Islam

Mantic uttaïr, Demande d'un seizième oiseau

Les dix frères de Joseph, pour fuir la famine, vinrent de très-loin auprès de leur frère. Ils racontèrent avec désolation leur position, et ils demandèrent un expédient contre la dureté de l'année. Le visage de Joseph était alors couvert d'un voile, et devant lui il y avait une coupe. Joseph frappa visiblement de sa main la coupe, et cette coupe fit entendre une sorte de gémissement. Les dix frères, consternés, délièrent alors leur langue devant Joseph et lui dirent tous : « Ô Aziz ! toi qui connais la vérité, quelqu'un sait-il ce que signifie le bruit qui sort de cette coupe ? » Joseph répondit alors : « Je le sais très-bien ; mais vous ne pourriez en supporter la mention, car elle dit que vous aviez autrefois un frère remarquable par sa beauté, qui s'appelait Joseph et qui vivait avec vous, sur qui il remportait la boule du mail par son excellence. »
Puis Joseph frappa de nouveau la coupe de sa main et dit : « Cette coupe annonce, par le son qu'elle produit, que vous tous vous avez jeté Joseph dans un puits et que vous avez ensuite amené un loup innocent ! »
Joseph frappa une fois encore la coupe avec sa main et lui fit rendre un autre son. « Cette coupe, dit-il alors, fait savoir que les frères de Joseph jetèrent leur père dans le feu du chagrin et vendirent Joseph, visage de lune.
« Que feront donc aujourd'hui ces infidèles avec leur frère ? Craignez au moins Dieu, vous qui êtes présents ! »
Ces gens furent étonnés de ce discours ; ils furent en eau, eux qui étaient venus demander du pain. En vendant Joseph ils avaient vendu au même instant le monde ; et, lorsqu'ils se décidèrent à le mettre dans un puits, ils s'enfermèrent tous par là dans le puits de la honte.
Celui-là est aveugle qui entend cette histoire et n'en fait pas son profit. Ne regarde pas ce récit avec indifférence, car tout ceci n'est autre chose que ton histoire, ô ignorant ! Les fautes que tu as faites par manque de fidélité l'ont été parce que tu n'as pas été éclairé par la lumière de la connaissance. Si jamais on frappe la coupe de ta vie, alors se dévoilent tes actes blâmables. Attends jusqu'à ce qu'on te réveille de ton sommeil et qu'on t'arrête dans tes mauvaises inclinations. Attends jusqu'à ce que demain on expose devant toi toutes tes injustices et tes péchés, et qu'on les compte un à un devant toi. Lorsque tu entendras distinctement de tes oreilles le son de cette coupe, j'ignore si tu conserveras ton esprit et ta raison. Ô toi qui as agi comme la fourmi boiteuse et qui as été prise au fond d'une coupe ! combien de fois n'as-tu pas tourné tête baissée autour de la coupe du ciel ? Cesse d'agir ainsi, car c'est un vase plein de sang. Si tu restes séduit au milieu de cette coupe, tu entendras à chaque instant un nouveau son. Déploie tes ailes et passe plus loin, ô toi qui connais la vérité ! sans quoi tu auras à rougir des sons de la coupe.
Un autre oiseau demanda à la huppe : « À toi qui es notre chef, la hardiesse est-elle permise auprès de cette majesté ? Si quelqu’un est en possession d’une grande hardiesse, il ne ressent plus ensuite aucune crainte. Puisque tu as la hardiesse nécessaire, parle, répands les perles du sens et dis les secrets. »
« Toute personne qui en est digne, répondit la huppe, est le mahram du secret de la Divinité. Si elle déploie de la hardiesse, c’est à bon droit, puisqu’elle a la constante intelligence des secrets de Dieu. Toutefois, comment l’homme qui connaît ces secrets et qui les comprend pourrait-il les divulguer ? À quoi bon la contrainte et la réserve quand on est guidé par le pur amour ? Alors un peu de hardiesse est permise. Comment le chamelier, obligé de se tenir à l’écart, pourra-t-il être le confident du roi ? Il a beau être hardi comme les gens du secret, il n’en reste pas moins en arrière quant à la foi et à l’âme. Comment un libertin peut-il avoir dans l’armée le courage de la hardiesse devant le roi ? S’il y a dans le chemin spirituel un véritable derviche étranger jusque-là aux choses du ciel, le contentement qu’il éprouve lui donne une confiante hardiesse. Celui qui est hardi par excès d’amour voit rab (le Seigneur, c’est-à-dire Dieu) en tout, et ne reconnaît pas la distinction de rab (Dieu) et de rob (sirop). Dans la folie que lui cause l’agitation de l’amour, il marchera, poussé par son ardeur même, au-dessus de l’eau. Sa hardiesse sera alors bonne et louable, parce que cet homme, fou d’amour, est comme du feu. Mais le salut peut-il se trouver dans le chemin du feu ? Et cependant pourra-t-on blâmer l’insensé ? Lorsque la folie te viendra manifestement, on ne pourra comprendre tout ce que tu diras. »

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire