Hindouisme

Karma-Yoga — Nous nous aidons nous-mêmes, pas le monde

Il existe de nombreux autres aspects de cette science du travail. L’un d’eux consiste à connaître le rapport entre la pensée et le mot, ainsi que ce que l’on peut accomplir par la puissance du mot. Dans chaque religion, la puissance du mot est reconnue, à tel point que, dans certaines, on dit que la création elle-même est issue du mot. L’aspect extérieur de la pensée de Dieu est le Verbe, et, comme Dieu pensa et voulut avant de créer, la création est issue du Verbe. Dans le tumulte et la hâte de notre vie matérialiste, nos nerfs perdent leur sensibilité et s’endurcissent. Plus nous vieillissons, plus nous sommes ballottés dans le monde, plus nous devenons insensibles ; et nous avons tendance à négliger des choses qui se produisent pourtant autour de nous avec insistance et de façon manifeste. La nature humaine s’affirme toutefois parfois, et nous sommes amenés à nous interroger sur certains de ces événements ordinaires et à nous en étonner ; cet étonnement est le premier pas vers l’acquisition de la lumière. Indépendamment de la valeur philosophique et religieuse supérieure du Verbe, nous pouvons constater que les symboles sonores jouent un rôle prépondérant dans le drame de la vie humaine. Je vous parle. Je ne vous touche pas ; les vibrations de l’air causées par ma voix pénètrent dans votre oreille, touchent vos nerfs et produisent des effets dans votre mental. Vous ne pouvez pas y résister. Qu’y a-t-il de plus étonnant que cela ? Un homme traite un autre d’idiot ; aussitôt, celui-ci se lève, serre le poing et lui assène un coup sur le nez. Voyez la puissance du mot ! Une femme pleure et se désespère ; une autre femme s’approche et lui adresse quelques mots doux. Le corps recroquevillé de la femme en pleurs se redresse aussitôt, son chagrin s’évanouit et elle commence déjà à sourire. Songez à la puissance des mots ! Ils sont une grande force, tant dans la philosophie supérieure que dans la vie quotidienne. Jour et nuit, nous manions cette force sans y penser ni nous interroger. Connaître la nature de cette force et bien l’utiliser fait aussi partie du Karma-Yoga.
Notre devoir envers les autres consiste à les aider, à faire du bien au monde. Pourquoi devrions-nous faire du bien au monde ? Apparemment, pour aider le monde, mais en réalité, pour nous aider nous-mêmes. Nous devrions toujours nous efforcer d’aider le monde ; cela devrait être notre motivation la plus élevée. Mais si nous y réfléchissons bien, nous constatons que le monde n’a nullement besoin de notre aide. Ce monde n’a pas été créé pour que vous ou moi venions l’aider. J’ai lu un jour un sermon où l’on disait : « Tout ce beau monde est fort bien, car il nous donne le temps et l’occasion d’aider les autres. » Apparemment, c’est un sentiment très noble, mais n’est-ce pas blasphémer que de dire que le monde a besoin de notre aide ? Nous ne pouvons nier qu’il y a beaucoup de misère en ce monde ; aller aider les autres est donc la meilleure chose que nous puissions faire, bien qu’à la longue, nous découvrions qu’aider les autres, c’est seulement nous aider nous-mêmes. Lorsque j’étais enfant, j’avais des souris blanches. Elles étaient enfermées dans une petite boîte où se trouvaient de petites roues ; quand les souris essayaient de les traverser, les roues tournaient sans cesse, et les souris n’allaient nulle part. Il en va de même pour le monde et l’aide que nous lui apportons. La seule aide que nous y trouvons, c’est un exercice moral. Ce monde n’est ni bon ni mauvais ; chacun fabrique son propre monde. Si un aveugle se met à penser au monde, il le verra comme doux ou dur, froid ou chaud. Nous sommes une masse de bonheur ou de souffrance ; nous l’avons constaté des centaines de fois dans notre vie. En règle générale, les jeunes sont optimistes et les vieux pessimistes. Les jeunes ont la vie devant eux ; les vieux se plaignent que leur temps est passé ; des centaines de désirs qu’ils ne peuvent satisfaire luttent dans leur cœur. Pourtant, les uns comme les autres se trompent. La vie est bonne ou mauvaise selon l’état d’esprit dans lequel nous la considérons ; elle n’est ni l’un ni l’autre en elle-même. Le feu, en lui-même, n’est ni bon ni mauvais. Quand il nous tient chaud, nous disons : « Comme le feu est beau ! » Quand il nous brûle les doigts, nous le blâmons. Pourtant, en lui-même, il n’est ni bon ni mauvais. Selon l’usage que nous en faisons, il suscite en nous le sentiment du bien ou du mal ; il en va de même pour ce monde. Il est parfait. Par perfection, on entend qu’il est parfaitement adapté à ses fins. Nous pouvons tous être parfaitement sûrs qu’il continuera à tourner à merveille sans nous, et nous n’avons pas besoin de nous casser la tête à vouloir l’aider.
Pourtant, nous devons faire le bien ; le désir de faire le bien est le motif le plus puissant dont nous disposions, si nous savons constamment que c’est un privilège d’aider les autres. Ne vous tenez pas sur un piédestal et ne prenez pas cinq cents dans votre main en disant : « Tenez, mon pauvre homme », mais soyez reconnaissant que cet homme pauvre soit là, car en lui faisant un don, vous pouvez vous aider vous-même. Ce n’est pas celui qui reçoit qui est béni, mais celui qui donne. Soyez reconnaissant de pouvoir exercer dans le monde votre pouvoir de bienveillance et de miséricorde, et ainsi devenir pur et parfait. Tous les actes bons tendent à nous rendre purs et parfaits. Que pouvons-nous faire de mieux ? Construire un hôpital, tracer des routes ou édifier des asiles de charité. Nous pouvons organiser une œuvre de bienfaisance et réunir deux ou trois millions de dollars, construire un hôpital avec un million, donner des bals et boire du champagne avec le deuxième, puis laisser les administrateurs en détourner la moitié du troisième, tandis que le reste finit par parvenir aux pauvres ; mais que sont toutes ces choses ? Un vent puissant peut réduire en ruines tous vos bâtiments en cinq minutes. Que ferons-nous alors ? Une seule éruption volcanique peut balayer toutes nos routes, nos hôpitaux, nos villes et nos bâtiments. Renonçons à toutes ces paroles insensées sur le bien que nous ferions au monde. Il n’attend pas votre aide ni la mienne ; pourtant, nous devons travailler et faire constamment le bien, parce que c’est une bénédiction pour nous-mêmes. C’est la seule façon de devenir parfaits. Aucun mendiant que nous avons aidé ne nous a jamais dû un seul centime ; c’est à lui que nous devons tout, parce qu’il nous a permis d’exercer notre charité à son égard. C’est tout à fait faux de penser que nous avons fait, ou pouvons faire, du bien au monde, ou de penser que nous avons aidé telle ou telle personne. C’est une pensée insensée, et toute pensée insensée apporte la souffrance. Nous pensons avoir aidé quelqu’un et nous nous attendons à ce qu’il nous remercie ; comme il ne le fait pas, le malheur nous gagne. Pourquoi attendre quoi que ce soit en retour de ce que nous faisons ? Soyez reconnaissant envers celui que vous aidez ; voyez en lui Dieu. N’est-ce pas un grand privilège que de pouvoir adorer Dieu en aidant nos semblables ? Si nous étions véritablement détachés, nous échapperions à toute cette douleur née d’une vaine attente et nous pourrions accomplir avec joie de bonnes œuvres dans le monde. Le travail accompli sans attachement n’engendre jamais ni malheur ni souffrance. Le monde poursuivra éternellement son cours, avec son bonheur et sa souffrance.
Il était une fois un pauvre homme qui voulait de l’argent ; il avait entendu dire, d’une manière ou d’une autre, que s’il parvenait à mettre la main sur un fantôme, il pourrait lui ordonner de lui apporter de l’argent ou tout ce qu’il désirait ; aussi tenait-il beaucoup à en trouver un. Il se mit à chercher quelqu’un qui pourrait lui procurer un fantôme et finit par trouver un sage doté de grands pouvoirs, auquel il demanda de l’aide. Le sage lui demanda ce qu’il ferait d’un fantôme. « Je veux un fantôme pour travailler à mon service ; apprenez-moi à en trouver un, maître ; je le désire vivement », répondit l’homme. Mais le sage lui dit : « Ne vous tourmentez pas, rentrez chez vous. » Le lendemain, l’homme retourna auprès du sage et se mit à pleurer et à le supplier : « Donnez-moi un fantôme ; il me faut un fantôme, maître, pour m’aider. » À la fin, le sage, excédé, lui dit : « Prenez cette formule, répétez ce mot magique, et un fantôme viendra ; tout ce que vous lui demanderez, il le fera. Mais prenez garde : ce sont des êtres terribles, et il faut les tenir constamment occupés. Si vous ne leur donnez pas de travail, ils vous ôteront la vie. » L’homme répondit : « Cela, c’est facile ; je peux lui donner du travail pour toute sa vie. » Il se rendit alors dans une forêt et, après avoir répété longuement le mot magique, un immense fantôme apparut devant lui et dit : « Je suis un fantôme. Ta magie m’a soumis ; mais tu dois constamment m’occuper. Dès que tu cesseras de me donner du travail, je te tuerai. » L’homme dit : « Construis-moi un palais », et le fantôme répondit : « C’est fait ; le palais est construit. » « Apporte-moi de l’argent », dit l’homme. « Voici ton argent », répondit le fantôme. « Abats cette forêt et bâtis une ville à sa place. » « C’est fait, dit le fantôme. Autre chose ? » L’homme commença alors à avoir peur et se dit qu’il ne pourrait plus rien lui demander ; le fantôme faisait tout en un instant. Le fantôme dit : « Donne-moi quelque chose à faire ou je vais te dévorer. » Le pauvre homme ne trouvait plus rien à lui faire faire et était terrifié. Il courut donc aussi vite qu’il le put et finit par atteindre le sage, auquel il dit : « Oh, maître, sauvez ma vie ! » Le sage lui demanda ce qui se passait, et l’homme répondit : « Je n’ai plus rien à donner à faire au fantôme. Tout ce que je lui demande, il le fait en un instant, et il menace de me dévorer si je ne lui donne pas de travail. » À cet instant, le fantôme arriva en disant : « Je vais te dévorer », et il allait engloutir l’homme. Celui-ci se mit à trembler et supplia le sage de lui sauver la vie. Le sage dit : « Je vais trouver une issue pour toi. Regarde ce chien à la queue recourbée. Tire vite ton épée, coupe-lui la queue et donne-la au fantôme pour qu’il la redresse. » L’homme coupa la queue du chien et la donna au fantôme en disant : « Redresse-moi ça. » Le fantôme la prit et la redressa lentement et soigneusement, mais dès qu’il la lâcha, elle se recourba de nouveau aussitôt. Il la redressa encore, avec peine, mais constata qu’elle se recourbait de nouveau dès qu’il tentait de la lâcher. Il la redressa encore patiemment, mais dès qu’il la lâcha, elle se recourba à nouveau. Il continua ainsi pendant des jours et des jours, jusqu’à ce qu’il soit épuisé et dise : « Je n’ai jamais connu pareil tourment de toute ma vie. Je suis un vieux fantôme chevronné, mais jamais encore je n’avais été dans une telle difficulté. » « Je vais conclure un marché avec toi, dit-il à l’homme : laisse-moi partir, et je te laisserai garder tout ce que je t’ai donné et te promets de ne pas te faire de mal. » L’homme fut très heureux et accepta volontiers l’offre.
Ce monde est comme la queue frisée d’un chien, et les hommes s’efforcent depuis des centaines d’années de la redresser ; mais dès qu’ils la relâchent, elle se recourbe de nouveau. Comment pourrait-il en être autrement ? Il faut d’abord savoir travailler sans attachement ; alors, on ne sera pas fanatique. Quand nous saurons que ce monde est comme la queue frisée d’un chien et qu’elle ne se redressera jamais, nous ne deviendrons pas fanatiques. S’il n’y avait pas de fanatisme dans le monde, il progresserait bien davantage qu’à présent. C’est une erreur de croire que le fanatisme puisse contribuer au progrès de l’humanité. Au contraire, c’est un élément qui freine le progrès, engendre la haine et la colère, pousse les hommes à se battre entre eux et les rend incapables de sympathie. Nous pensons que ce que nous faisons ou possédons est ce qu’il y a de meilleur au monde, et que ce que nous ne faisons pas ou ne possédons pas n’a aucune valeur. Souvenez-vous donc toujours de l’exemple de la queue frisée du chien chaque fois que vous sentez poindre en vous une tendance au fanatisme. Vous n’avez pas à vous inquiéter du monde ni à vous priver de sommeil pour lui ; il continuera sans vous. Ce n’est qu’après avoir évité le fanatisme que vous travaillerez bien. C’est l’homme pondéré, calme, doté d’un bon jugement et de nerfs solides, d’une grande sympathie et d’un grand amour, qui accomplit de bonnes œuvres et se fait ainsi du bien à lui-même. Le fanatique est insensé et dépourvu de sympathie ; il ne pourra jamais redresser le monde, ni devenir lui-même pur et parfait.
Pour récapituler les principaux points de la conférence d’aujourd’hui : premièrement, nous devons garder à l’esprit que nous sommes tous redevables au monde et que le monde ne nous doit rien. C’est un grand privilège pour nous tous de pouvoir faire quoi que ce soit pour le monde. En aidant le monde, nous nous aidons en réalité nous-mêmes. Le deuxième point est qu’il y a un Dieu dans cet univers. Il n’est pas vrai que cet univers dérive à la dérive et ait besoin de votre aide et de la mienne. Dieu y est toujours présent ; Il est immortel, éternellement actif et infiniment vigilant. Lorsque l’univers entier dort, Lui ne dort pas ; Il œuvre sans cesse ; tous les changements et toutes les manifestations du monde sont les Siens. Troisièmement, nous ne devons haïr personne. Ce monde restera toujours un mélange de bien et de mal. Notre devoir est de compatir aux faibles et d’aimer même le malfaiteur. Le monde est un grand gymnase moral où nous devons tous nous exercer afin de devenir toujours plus forts spirituellement. Quatrièmement, nous ne devons être fanatiques d’aucune sorte, car le fanatisme s’oppose à l’amour. Vous entendez les fanatiques dire avec aisance : « Je ne hais pas le pécheur. Je hais le péché », mais je suis prêt à aller très loin pour voir le visage de l’homme qui peut réellement distinguer le péché du pécheur. Il est facile de le dire. Si nous pouvons bien distinguer la qualité de la substance, nous pouvons devenir des hommes parfaits. Cela n’est pas facile. Et, de plus, plus nous sommes calmes et moins nos nerfs sont agités, plus nous aimerons et meilleur sera notre travail.

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 1, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire