Islam

Mantic uttaïr, Autre anecdote sur Majnûn

Les parents de Laila ne laissaient jamais entrer Majnûn dans leur tribu ; mais Majnûn, ivre d’amour, emprunta un jour une peau de brebis à un berger qui était dans le désert où la tribu de Laïla dressait ses tentes. Il courba sa tête, la couvrit de cette peau, et prit l’apparence d’une brebis. Il dit alors à ce berger : « Je t’en prie, au nom de Dieu ! laisse-moi au milieu de tes brebis. Pousse ton troupeau du côté de Laïla, afin que, du milieu du troupeau où je serai, je puisse espérer voir celle que j’aime, afin qu’étant ainsi caché à mon amie sous cette peau, j’en jouisse en quelque chose. »
Si tu pouvais ressentir un instant un tel amour, tu serais digne d'appartenir à l'humanité jusqu'à la base de chacun de tes poils. Hélas ! tu ne ressens pas la douleur amoureuse des hommes spirituels, tu ignores la bonne fortune des gens de l'hippodrome spirituel.
Majnün alla donc sous cette peau dans le chemin de son amie, caché avec les brebis. Il fut d'abord pénétré de joie en voyant Laïla ; puis il finit par tomber en pâmoison. Lorsque l'amour eut produit sur lui cet effet, et que l'eau (l'honneur) eut quitté son visage, le berger le prit et l'emmena dans la plaine ; il jeta de l'eau sur le visage de ce jeune homme si profondément ivre d'amour, pour calmer un peu ce feu avec cette eau.
Ensuite, un jour que Majnün, ivre d'amour, était assis avec quelques personnes dans le désert, un des membres de cette réunion lui dit : « Ô toi qui es d'une naissance distinguée ! comment peux-tu rester sans vêtements ? Si tu le désires, je t'apporterai à l'instant la robe que tu préféreras. » — « Tout vêtement, répondit Majnün, n'est pas digne de mon amie ; ainsi il n'y en a pas pour moi de plus convenable qu'une peau de brebis ; elle me sert comme de sipand pour repousser le mauvais œil. Majnün porterait volontiers des habits de brocart et de drap d'or ; mais il aime cette peau, au moyen de laquelle il peut plaire à Laïla. J'ai pu apercevoir mon amie sous cette peau de brebis ; comment voudrais-je avoir d'autre vêtement que celui-là ? C'est sous cette peau que mon cœur a eu des nouvelles de l'amour ; et, puisque je ne puis parvenir à l'essence de la chose, cette peau me permet d'en avoir une idée. »
Il faut que l'amour t'arrache à la sagesse, il faut qu'il change tes inclinations. La moindre chose dans l'anéantissement de ces inclinations, c'est de donner ta vie et de quitter les plaisirs vulgaires. Mets-toi dans cette voie, si tu as les sentiments élevés dont je parle, car ce n'est pas un jeu que de jouer ainsi sa vie.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire