Hindouisme

Para-Bhakti ou dévotion suprême — Le Dieu de l’amour est sa propre preuve

Quel est l’idéal de l’amant qui a complètement dépassé l’idée d’égoïsme, de troc et de marchandage, et qui ne connaît pas la peur ? Même au grand Dieu, un tel homme dira : « Je Vous donnerai tout ce que je possède, et je ne veux rien de Vous ; en vérité, il n’y a rien que je puisse appeler mien. » Lorsqu’un homme a acquis cette conviction, son idéal devient celui de l’amour parfait, celui d’un amour parfaitement intrépide. L’idéal le plus élevé d’une telle personne ne comporte aucune étroitesse liée à une particularité ; c’est l’amour universel, l’amour sans limites ni liens, l’amour lui-même, l’amour absolu. Ce grand idéal de la religion de l’amour est adoré et aimé absolument en tant que tel, sans l’aide d’aucun symbole ni d’aucune suggestion. C’est la forme la plus élevée de Para-Bhakti — le culte d’un idéal aussi englobant comme idéal ; toutes les autres formes de Bhakti ne sont que des étapes sur le chemin qui y conduit.
Tous nos échecs et toutes nos réussites dans la pratique de la religion de l’amour nous rapprochent de la réalisation de cet idéal unique. Objet après objet, l’aspirant se tourne vers eux, projetant successivement sur chacun l’idéal intérieur ; mais tous ces objets extérieurs se révèlent incapables d’exprimer l’idéal intérieur toujours plus vaste, et sont donc naturellement rejetés l’un après l’autre. Enfin, l’aspirant commence à penser qu’il est vain de chercher à réaliser l’idéal dans des objets extérieurs, que tous ces objets ne sont rien comparés à l’idéal lui-même ; et, avec le temps, il acquiert le pouvoir de réaliser l’idéal abstrait le plus élevé et le plus général, entièrement comme une abstraction qui, pour lui, est parfaitement vivante et réelle. Lorsque le dévot a atteint ce point, il n’est plus poussé à se demander si Dieu peut être démontré ou non, s’il est omnipotent et omniscient ou non. Pour lui, Il est seulement le Dieu d’amour ; Il est l’idéal suprême de l’amour, et cela suffit à toutes ses fins. En tant qu’amour, Il est une évidence en soi. Il n’est pas nécessaire de prouver à l’amant que l’être aimé existe. Les dieux-magistrats des autres formes de religion peuvent exiger de nombreuses preuves pour démontrer leur existence, mais le bhakta ne pense pas à de tels dieux, et ne peut pas y penser. Pour lui, Dieu existe entièrement comme amour. « Nul, ô bien-aimée, n’aime son mari pour l’amour de son mari ; c’est pour l’amour du Soi qui est en lui que le mari est aimé ; nul, ô bien-aimée, n’aime sa femme pour l’amour de sa femme ; c’est pour l’amour du Soi qui est en elle que la femme est aimée. »
Certains affirment que l’égoïsme est le seul moteur de toutes les activités humaines. Lui aussi est de l’amour, amoindri parce qu’il s’est particularisé. Lorsque je me pense comme embrassant l’Universel, il ne peut assurément y avoir en moi aucun égoïsme ; mais lorsque, par erreur, je pense n’être qu’un tout petit quelque chose, mon amour se particularise et se rétrécit. L’erreur consiste à rendre le champ de l’amour étroit et limité. Toutes les choses de l’univers sont d’origine divine et méritent d’être aimées ; il faut toutefois garder à l’esprit que l’amour du tout inclut l’amour des parties. Ce tout est le Dieu des bhaktas, et tous les autres dieux, les Pères célestes, les Souverains ou les Créateurs, ainsi que toutes les théories, les doctrines et les livres, n’ont pour eux ni but ni sens, puisqu’ils se sont élevés bien au-dessus de toutes ces choses par leur amour suprême et leur dévotion. Lorsque le cœur est purifié, nettoyé et rempli à ras bord du nectar divin de l’amour, toutes les autres idées de Dieu deviennent tout bonnement puériles et sont rejetées comme inadéquates ou indignes. Telle est véritablement la puissance de Para-Bhakti, ou Amour suprême ; et le bhakta parvenu à la perfection ne va plus voir Dieu dans les temples et les églises ; il ne connaît aucun lieu où il ne Le trouverait pas. Il Le trouve dans le temple comme hors du temple, il Le trouve dans la sainteté du saint comme dans la méchanceté de l’homme mauvais, car Il siège déjà glorieusement dans Son propre cœur, sous la forme de l’unique Lumière toute-puissante et inextinguible de l’Amour, qui brille éternellement et demeure à jamais présente.

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 3, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire