Le schaïkh Khircâni, qui se reposait sur le trône de Dieu même, eut un jour envie d’aubergines. Sa mère, par affection pour lui, en demanda à cor et à cri, en sorte qu’elle finit par en obtenir la moitié d’une. Il n’eut pas plutôt mangé cette moitié d’aubergine qu’il arriva qu’on coupa la tête à son enfant. Lorsque la nuit vint, un homme méchant plaça la tête de cet innocent sur le seuil de la porte du schaïkh, qui dit alors : « Ne vous avais-je pas annoncé mille fois, moi,
« Malheureux, que, si je venais à manger tant soit peu d’aubergine, j’éprouverais nécessairement quelque accident funeste ? Ce désir brûlait constamment mon âme, et je ne savais comment en triompher. Celui que ses désirs subjuguent ne peut respirer un instant en compagnie de son âme. C’est une chose terrible qui m’est arrivée ; c’est plus que le combat et la soumission. Le savant ne sait rien ; son savoir n’a pas de certitude, et tu as affaire avec toute sorte de science. À chaque instant, il arrive un hôte. Il arrive une caravane et une épreuve nouvelle. Quoique mon âme ait été atteinte de cent chagrins, ce qu’elle a encore à subir lui sera bien sensible. Quiconque a été manifesté hors du gouffre du néant doit répandre complètement son sang. Des milliers d’amants pleins d’ardeur sacrifient avec empressement leur vie pour une goutte de sang qu’a versée l’objet de leur amour. Toutes les âmes sont employées à répandre leur sang. »
« Malheureux, que, si je venais à manger tant soit peu d’aubergine, j’éprouverais nécessairement quelque accident funeste ? Ce désir brûlait constamment mon âme, et je ne savais comment en triompher. Celui que ses désirs subjuguent ne peut respirer un instant en compagnie de son âme. C’est une chose terrible qui m’est arrivée ; c’est plus que le combat et la soumission. Le savant ne sait rien ; son savoir n’a pas de certitude, et tu as affaire avec toute sorte de science. À chaque instant, il arrive un hôte. Il arrive une caravane et une épreuve nouvelle. Quoique mon âme ait été atteinte de cent chagrins, ce qu’elle a encore à subir lui sera bien sensible. Quiconque a été manifesté hors du gouffre du néant doit répandre complètement son sang. Des milliers d’amants pleins d’ardeur sacrifient avec empressement leur vie pour une goutte de sang qu’a versée l’objet de leur amour. Toutes les âmes sont employées à répandre leur sang. »
L’homme au poisson dit un jour : « J’étais dans le désert, me confiant à Dieu, sans bâton ni provisions. Je vis dans le chemin quarante individus couverts du froc des derviches qui avaient rendu l’âme dans le même lieu. Mon esprit se troubla, un feu dévora mon âme en émoi. Je finis par m’écrier : “Ô Dieu ! qu’est-ce donc que je vois ? Quoi ! tant de saints personnages renversés dans la poussière !” Une voix céleste me dit alors : “Nous sommes instruits de la chose. Nous faisons, il est vrai, périr ces personnes, mais nous donnons le prix de leur sang.” Je dis encore : “Combien enfin en feras-tu périr ainsi ?” La voix répondit : “Jusqu’à ce que j’obtienne le prix du sang. C’est ainsi que j’agis. Tant que le prix du sang ne sera pas dans mon trésor, je tuerai afin de rester dans le deuil. Je fais périr une personne et je la traîne dans le sang ; je la traîne sens dessus dessous dans tout le monde. Après cela, lorsque les parties de son corps ont été effacées, que ses pieds et ses mains ont été complètement perdus, je lui montre le soleil de ma face et je la couvre du manteau de ma beauté. Avec son sang, je teins couleur de rose son visage, et je la fais rester en contemplation sur la poussière de ce chemin. J’en fais comme une ombre dans mon chemin ; puis je montre le soleil de ma face, et, lorsqu’il paraît, comment une ombre pourrait-elle rester dans mon chemin ? Comme l’ombre n’est rien devant le soleil, elle se perd en lui ; mais Dieu seul connaît la vérité. Celui qui s’est perdu s’est sauvé de lui-même ; il ne peut désormais s’en occuper : il est effacé. Ne parle donc plus d’effacement ; livre ton âme et ne cherche pas davantage. Je ne connais pas de bonheur plus grand pour l’homme que de se perdre lui-même.”