Hindouisme

Para-Bhakti ou dévotion suprême — Le renoncement préparatoire

Nous avons maintenant achevé l’examen de ce que l’on peut appeler la Bhakti préparatoire, et nous entrons dans l’étude de la Parā-Bhakti, ou dévotion suprême. Nous devons parler d’une préparation à la pratique de cette Parā-Bhakti. Toutes ces préparations ne visent qu’à purifier l’âme. La répétition des noms, les rituels, les formes et les symboles, toutes ces pratiques diverses servent à purifier l’âme. Le plus puissant purificateur parmi toutes ces pratiques, celui sans lequel nul ne peut pénétrer dans les régions de cette dévotion supérieure (Parā-Bhakti), est le renoncement. Cela en effraie beaucoup ; pourtant, sans lui, aucun progrès spirituel n’est possible. Dans tous nos yogas, ce renoncement est nécessaire. Il est la pierre angulaire, le véritable centre et le véritable cœur de toute culture spirituelle : le renoncement. Telle est la religion : le renoncement.
Lorsque l’âme humaine se détourne des choses du monde et cherche à pénétrer dans des réalités plus profondes ; lorsque l’homme, l’esprit qui, ici, s’est en quelque sorte concrétisé et matérialisé, comprend qu’il va ainsi être détruit et presque réduit à l’état de matière, et détourne son visage de la matière — alors commence le renoncement, alors commence la véritable croissance spirituelle. Le renoncement du Karma-Yogi consiste à abandonner tous les fruits de son action ; il n’est pas attaché aux résultats de son labeur ; il ne se soucie d’aucune récompense, ici-bas ou dans l’au-delà. Le Râja-Yogi sait que la nature entière est destinée à permettre à l’âme d’acquérir de l’expérience, et que le résultat de toutes les expériences de l’âme est de lui faire prendre conscience de sa séparation éternelle d’avec la nature. L’âme humaine doit comprendre et réaliser qu’elle a été esprit, et non matière, de toute éternité, et que son union avec la matière n’est que temporaire et ne peut l’être que pour un temps. Le Râja-Yogi apprend la leçon du renoncement par sa propre expérience de la nature. Le Jnâna-Yogi doit traverser le plus rude de tous les renoncements, car il doit comprendre dès le départ que toute cette nature, qui semble si solide, n’est qu’une illusion. Il doit comprendre que tout ce qui constitue une manifestation, quelle qu’elle soit, de puissance dans la nature appartient à l’âme, et non à la nature. Il doit savoir dès le début que toute connaissance et toute expérience résident dans l’âme, et non dans la nature ; il doit donc, d’emblée et par la seule force de sa conviction rationnelle, s’arracher à tout lien avec la nature. Il laisse la nature et tout ce qui lui appartient s’en aller, il les laisse disparaître et tente de se tenir seul !
De tous les renoncements, le plus naturel, pour ainsi dire, est celui du Bhakti-Yogi. Ici, il n’y a ni violence, ni rien à abandonner, ni rien à arracher, pour ainsi dire, à nous-mêmes, ni rien dont nous devions nous séparer de force. Le renoncement du Bhakta est facile, fluide et aussi naturel que les choses qui nous entourent. Nous voyons chaque jour autour de nous la manifestation de ce genre de renoncement, quoique sous des formes plus ou moins caricaturales. Un homme se met à aimer une femme ; au bout d’un certain temps, il en aime une autre et se détache de la première. Celle-ci disparaît doucement, sans heurt, de son mental, sans qu’elle lui manque le moins du monde. Une femme aime un homme ; puis elle se met à en aimer un autre, et le premier disparaît tout naturellement de son mental. Un homme aime sa ville, puis il se met à aimer son pays, et son amour intense pour sa petite ville s’efface sans heurt, naturellement. De même, un homme apprend à aimer le monde entier ; son amour pour son pays, son patriotisme intense et fanatique disparaît sans lui faire de mal, sans aucune manifestation de violence. Un homme sans culture aime intensément les plaisirs des sens ; à mesure qu’il se cultive, il commence à aimer les plaisirs intellectuels, et ses jouissances sensorielles diminuent peu à peu. Aucun homme ne peut savourer un repas avec autant d’ardeur ou de plaisir qu’un chien ou un loup, mais les plaisirs qu’un homme tire des expériences et des accomplissements intellectuels, le chien ne pourra jamais les goûter. Au début, le plaisir est lié aux sens les plus bas ; mais dès qu’un animal atteint un plan d’existence supérieur, les plaisirs d’un ordre inférieur deviennent moins intenses. Dans la société humaine, plus un homme est proche de l’animal, plus ses plaisirs des sens sont puissants ; et plus l’homme est élevé et cultivé, plus il prend plaisir aux activités intellectuelles et à d’autres occupations plus raffinées. Ainsi, lorsqu’un homme s’élève au-dessus même du plan de l’intellect, au-dessus de celui de la simple pensée, lorsqu’il atteint le plan de la spiritualité et de l’inspiration divine, il y découvre un état de félicité auprès duquel tous les plaisirs des sens, ou même de l’intellect, ne sont rien. Quand la lune brille de tout son éclat, toutes les étoiles pâlissent ; et quand le soleil brille, la lune elle-même pâlit. Le renoncement nécessaire à l’accomplissement du Bhakti ne s’obtient pas en tuant quoi que ce soit : il survient simplement aussi naturellement que, devant une lumière toujours plus forte, les lumières moins intenses pâlissent de plus en plus, jusqu’à s’évanouir complètement. Ainsi, l’amour des plaisirs des sens et de l’intellect s’estompe, est rejeté et relégué dans l’ombre par l’amour de Dieu lui-même.
Cet amour de Dieu croît et prend une forme appelée Para-Bhakti, ou dévotion suprême. Les formes disparaissent, les rituels s’envolent, les livres sont dépassés ; les images, les temples, les églises, les religions et les sectes, les pays et les nationalités — toutes ces petites limitations et entraves tombent d’elles-mêmes pour celui qui connaît cet amour de Dieu. Rien ne demeure pour le lier ni entraver sa liberté. Un navire s’approche soudain d’un rocher magnétique, et ses boulons et ses barres de fer sont attirés et arrachés ; les planches se détachent et flottent librement sur l’eau. Ainsi, la grâce divine desserre les boulons et les barres qui enchaînent l’âme, et celle-ci devient libre. Dans ce renoncement qui accompagne la dévotion, il n’y a donc ni dureté, ni sécheresse, ni lutte, ni refoulement, ni suppression. Le Bhakta n’a à réprimer aucune de ses émotions ; il s’efforce seulement de les intensifier et de les diriger vers Dieu.

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 3, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire