Islam

Mantic uttaïr, Excuses d'un cinquième oiseau

Un autre oiseau dit à la huppe : « Je suis mon propre ennemi ; comment m’aventurer dans ce chemin, puisque j’ai avec moi le voleur qui doit m’arrêter ? Mon âme concupiscente, mon âme de chien ne veut pas se soumettre ; je ne sais même comment en sauver mon âme spirituelle. Je reconnais bien le loup dans le champ ; mais cette chienne d’âme, belle en apparence, ne m’est pas encore bien connue. Je suis dans la stupéfaction à cause de cette âme infidèle, car je voudrais savoir si elle pourrait m’être enfin connue. »
La huppe répondit : « Ô toi qui es comme un chien toujours errant ! toi qui es foulé aux pieds comme la terre ! ton âme est à la fois louche et borgne. Elle est vile comme un chien, paresseuse et infidèle. Si un homme faux s’empare de toi, c’est qu’il est ébloui par le faux éclat de ton âme. Il n’est pas bon que cette chienne d’âme soit choyée et qu’elle s’engraisse artificieusement. Dans le commencement de la vie tout a été inutilité, enfantillage, faiblesse et insouciance. Au milieu de la vie tout a été singularité et démence de jeunesse. À la fin, lorsque la vieillesse s’empare de nous, l’âme devient languissante et le corps débile. Avec une telle vie disposée par la folie, comment l’âme pourra-t-elle s’orner des qualités spirituelles ? Nous vivons dans l’insouciance depuis le commencement jusqu’à la fin, aussi le résultat que nous obtenons est-il nul. Et l’homme finit souvent par obéir à l’âme concupiscente qui asservit tant de gens. Des milliers de cœurs sont morts de chagrin, et cette chienne d’âme infidèle ne meurt jamais. »
Un fossoyeur parvint à un âge avancé. Quelqu’un lui dit : « Réponds à la question que je vais te faire : toi qui as passé toute ta vie à creuser des fosses dans la terre, n’y as-tu rien vu de merveilleux ? » Le fossoyeur répondit : « Ce que j’y ai vu de plus étonnant, c’est que ma chienne d’âme m’a vu pendant soixante et dix ans creuser des fosses, et n’est pas morte une seule fois, ni n’a obéi un seul moment à la loi de Dieu. »
Un soir ‘Abbâçah dit : « Ô vous qui êtes ici présents ! supposons que les infidèles qui remplissent le monde et même les Turcomans loquaces acceptent sincèrement la foi, la chose pourrait se faire ; mais cent vingt mille prophètes sont venus pour que cette âme infidèle soit une bonne fois musulmane ou qu’elle pérît, et ils n’ont cependant pu y parvenir, bien que ce fût juste. D’où peut venir cette différence entre leur zèle et le résultat ?
« Nous tous, nous sommes sous la domination de cette âme infidèle et désobéissante, nous l’entretenons nous-mêmes en nous ; sera-t-il donc facile de la détruire ? Lorsque cette âme trouve son assistance de deux côtés, il serait en effet étonnant qu’elle pérît. L’esprit, comme un cavalier, parcourt avec constance le royaume spirituel ; mais, jour et nuit, cette âme vile est son commensal. Le cavalier a beau faire galoper son cheval, cette âme le suit toujours sans relâche comme un chien. Tout ce que le cœur a reçu de l’objet de son amour, l’âme en a pris tout autant du cœur. Toutefois, celui qui lie vigoureusement ce chien prendra dans son filet le lion des deux mondes. Celui qui asservit à lui-même ce chien devance ses rivaux au point qu’ils n’atteignent pas même la poussière de sa chaussure, et s’il lie fortement ce chien, la poussière de ses souliers aura plus de valeur que le sang des autres. »
Un homme engagé dans la voie du spiritualisme et couvert de haillons passait son chemin, lorsqu’un roi l’aperçut et lui dit : « Ô toi qui es couvert de haillons ! est-ce moi qui vaux mieux que toi, ou est-ce toi qui vaux mieux que moi ? » Le spiritualiste lui répondit : « Ô ignorant ! frappe-toi la poitrine et garde le silence. Quoiqu’il ne m’appartienne pas de faire mon propre éloge, car celui qui se loue lui-même ne sait ce qu’il dit, toutefois, puisque je dois le faire, il n’est pas douteux qu’un homme tel que moi ne soit mille fois meilleur qu’un homme tel que toi. En effet, tu ne connais pas le goût de la religion, et ton âme concupiscente t’a réduit à l’état d’âne. — Cette âme concupiscente te domine, sire, et tu es accablé par son poids. Elle enveloppe jour et nuit ta tête avec une têtière, et tu n’agis que par son ordre. Tout ce qu’elle t’ordonne, à toi qui n’es propre à rien, action ou non-action, tu dois le faire sans réplique ; mais moi, qui ai connu le secret du cœur, j’ai fait, au contraire, de cette chienne d’âme mon âne. Lorsque cette âme est devenue mon âne, je me suis assis dessus. Ta chienne d’âme te domine, et moi, je la domine ; mais lorsque mon âne monte sur toi, tu es alors comme moi, et cent mille fois meilleur que tes pareils. »
Ô toi qui te contentes de cette chienne d'âme ! toi que dévore le feu de la concupiscence, sache que le feu de cette concupiscence enlève l'eau de ton honneur, la lumière de ton cœur et la force de ton corps. L'obscurité des yeux et la surdité des oreilles, la vieillesse, l'affaiblissement de ton esprit et l'affaissement de ton intelligence, tout cela forme son armée et ses soldats, lesquels sont, en réalité, les serviteurs du prince de la mort. Jour et nuit, il envoie sans relâche cette armée : il l'envoie devant et derrière, et lorsque cette armée arrive de tous côtés, tu tombes avec ton âme loin du chemin. Tu t'es diverti avec ta chienne d'âme et tu t'es livré à la joie, mais tu es devenu son esclave, tu t'es soumis à sa puissance. Lorsque le roi de la mort et son cortège arriveront auprès de toi, cette chienne d'âme se séparera de toi, et toi d'elle; mais si vous vous décidez à vous séparer actuellement l'un de l'autre, serez-vous alors soumis à cette séparation ? Ne t'attriste pas si vous n'êtes pas ensemble en ce monde, car elle sera certainement avec toi en enfer.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire