Islam

Mantic uttaïr, Le guerrier musulman et le chrétien

Un guerrier musulman demanda orgueilleusement à un infidèle de lui laisser le temps de faire sa prière. Ce dernier le lui accorda, et le guerrier fit sa prière ; puis le combat recommença et continua vivement. Or, l’infidèle eut, lui aussi, une prière à faire, et il voulut avoir à son tour une trêve. Il se retira donc à l’écart ; il choisit un lieu convenable, puis il courba sa tête sur la poussière devant son idole. Lorsque le guerrier musulman vit la tête de son adversaire sur la poussière du chemin, il dit en lui-même : « J’ai obtenu actuellement la victoire. » Il voulut donc par trahison le frapper de son épée ; mais une voix céleste lui fit entendre ces paroles : « Ô homme tout à fait déloyal qui méconnais tes engagements ! est-ce ainsi que tu prétends exercer la fidélité et tenir ta parole ? Cet infidèle n’a pas tiré l’épée lorsque la première fois il t’a accordé du répit ; or, si tu le frappes actuellement, c’est une véritable folie. Tu n’as donc pas lu les mots du Coran : “Exécutez fidèlement vos promesses !” Tu veux agir sans droiture et manquer à ton engagement. Puisque cet infidèle a agi auparavant avec générosité, n’en manque pas à son égard ; il t’a fait du bien, voudrais-tu lui faire du mal ? Fais-lui ce qu’il t’a fait à toi-même. La loyauté de cet infidèle t’a tranquillisé ; exerce donc envers lui la fidélité, puisque tu es un vrai croyant. Tu es musulman, et tu n’es pas digne de confiance ! Tu es, quant à la fidélité, inférieur à un infidèle. »
À ces mots le guerrier s’arrêta et fut inondé de pleurs de la tête aux pieds. Lorsque l’infidèle s’aperçut que son adversaire était en pleurs, ébahi, l’épée dans sa main, il lui demanda pourquoi il versait des larmes, et le musulman lui avoua la vérité. « Une voix céleste, lui dit-il, vient de m’interpeller et me traiter d’infidèle par rapport à toi. Si tu me vois stupéfait, c’est d’avoir été vaincu par ta générosité. »
Lorsque l'infidèle eut entendu ces mots précis, il jeta un cri et versa à son tour des larmes en disant : « Puisque Dieu fait en faveur de son ennemi coupable une telle réprimande à son ami au sujet de la fidélité aux promesses, comment pourrais-je continuer à agir déloyalement à son égard ? Expose-moi les principes de la religion musulmane, afin que j'embrasse la vraie foi, que je brûle le polythéisme et que j'adopte les rites de la loi. Oh ! combien je regrette l'aveuglement qui m'a jusqu'ici empêché de penser à un tel maître ! »
À toi qui as négligé de rechercher le seul objet digne de tes désirs et qui as grossièrement manqué à la fidélité qui lui est due ! je pense bien que le ciel rappellera en ta présence une à une tes actions.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire