ses cils
Laissèrent tomber du sang — ses soupirs se dressèrent dans le Ciel comme une fumée,
Et l’aurore déchira sa robe devant sa douleur.
Il se lacéra la poitrine avec ses ongles — il se frappa
La poitrine contre la pierre — puis regardant ses mains,
Qui n’étaient plus enlacées aux siennes et avaient perdu leur joyau,
Il les déchira avec ses dents. Et lorsque vint la nuit,
Il se cacha dans quelque recoin de la maison,
Et s’entretint avec le fantôme de son Amour.
« Ô Toi dont la Présence si longtemps apaisa mon âme,
À présent consumée par Ton souvenir ! Ô lumière
Qui nourrissais ces yeux, si longtemps, à présent obscurcis par les larmes !
Ô doux foyer de l’Amour, si longtemps, à présent perdu à jamais !
Nous étions ensemble — cela suffisait —
Nous deux, nous réjouissant dans les yeux l’un de l’autre,
Dans une joie infinie — le monde entier
N’était rien pour nous, et nous n’étions rien pour le monde entier —
Nulle route ne pouvait nous atteindre, nul regard nous épier —
Tout le jour, nous nous murmurions à l’oreille,
Toute la nuit, nous dormions dans les bras l’un de l’autre —
Tout semblait à notre désir, comme si la main
De l’injuste Fortune était, pour une fois, trop courte.
Ô plût à Dieu que, lorsque j’allumai le bûcher,
La flamme T’eût laissée vivante et m’eût laissé mort,
Plutôt que vivant, mais pire qu’un mort, privé de Toi !
Ô si seulement j’étais avec Toi ! — à n’importe quel prix,
Dépouillé de cette terrible solitude de moi-même !
Ô, mais avec Toi, que je sois anéanti — perdu,
Ou renouvelé dans un commerce éternel ! »
Ivre de sommeil, un Arabe, dans le
désert, tomba de son chameau,
qui, allégée de son fardeau,
poursuivit sa route en se réjouissant.
Quand l’Arabe s’éveilla au matin,
il se frotta les yeux et regarda autour de lui :
« Ô mon chameau ! Ô mon chameau !
s’écria-t-il, chameau de mon âme !
Perdue avec lui, je pourrais être perdu,
ou retrouvé, il pourrait être retrouvé avec moi ! »

Source Jâmî, Salâmân et Absâl, trad. Edward FitzGerald (1856), gutenberg.org #22535 — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire