Islam

Tarjumân al-Ashwâq, Poème 46

Il y a une guerre d’amour entre les entrailles et les grands yeux, et le cœur est en détresse à cause de cette guerre.
Aux lèvres sombres et au teint basané, elle a la bouche miellée : la preuve qu’en sont les abeilles, c’est le miel blanc qu’elles produisent.
Aux chevilles pleines, une obscurité sur une lune ; une rougeur sur sa joue ; elle est une branche qui pousse sur les collines.
Belle, parée d’ornements, elle n’est pas mariée ; elle montre des dents brillantes et fraîches comme des grêlons.
Elle se tient vraiment à distance, bien qu’elle feigne d’aimer par jeu ; et la mort se tient entre le sérieux et le jeu.
Jamais la nuit ne s’assombrit sans que, dans son sillage, vienne le souffle de l’aube : on le sait depuis toujours.
Et jamais les vents d’est ne passent au-dessus de prairies où se trouvent des vierges pudiques à la poitrine gonflée
Sans courber les branches et murmurer, en soufflant, les senteurs fleuries qu’ils portent.
Je demandai au vent d’est de m’apporter de leurs nouvelles. Le vent dit : « De quelles nouvelles as-tu besoin ?
J’ai laissé les pèlerins à al-Abraqán et à Birk al-Ghimád, ainsi qu’à Birk al-Ghamím, tout près d’ici ;
Ils ne s’établissent dans aucun pays. » Je dis au vent : « Où peuvent-ils trouver refuge quand les coursiers de mon désir les poursuivent ? »
Loin de moi cette pensée ! Ils n’ont d’autre demeure que mon esprit. Où que je sois, la pleine lune est là. Veille et tu verras !
Mon imagination n’est-elle pas son lieu de lever, et mon cœur son lieu de coucher ? Car le mauvais sort des arbres bán et gharab a cessé.
Le corbeau ne croasse pas dans nos campements et ne rompt pas l’harmonie de notre union.
1. Il dit : « Il y a une guerre d’amour entre le monde du mélange et de la cohésion et les Idées divines, car ce monde les désire et les aime, dans la mesure où sa vie tout entière découle de leur contemplation. Rien, hormis ce monde naturel, n’empêche les cœurs des gnostiques de percevoir les Idées divines ; aussi le cœur est-il dans l’affliction et la détresse, à cause de la guerre qui ne cesse d’exister entre eux. »
2. « Aux lèvres sombres, au teint basané » : il désigne l’une des Idées divines, qu’il décrit avec les lèvres sombres en raison des mystères qu’elle renferme.
« La preuve des abeilles » : il mentionne les abeilles parce qu’elles font directement l’expérience de l’inspiration que désirent les cœurs des gnostiques.
3. « Aux chevilles robustes », c’est-à-dire puissante et redoutable, en référence à (Cor. lxviii, 42) et à Cor. lxxv, 29.
« Une obscurité sur une lune » : elle est cachée, sauf à l’œil de la contemplation.
« Une branche qui pousse sur les collines » désigne la qualité d’autosubsistance qui se manifeste dans les théophanies.
4. « Ornements », c’est-à-dire les Noms divins.
« Non mariée », c’est-à-dire qu’aucun être humain ne l’a jamais connue.
« Des dents comme des grêlons » désigne la pureté de sa manifestation.
5. « Elle se tient véritablement à l’écart », c’est-à-dire qu’elle est réellement inaccessible.
« La mort », c’est-à-dire l’angoisse de ceux qui l’aiment.
6. « Jamais la nuit ne s’assombrit », etc. : à chaque mystère ésotérique correspond une manifestation exotérique ; Dieu est à la fois l’Intérieur et l’Extérieur.
7. « Les vents d’orient », c’est-à-dire les influences spirituelles de la manifestation divine.
« Les prairies », c’est-à-dire les cœurs.
« Les vierges pudiques », etc., c’est-à-dire les formes subtiles de la sagesse divine et de la connaissance sensible issues de la station de la pudeur et de la beauté.
8. « Elles courbent les branches », c’est-à-dire que l’Autosubsistant s’incline vers ceux qui subsistent dans les phénomènes.
11. « Aucun pays en particulier », etc. : elles ne demeurent dans aucun état ; cela désigne l’établissement dans la station du changement, que les théosophes considèrent comme la plus élevée de toutes les stations.
13. L’arbre bán évoque bayn (la séparation), et l’arbre gharab, ghurbat (l’exil).

Source Ibn Arabî, The Tarjumán al-Ashwáq, trans. R. A. Nicholson (1911), en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire