Islam

Mantic uttaïr, Excuses d’un dixième oiseau

Un autre oiseau dit à la huppe : « Je crains la mort ; or cette vallée est lointaine, et je suis dépourvu du moindre viatique. J’ai une telle appréhension de la mort, que je perdrai la vie à la première station. Quand même je serais un émir puissant, lorsque l’heure de ma mort arrivera, je n’en devrai pas moins tristement mourir. Celui qui voudrait repousser la mort l’épée à la main aurait la main brisée comme un calame ; car, hélas ! de la force qui se produit par la main et par l’épée il ne résulte que douleur. »
La huppe répondit à cet oiseau : « Ô toi qui es faible et impuissant ! veux-tu rester une simple charpente formée de quelques os munis de moelle ? Ne sais-tu pas que la vie, longue ou courte, ne se compose que de quelques respirations ? Ne comprends-tu pas que quiconque naît meurt, qu’il va en terre et que le vent disperse les éléments qui constituaient son corps ? Tu as été nourri pour mourir, tu as été apporté en ce monde pour en être emporté. Le ciel est comme un plat dessus dessous qui est submergé chaque soir dans le sang par l’effet du crépuscule. On dirait que le soleil, armé d’un sabre, est chargé de trancher toutes les têtes qui sont sous ce plat. Que tu sois pur ou impur, tu n’es qu’une goutte d’eau pétrie avec de la terre. Comment voudrais-tu disputer à l’Océan cette goutte d’eau qui n’est absolument que douleur ? Quand même pendant toute ta vie tu aurais commandé dans le monde, tu rendras ton âme dans l’affliction et les gémissements. »
Le phénix est un admirable et charmant oiseau qui habite l’Hindoustan. Il a un bec extraordinairement long et très dur, percé, comme une flûte, de trous, au nombre de près de cent. Il n’a pas de femelle, et il vit isolé. Chacun de ces trous fait entendre un son, et dans chacun de ces sons il y a un secret particulier. Lorsqu’il fait entendre ces accents plaintifs par chaque trou, les oiseaux et les poissons sont agités ; les animaux les plus féroces se taisent et sont hors d’eux-mêmes en entendant ces doux accents. Or un philosophe fréquenta cet oiseau et apprit par son chant la science de la musique. Le phénix vit environ mille ans, et il connaît avec exactitude le temps de sa mort. À ce moment, il réunit autour de lui quantité de feuilles de mucl, et, éperdu au milieu de ces feuilles, il fait entendre des cris plaintifs. Par chaque ouverture de son bec, il fait douloureusement sortir, du profond de son cœur pur, des accents plaintifs et variés, car ils diffèrent selon chaque ouverture. Au milieu de ces gémissements que lui fait pousser le chagrin de mourir, il tremble comme la feuille, sans discontinuer. Tous les oiseaux sont attirés par son chant et les animaux féroces par le bruit qu’il fait ; tous viennent auprès de lui assister au spectacle de son décès, et tous à la fois, à son exemple, se résignent à mourir. En ce jour, en effet, grand nombre d’animaux meurent le cœur ensanglanté devant le phénix, à cause de la tristesse à laquelle ils le voient en proie. Ils tombent dans la stupéfaction par l’effet de ses gémissements, et beaucoup perdent la vie par suite de leur défaut d’énergie. Le jour où le sang du phénix coule, et où se font entendre ses plaintes attendrissantes, est un jour extraordinaire. Lorsqu’il n’a plus qu’un souffle de vie, il bat des ailes et agite ses plumes devant et derrière. Par l’effet de ce mouvement, il se produit du feu qui opère un changement dans l’état du phénix. Ce feu prend promptement au bois, et le bois brûle agréablement. Bientôt, bois et oiseau, tout est réduit en braise et puis en cendre. Mais lorsqu’on ne voit plus une étincelle, un nouveau phénix s’élève du milieu de la cendre. C’est après que le feu a réduit le bois en cendre qu’un petit phénix paraît.
Est-il jamais arrivé à quelqu’un dans le monde de renaître après la mort ? Si l’on t’accordait une vie aussi longue qu’au phénix, tu mourrais néanmoins après avoir rempli la mesure de ta vie. Le phénix, éperdu durant mille ans, gémit cent fois sur lui-même. Il est resté pendant nombre d’années dans les plaintes et dans la douleur tout seul, sans compagne et sans progéniture ; il n’a contracté de lien avec personne dans le monde ; il n’a eu ni l’embarras d’une compagne ni celui des enfants. À la fin de sa vie, lorsqu’il a dû cesser d’exister, il est venu et il a jeté sa cendre au vent, afin que tu saches que personne ne peut échapper à la mort, quelque ruse qu’il emploie. Dans le monde entier, il n’est personne qui ne meure. Apprends, par le miracle du phénix, que personne n’est à l’abri de la mort. Quoique la mort soit dure et tyrannique, il faut savoir y habituer son cou ; mais, bien que nous ayons beaucoup à supporter, mourir est la chose la plus pénible.
Un fils pleurait devant le cercueil de son père, et disait : « Ô mon père ! je n’ai jamais de ma vie éprouvé une peine pareille à celle que je ressens aujourd’hui. » Un sofi, qui l’entendit, remarqua que son père avait éprouvé, lui aussi, pour la première fois, une peine bien plus poignante.
En effet, ce qui arriva à ce fils n’est rien au prix de ce qui arriva à son père, chose bien autrement pénible. Ô toi qui es arrivé dans ce monde destitué de tout, la tête couverte de poussière et la main pleine de vent ! quand même tu t’assiérais à la place d’honneur de l’empire, tu ne t’en iras de ce monde qu’avec du vent dans la main.
Au moment où la mort menaçait Tâi, quelqu’un lui demanda : « Toi qui es dans l’essence du secret ! comment te trouves-tu dans ce moment pénible ? » Il répondit : « Je ne puis rien dire de mon état ; j’ai mesuré le vent tout le temps de ma vie, à la fin je vais en terre, et bonsoir. »
Il n’y a d’autre remède à la mort que de voir la face de la mort ; son visage disparaît au milieu des gémissements. Nous sommes tous nés pour mourir ; la vie ne nous restera pas ; nous devons nous soumettre. Celui qui a tenu le monde sous le chaton de son anneau est actuellement comme un minéral sous terre. Le guerrier qui de sa pique touche l’orbe du ciel ne tarde pas à être enseveli dans la poussière du tombeau. Tous les morts dorment sous la terre ; mais, quoique endormis, ils sont troublés. Vois combien le chemin de la mort est difficile ; car, dans ce chemin, la première station c’est le tombeau. Si tu avais la connaissance de l’amertume de la mort, ta douce âme serait sens dessus dessous.
LE CHRIST ET LA CRUCHE D’EAU.
Jésus but de l’eau d’un ruisseau limpide dont le goût était plus agréable que celui de l’eau de rose. De son côté, quelqu’un remplit sa cruche à ce ruisseau et se retira. Jésus but alors une gorgée de l’eau de cette cruche et continua sa route ; mais il trouva cette fois l’eau amère et s’arrêta tout étonné. « Mon Dieu, dit-il, l’eau de ce ruisseau et l’eau de cette cruche sont pareilles ; découvre-moi donc le mystère de cette différence de goût. Pourquoi l’eau de la cruche est-elle si amère et l’autre plus douce que le miel ? » La cruche, alors, fit entendre ces mots à Jésus : « Je suis un vieillard, lui dit-elle. J’ai été mille fois travaillée sous le firmament à neuf coupoles, tantôt vase, tantôt cruche, tantôt aiguière. On aurait beau me façonner encore en mille formes, que j’aurais toujours en moi l’amertume de la mort. Elle existe en moi de telle façon que l’eau que je contiens ne saurait être douce. »
Ô homme insouciant ! pénètre-toi enfin du mystère de cette cruche, et désormais ne deviens pas toi-même une cruche par négligence. Tu t’es perdu toi-même, toi qui recherches le mystère ! Tâche de le découvrir avant que la vie te soit enlevée ! Car si, vivant, tu ne te trouves pas toi-même, comment, lorsque tu mourras, connaîtras-tu le secret de ton existence ? Durant ta vie tu ne peux te connaître, et, à ta mort, il n’y a pas trace de ton existence. Vivant, tu es resté en arrière ; mort, tu t’es égaré. Tu as participé à la vie des hommes, et cependant tu n’as pas été véritablement homme. Des milliers de voiles couvrent les yeux de ce derviche : comment se trouvera-t-il donc lui-même ?
AVIS D’HIPPOCRATE À SES ÉLÈVES.
Lorsque Hippocrate fut à l’agonie, un de ses élèves lui dit : « Ô mon maître ! quand nous aurons lavé et enseveli ton corps, où devrons-nous t’enterrer ? » — « Si tu me trouves, répondit-il, enterre-moi, mon cher élève, où tu voudras, et bonsoir. Puisque pendant les longues années que j’ai vécues je ne me suis pas trouvé moi-même, comment me trouveras-tu quand je serai mort ? J’ai vécu de telle manière qu’au moment de ma dissolution je ne sais rien sur moi-même. »

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire