Hindouisme

Bhakti-Yoga — Maîtres incarnés et incarnation

Partout où Son nom est prononcé, ce lieu même est sacré. Combien plus sacré encore est l’homme qui prononce Son nom, et avec quelle vénération devons-nous approcher cet homme de qui nous vient la vérité spirituelle ! De tels grands maîtres de vérité spirituelle sont certes très rares en ce monde, mais le monde n’en est jamais tout à fait dépourvu. Ils sont toujours les plus belles fleurs de la vie humaine —
Dès que le monde en est absolument privé, il devient un enfer hideux et court à sa destruction.
Au-dessus de tous les maîtres ordinaires, et plus nobles qu’eux, se trouve une autre catégorie de maîtres : les Avatâras d’Ishvara, en ce monde. Ils peuvent transmettre la spiritualité par un simple toucher, voire par un simple souhait. Les caractères les plus bas et les plus dégradés deviennent des saints en une seconde, à leur commandement. Ils sont les Maîtres de tous les maîtres, les manifestations les plus hautes de Dieu à travers l’homme. Nous ne pouvons voir Dieu qu’à travers eux. Nous ne pouvons nous empêcher de les adorer ; et, en vérité, ils sont les seuls que nous ayons le devoir d’adorer.
Nul homme ne peut réellement voir Dieu autrement qu’à travers ces manifestations humaines. Si nous essayons de voir Dieu autrement, nous nous en faisons une caricature hideuse et croyons que cette caricature n’est pas pire que l’original. Il existe l’histoire d’un homme ignorant à qui l’on demanda de faire une image du dieu Shiva et qui, après des jours d’efforts acharnés, ne réussit à fabriquer que l’image d’un singe. Ainsi, chaque fois que nous essayons de penser à Dieu tel qu’il est dans sa perfection absolue, nous essuyons invariablement le plus pitoyable échec, car tant que nous sommes des hommes, nous ne pouvons le concevoir comme quelque chose de supérieur à l’homme. Le temps viendra où nous dépasserons notre nature humaine et le connaîtrons tel qu’il est ; mais tant que nous sommes des hommes, nous devons l’adorer dans l’homme et en tant qu’homme. Parlez autant que vous voudrez, faites autant d’efforts que vous voudrez, vous ne pouvez penser à Dieu autrement que comme à un homme. Vous pouvez prononcer de grands discours intellectuels sur Dieu et sur toutes les choses sous le soleil, devenir de grands rationalistes et vous convaincre que tous ces récits des Avatāras de Dieu sous forme humaine sont absurdes. Mais revenons un instant au simple bon sens pratique. Qu’y a-t-il derrière cette intelligence remarquable ? Zéro, rien, simplement autant d’écume. La prochaine fois que vous entendrez un homme prononcer une grande conférence intellectuelle contre l’adoration des Avatāras de Dieu, saisissez-le et demandez-lui quelle est son idée de Dieu, ce qu’il entend par « omnipotence », « omniprésence » et tous les termes semblables, au-delà de l’orthographe des mots. En réalité, ces mots ne signifient rien pour lui ; il ne peut leur donner aucun sens qui ne soit affecté par sa propre nature humaine ; il n’est pas mieux loti en la matière que l’homme de la rue qui n’a pas lu un seul livre. Cet homme de la rue, cependant, reste tranquille et ne trouble pas la paix du monde, tandis que ce grand parleur sème le trouble et la misère parmi les hommes. La religion est, après tout, réalisation, et nous devons établir la distinction la plus nette entre le discours et l’expérience intuitive. Ce que nous éprouvons au plus profond de notre âme est réalisation. Rien, en vérité, n’est aussi rare que le bon sens en la matière.
En vertu de notre constitution actuelle, nous sommes limités et contraints de voir Dieu comme un homme. Si, par exemple, les buffles veulent adorer Dieu, conformément à leur propre nature, ils le verront comme un immense buffle ; si un poisson veut adorer Dieu, il devra se le représenter comme un grand poisson, et l’homme doit le concevoir comme un homme. Ces conceptions diverses ne sont pas dues à une imagination maladivement active. On peut considérer que l’homme, le buffle et le poisson représentent autant de récipients, pour ainsi dire. Tous ces récipients se rendent à la mer de Dieu pour se remplir d’eau, chacun selon sa forme et sa capacité ; chez l’homme, l’eau prend la forme d’un homme, chez le buffle, celle d’un buffle, et chez le poisson, celle d’un poisson. Dans chacun de ces récipients se trouve la même eau de la mer de Dieu. Quand les hommes le voient, ils le voient comme un homme, et les animaux, s’ils ont une conception de Dieu, doivent le voir comme un animal, chacun selon son propre idéal. Nous ne pouvons donc nous empêcher de voir Dieu comme un homme et, par conséquent, nous sommes obligés de L’adorer comme un homme. Il n’y a pas d’autre voie.
Deux sortes d’hommes n’adorent pas Dieu comme un homme : la brute humaine, qui n’a aucune religion, et le Paramahamsa, qui s’est élevé au-dessus de toutes les faiblesses de l’humanité et a transcendé les limites de sa propre nature humaine. Pour lui, toute la nature est devenue son propre Soi. Lui seul peut adorer Dieu tel qu’il est. Ici aussi, comme dans tous les autres cas, les deux extrêmes se rejoignent. L’extrême de l’ignorance et l’autre extrême de la connaissance : aucun des deux ne se livre à des actes d’adoration. La brute humaine n’adore pas par ignorance, et les Jivanmuktas (âmes libres) n’adorent pas parce qu’ils ont réalisé Dieu en eux-mêmes. Étant entre ces deux pôles de l’existence, si quelqu’un vous dit qu’il ne va pas adorer Dieu comme un homme, prenez soin de cet homme avec bienveillance ; sans employer de terme plus dur, c’est un bavard irresponsable ; sa religion est faite pour des cerveaux dérangés et vides.
Dieu comprend les faiblesses humaines et devient homme pour faire du bien à l’humanité :
— « Chaque fois que la vertu décline et que la méchanceté prévaut, Je Me manifeste. Pour établir la vertu, détruire le mal et sauver les bons, Je viens d’un Yuga (âge) à l’autre. »
— « Les sots Me raillent, Moi qui ai pris forme humaine, sans connaître Ma véritable nature de Seigneur de l’univers. » Telle est la déclaration de Shri Krishna dans la Gita sur l’Incarnation. « Quand une immense vague de marée survient, dit Bhagavan Shri Ramakrishna, tous les petits ruisseaux et fossés se remplissent à ras bord, sans aucun effort ni aucune conscience de leur part ; ainsi, quand une Incarnation survient, une vague de spiritualité déferle sur le monde, et les gens sentent que l’air est presque saturé de spiritualité. »

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 3, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire