Islam

Mantic uttaïr, Le possesseur d'une pièce d'or

Un grand personnage dit un jour à un individu qui possédait une pièce d'or : « Je ne comprends pas quelle est ta situation ? » Celui-ci répondit : « Je mange du pain à la table de Dieu, et cependant j'obéis aux ordres du diable. »
« En effet, le diable s'est écarté de la route et tu ne dis pas le haut ! Tu n'es musulman que de nom ; tu es enserré dans les chagrins du monde. La terre couvre ta tête, car tu es devenu un cadavre ; puisque je t'ai dit de jeter le monde au vent, désirerais-je actuellement que tu t'y attachasses ? Lorsque tu lui as donné tout ce que tu possèdes, comment pourras-tu y renoncer facilement ? »
Ô toi qui, par négligence, es tombé dans l’océan de la cupidité ! ignores-tu pourquoi tu restes en arrière ? Les deux mondes, vêtus de deuil, pleurent, et tu demeures dans la désobéissance. L’amour du monde a enlevé de ton cœur le goût de la foi, et tes vains désirs ont absorbé ton âme. Qu’est le monde, sinon un nid de passions avides, qui n’a pu suffire à Pharaon et à Nemrod ? Tantôt Caroun (Coré) y a passé et l’a laissé, tantôt Schaddâd l’a péniblement possédé. Dieu a proclamé le néant du monde, et cependant tu t’es laissé prendre dans son filet. Jusques à quand t’occuperas-tu de ce monde, qui ne doit être pour toi que le cadavre du néant ? Celui qui se perd dans cet atome de néant, comment peut-il être un homme estimable ? Il est resté jour et nuit ivre et ébahi jusqu’à ce qu’il laisse tout à fait ce cadavre.
Celui qui respire un seul instant dans ce rien sera moindre que cent monceaux de rien. Qu’est le monde, si ce n’est une absolue nullité ? et qu’est cette nullité, si ce n’est un esclavage ?
Le monde est un feu brillant où vient se brûler à chaque instant une nouvelle créature. Tu es un homme-lion si tu peux échapper à ce feu violent. Ah ! détourne les yeux de ce feu comme le lion, si tu ne veux te brûler à ce feu comme le papillon. Celui qui adorera ce feu comme le papillon devra s’y brûler dans son ivresse décevante. Ce feu est devant toi et derrière toi ; aussi est-il impossible que tu ne t’y brûles à chaque instant ; mais regarde où tu pourras te mettre pour que ce feu ne dévore pas ton âme.
DEMANDE D’UN KHOJA ET RÉPONSE
Un khoja disait dans sa prière : « Ô Dieu ! fais-moi miséricorde et favorise mes entreprises. » Un fou (d’amour divin) entendit ces paroles et dit : « N’espère pas la miséricorde divine si tu ne prends pas la ceinture du sofi et si tu marches constamment avec orgueil. Tu as ton visage levé vers le ciel et vers les quatre murs (les quatre points cardinaux) dorés. Tu es servi par dix esclaves mâles et par autant de femmes esclaves. Comment la miséricorde aura-t-elle lieu justement avec toi dans le secret ? Regarde toi-même, et vois si avec tout cela tu peux obtenir miséricorde. Sois donc couvert de confusion. Si, comme moi, tu n’avais que du pain à manger, tu serais alors en possession de la miséricorde divine ; mais tant que tu ne détourneras pas ton visage des richesses et des honneurs, la miséricorde ne te montrera pas sa face un seul instant. Désormais, détourne donc ton visage de tout, afin d’être entièrement libre comme les hommes spirituels. »
AUTRE ANECDOTE SUR UN SOFI
Un homme sincère dans la piété dit un jour à des vauriens qui tournaient (vers la Caaba) le visage d’un musulman à l’agonie : « Il aurait bien mieux valu que le visage de cet homme, qui ignore ce que vous faites aujourd’hui, se fût toujours tourné auparavant du côté convenable. Quelle utilité y a-t-il de planter des rameaux desséchés et sans feuilles ? De même, à quoi sert actuellement de tourner le visage de cet homme ? Celui dont on est obligé de tourner le visage dans ce moment meurt coupable ; ne cherche donc pas en lui la pureté. »

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire