Islam

Jâmî, Salâmân et Absâl, 6

Quand le sage à l’esprit vif
eut entendu ces paroles du Shah, il dit :
« Ô Shah, qui ne voudrait pas être l’esclave du Désir
Doit pourtant endurer le chagrin de n’avoir pas de fils.
— le désir qui aveugle la raison ; le désir qui fait
Qu’à nos yeux le démon lui-même semble un ange ;
Une cataracte qui, semant la ruine sur son passage,
Détruit la maison prospère ; un chemin de boue
Où quiconque tombe ne se relève plus ;
Un vin dont quiconque goûte ne verra plus
le visage de la Rédemption — une seule gorgée
De cette boisson délicieuse et défendue
Fait naître le désir d’en boire davantage, et s’attarde au palais
Jusqu’à devenir un anneau qui te conduit
(en mettant la corde entre les mains d’une femme vaine),
Jusqu’à ce que toi-même tu descendes le chemin du Néant.
Car qu’est-ce qu’une femme ? Une créature insensée et infidèle —
À laquelle le sage se soumet, et s’enfonce lui-même
Profondément sous la folie qu’il érige.
Une véritable infidèle par sa rapacité ;
Vêtis-la pendant cent ans d’or et de joyaux,
Orne son vêtement de brocart de Suse,
Fais même broder ses vêtements de nuit d’étoffe d’or,
Suspends des rubis et des perles à ses oreilles,
Fais briller sa maison de vases d’or,
Charge ses tables des fruits des rois,
Des pommes d’Ispahan, des grenades de Yazd ;
Et, si elle a soif, qu’elle boive à une coupe ornée de joyaux
L’eau du puits de Vie —
Un seul mouvement d’humeur, et tout ce que tu as fait
Ne sert plus à rien. “Tourment de ma vie !”
S’écrie-t-elle, “qu’as-tu jamais fait pour moi !” —
Son front, tablette blanche — oui — ne porte
Aucune lettre de fidélité ;
Qui l’y a jamais lue ? La voilà, dans ton sein,
Elle y repose des années — tu détournes un instant le regard,
Et elle t’oublie — pis encore, si, au moment où tu te détournes,
Son œil se pose sur quelque amant plus jeune. »
Un jour, sur le Trône du Jugement,
Se confiant leurs secrets,
Siégeaient Sulayman et Balkís ;
Le cœur de tous deux était tourné vers la Vérité,
Sans être souillé par la tromperie.
Le premier à parler fut le roi de la foi, Sulayman :
« Bien que l’anneau de l’Empire m’appartienne,
Il ne se passe pas un jour
Sans qu’un homme assombrisse mon seuil ;
Et vers sa main je regarde —
Et celui qui ne vient pas les mains vides
Grandit en honneur à mes yeux. »
Alors Balkís révéla un secret
Tiré de son sein caché,
Disant : « Jamais, ni nuit ni matin,
Un beau jeune homme ne passe devant moi
Sans que je le regarde avec désir ;
Me disant : “Oh, s’il pouvait
Réconforter mon âme malade !” »
« Si, comme le dit le sage Ferdúsi, tel est le mal
Qui frappe les meilleures femmes, qu’en est-il des autres ? »

Source Jâmî, Salâmân et Absâl, trad. Edward FitzGerald (1856), gutenberg.org #22535 — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire