Hindouisme

Tulsidas, Ramayana, Bâl-kând, Dohâ 283

Le fils de Gādhi dit en souriant en lui-même : « Tout paraît vert aux yeux du saint ; bien que Rama ait aujourd’hui brisé l’arc comme un bâton de canne à sucre, il n’a toujours pas l’intelligence de comprendre. »
Lakshman dit : « Y a-t-il quelqu’un, père, qui ignore votre humeur ? Elle est célèbre dans le monde entier. Vous avez bien acquitté la dette que vous deviez à votre père et à votre mère ; mais il vous était très pénible de rester encore débiteur de votre guru. Vous m’avez maintenant transféré le compte, mais les intérêts, avec le temps, sont devenus très lourds. Vous devez donc faire comparaître le créancier initial et alors, maître, j’ouvrirai aussitôt ma bourse. » En entendant ces paroles amères, il saisit sa hache, et tout le monde s’écria : « Hélas, hélas ! » « Ô Bhrigu-bar, tu continues à me montrer ta hache ; mais, bien que tu sois un régicide, je ne t’épargne qu’en raison de ta qualité de Brahmane. Tu n’as encore jamais rencontré un véritable homme de guerre, et, très révérend maître, tu n’es un grand homme que chez toi. » Tous s’écrièrent : « C’est vraiment très mal ! » et Rama fit signe à Lakshman de se taire.
Doha 269.
Et comment un serviteur pourrait-il combattre son maître ? Ô saint Brahmane, réprimez votre colère ; quoi que le garçon ait pu dire en regardant votre tenue, il ne voulait pas vous offenser.
En te voyant équipé d’une hache, d’un arc et de flèches, l’enfant t’a pris pour un guerrier et t’a défié ; car, bien qu’il connût ton nom, il ne t’avait pas reconnu, et t’a répondu selon ta lignée. Si tu étais venu en religieux, il aurait posé sur sa tête la poussière des pieds de Votre Sainteté. Pardonne la méprise de celui qui ne te connaissait pas ; le cœur d’un Brahmane devrait être tout entier miséricorde. Quelle égalité, mon seigneur, peut-il y avoir entre toi et moi ? Nous sommes éloignés comme la tête et les pieds. On m’appelle simplement Rama. Toi, tu portes le long nom de « Rama à la hache ». Je n’ai qu’une seule corde à mon arc, tandis que toi, tu possèdes les neuf sacrées. À tous égards, je te suis inférieur : en tant que Brahmane, pardonne mon offense.
Doha 290.
Rama supplia encore et encore son homonyme, s’adressant à lui par ses titres de « Saint » et de « Saint Brahmane », jusqu’à ce que Bhrigupati s’écrie avec fureur : « Tu es aussi pervers que ton frère.
Tu persistes à me prendre pour un Brahmane ; je vais maintenant te dire quel genre de Brahmane je suis. Mon arc est ma cuillère sacrificielle, ma flèche l’oblation, et ma colère le feu flamboyant ; des armées entièrement équipées de chevaux, de chars, d’éléphants et de fantassins sont le combustible, et de puissants rois sont les victimes sacrificielles que j’ai mises en pièces avec cette hache ; c’est ainsi que j’ai célébré d’innombrables sacrifices de guerre à travers le monde. Tu ignores ma gloire et tu t’adresses à moi avec mépris, me prenant pour un simple Brahmane. Maintenant que tu as brisé l’arc, ton orgueil s’est immensément accru, et, dans ton arrogance, tu te proclames conquérant de l’univers. » Rama dit : « Ô Saint, réfléchis avant de parler ; ta colère est excessive, ma faute est insignifiante. Le vieil arc s’est brisé au moindre contact. Quelle raison aurais-je d’être fier ?
Doha 291.
Écoute la vérité, ô Bhrigunath ; tu dis que je te tiens pour rien lorsque je te traite avec le respect dû à un Brahmane ; mais y a-t-il un guerrier devant lequel je courberais la tête par crainte ?
Tout dieu, démon, roi ou guerrier, qu’il soit mon égal ou mon supérieur en force, s’il me provoque au combat, je l’affronterai volontiers — la Mort elle-même, s’il le faut. Car celui qui est né dans la caste des guerriers et qui pourtant fuit le combat déshonore sa lignée et n’est qu’un misérable méprisable. Je ne fais qu’énoncer un trait propre à ma race, sans vaine fanfaronnade : nul descendant de Raghu ne craindrait d’affronter au combat la Mort elle-même ; mais la puissance de la naissance brahmanique est si grande que tu m’inspires de la crainte, toi qui ne crains rien d’autre. » En entendant ces paroles calmes et profondes de Rama, les yeux de l’âme du porteur de la hache s’ouvrirent : « Ô Rama, prends cet arc de Vishnu et tends-le, afin que mes doutes prennent fin. » Dès qu’il le lui remit, l’arc se tendit de lui-même ; alors Parasurama fut saisi d’étonnement.
Doha 292.
Il reconnut la puissance de Rama ; tout son corps trembla d’émotion et, le cœur débordant d’amour, il parla ainsi, les mains jointes :
« Gloire au Soleil de la race du lotus de Raghu, au feu qui consume les rangs serrés des démons ; gloire à l’ami des dieux, des Brahmanes et des vaches ; gloire à celui qui dissipe les illusions nées de l’orgueil, de l’ignorance et de la passion ; gloire à celui dont la piété, l’amabilité et la compassion sont insondables comme l’océan ; gloire à celui qui n’a pas d’égal dans l’art de la parole, qui récompense le service rendu, dont la beauté est parfaite et la grâce plus grande que celle de mille Amours. Comment, avec une seule langue, pourrais-je louer celui qui est comme le cygne divin sur le lac hyperboréen de l’âme de Mahadeva ? Dans mon ignorance, j’ai dit bien des choses déplacées ; mais pardonnez-moi, frères jumeaux, sanctuaire de la miséricorde. » Répétant sans cesse en s’éloignant : « Gloire, gloire, gloire au puissant Rama », Bhrigupati se retira dans la forêt pour pratiquer l’ascèse. Les rois impies furent frappés d’effroi, tremblèrent et s’enfuirent — lâches qu’ils étaient — dans toutes les directions, sans mot dire.
Doha 293.
Les dieux firent résonner leurs timbales et firent pleuvoir des fleurs sur le Seigneur ; et tous les habitants de la ville se réjouirent, à présent que l’épine de la peur et de l’erreur avait été arrachée de leur cœur.
Chaupai
Les instruments de musique firent retentir un tumulte éclatant, et tout ce qui est agréable et de bon augure fut déployé. Des groupes de jeunes filles au beau visage et aux yeux brillants joignirent leurs chants, leurs voix d’une mélodie exquise. La joie de Janak était indescriptible, comme celle d’un mendiant de naissance qui a trouvé un trésor ; et Sita, délivrée de ses craintes, était aussi heureuse qu’une jeune perdrix au lever de la lune. Le roi rendit hommage à Visvamitra, en disant : « C’est grâce à la faveur de mon maître que Rama a brisé l’arc. Ces deux frères m’ont permis d’atteindre mon but ; dites-moi à présent, vénérable maître, ce qu’il me convient de faire. » Le saint dit : « Écoute, roi sage : le mariage dépendait de l’arc et s’est accompli dès que l’arc s’est brisé ; cela est connu de tous, dieux, hommes ou Nagas :
Dohā 294
Pourtant, va accomplir, selon les coutumes de ta famille, tous les rites prescrits dans les Veda, après avoir consulté les brahmanes, les anciens et ton propre guru ;
Chaupai
et envoie un héraut à Avadh pour inviter le roi Dasarath. » Le prince répondit avec joie : « C’est bien, maître bienveillant », et envoya aussitôt un messager à Avadh. Puis il convoqua tous les habitants de la ville, qui vinrent tous ; ils s’inclinèrent humblement devant lui et reçurent cet ordre : « Décorez tous les marchés, toutes les rues, tous les temples et tous les sanctuaires des quatre quartiers de la ville. » Ils repartirent joyeux, chacun chez soi. Puis il appela ses propres serviteurs et leur donna ses instructions : « Faites fabriquer et dresser toutes sortes de pavillons. » Ils obéirent avec joie et firent appel aux différents artisans habiles à construire des dais et des arcs de triomphe ; après avoir invoqué Brahma, ceux-ci se mirent à l’ouvrage et façonnèrent des piliers d’or en forme de bananiers,
Dohā 295
avec des feuilles et des fruits d’émeraude, des fleurs de rubis ; un spectacle si splendide que le Créateur en fut tout déconcerté à sa vue—
Chaupai
Les tiges, toutes incrustées d’émeraudes, si semblables par leur forme et leur couleur qu’on ne pouvait les distinguer des vraies ; les feuilles de bétel, façonnées dans un or si éclatant et si brillant qu’on ne pouvait les regarder. Puis ils travaillèrent les feuilles en guirlandes, en y insérant çà et là des rangs de belles perles ; après les avoir abondamment taillées, ciselées et incrustées, ils firent des lotus en mosaïque de rubis, d’émeraudes, de diamants et de turquoises. Ils fabriquèrent aussi des abeilles et des oiseaux au plumage varié, qui bourdonnaient et sifflaient dans la brise bruissante ; sur les piliers, ils sculptèrent des figures des dieux, tous debout, tenant en leurs mains des objets de bon augure. Des carrés furent tracés sur le sol et ornés de motifs variés en perles d’éléphant, d’une beauté exquise.
Dohā 296
Ils façonnèrent aussi de ravissantes branches de manguier en saphirs ciselés, aux fleurs d’or, tandis que des grappes de fruits d’émeraude scintillaient sur des cordons de soie.
Chaupai
Ensuite, ils créèrent de charmantes guirlandes, véritables nœuds d’amour, ainsi que de nombreux vases d’or, des drapeaux et des bannières de soie, des chauries ondoyantes et d’élégantes lampes toutes serties de pierres précieuses. Il est impossible de décrire les divers pavillons, et surtout celui destiné à la royale épouse ; quel poète aurait l’audace de tenter d’en faire la description ? Quant au dais de Râma, le marié, centre de toute beauté et de toute perfection, il faisait rayonner son éclat dans les trois mondes. Dans chaque maison de la ville régnait la même splendeur qu’au palais de Janak ; quiconque voyait alors le Tirhut pensait qu’il n’y avait rien dans les quatorze sphères qui pût lui être comparé, et l’aspect prospère de la plus humble demeure suffisait à fasciner jusqu’au roi des cieux.
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Car la magnificence de la cité où résidait la déesse Lakshmi, déguisée en femme, dépassait même ce que Sarada ou Seshnag pouvaient exprimer.
Chaupai
Lorsque les hérauts arrivèrent au lieu sacré où Rama était né, ils se réjouirent à la vue de la beauté de la cité. À la porte du palais, ils firent annoncer leur arrivée, et le roi Dasarath les fit aussitôt venir auprès de lui. Après s’être profondément inclinés, ils lui remirent la lettre ; dans sa joie, le roi se leva pour la recevoir. En la lisant, ses yeux se remplirent de larmes, tout son corps trembla et son cœur sembla près d’éclater. Rama et Lakshman dans son âme, et leur chère lettre à la main, il ne put prononcer un mot, ni bon ni mauvais. Enfin, reprenant courage, il lut la lettre, et toute la cour se réjouit d’entendre cette nouvelle certaine. Or Bharat jouait, et, ayant appris la nouvelle, il vint — lui, ou plutôt les deux frères — et demanda avec la plus grande modestie et affection : « Père, d’où vient cette lettre ? »

Source The Râmâyana of Tulsi Dâs, trad. F. S. Growse, 1883, archive.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire