Hindouisme

Vedanta pratique et autres conférences — La voie vers la réalisation d’une religion universelle

Aucune quête n’a été plus chère au cœur humain que celle qui nous apporte la lumière de Dieu. Aucune étude n’a absorbé autant d’énergie humaine, dans le passé comme aujourd’hui, que l’étude de l’âme, de Dieu et de la destinée humaine. Même lorsque nous sommes entièrement absorbés par nos occupations quotidiennes, nos ambitions, notre travail, au cœur de nos luttes les plus intenses, il arrive parfois qu’une pause s’impose ; le mental s’arrête et veut connaître quelque chose au-delà de ce monde. Parfois, il entrevoit un domaine qui dépasse les sens, et il en résulte une lutte pour l’atteindre. Il en a toujours été ainsi, à toutes les époques et dans tous les pays. L’homme a voulu regarder au-delà, a voulu s’élargir ; et tout ce que nous appelons progrès, évolution, s’est toujours mesuré à cette unique quête : la quête de la destinée humaine, la quête de Dieu.
De même que nos luttes sociales se manifestent, parmi les différentes nations, sous la forme de diverses organisations sociales, la lutte spirituelle de l’homme se manifeste sous la forme de diverses religions ; et de même que les différentes organisations sociales se querellent constamment, sont constamment en guerre les unes contre les autres, ces organisations spirituelles ont été constamment en guerre les unes contre les autres, constamment en conflit. Les hommes appartenant à une organisation sociale particulière prétendent que le droit de vivre leur appartient à eux seuls ; et, tant qu’ils le peuvent, ils veulent exercer ce droit aux dépens des faibles. Nous savons qu’en ce moment même, une lutte féroce de ce genre se déroule en Afrique du Sud. De même, chaque secte religieuse a revendiqué le droit exclusif de vivre. Ainsi, nous constatons que, bien que rien n’ait apporté à l’homme davantage de bienfaits que la religion, rien ne lui a non plus apporté davantage d’horreurs. Rien n’a davantage contribué à la paix et à l’amour que la religion ; rien n’a suscité une haine plus féroce. Rien n’a rendu la fraternité humaine plus tangible que la religion ; rien n’a engendré une inimitié plus amère entre les hommes. Rien n’a créé davantage d’institutions charitables et d’hôpitaux pour les hommes, et même pour les animaux, que la religion ; rien n’a inondé le monde de plus de sang. Nous savons en même temps qu’il y a toujours eu un courant sous-jacent de pensée ; il y a toujours eu des groupes d’hommes, des philosophes, des étudiants en religions comparées qui ont tenté, et tentent encore, d’instaurer l’harmonie au milieu de toutes ces sectes discordantes et en conflit. Dans certains pays, ces tentatives ont réussi, mais à l’échelle du monde entier, elles ont échoué.
Il est certaines religions qui nous sont parvenues depuis la plus haute antiquité et qui sont pénétrées de l’idée que toutes les sectes doivent être autorisées à vivre, que chacune d’elles a un sens, une grande idée qui lui est propre, et qu’il est donc nécessaire, pour le bien du monde, de l’aider. À l’époque moderne, la même idée prévaut, et l’on tente, de temps à autre, de la mettre en pratique. Ces tentatives ne répondent pas toujours à nos attentes ni à l’efficacité requise. Bien plus, à notre grand désappointement, nous constatons parfois que nous nous querellons davantage encore.
Or, laissant de côté les études dogmatiques et considérant la chose avec bon sens, nous constatons d’emblée que toutes les grandes religions du monde sont animées d’une formidable force vitale. Certains diront peut-être qu’ils l’ignorent, mais l’ignorance n’est pas une excuse. Si un homme dit : « Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde extérieur ; par conséquent, ce qui s’y passe n’existe pas », cet homme est inexcusable. Or, vous qui observez partout dans le monde l’évolution de la pensée religieuse, vous savez parfaitement qu’aucune des grandes religions du monde n’a disparu ; bien plus, chacune d’elles progresse. Les chrétiens se multiplient, les musulmans se multiplient, les hindous gagnent du terrain, et les juifs aussi sont de plus en plus nombreux ; en se répandant dans le monde entier et en croissant rapidement, le judaïsme ne cesse d’élargir son giron.
Une seule religion du monde — une ancienne et grande religion — a décliné, et c’est le zoroastrisme, la religion des anciens Perses. Lors de la conquête de la Perse par les musulmans, il y a environ cent mille de ces personnes qui vinrent chercher refuge en Inde, tandis que d’autres restèrent dans l’ancienne Perse. Ceux qui étaient en Perse, victimes des persécutions constantes des musulmans, virent leur nombre diminuer jusqu’à ce qu’il n’en reste tout au plus que dix mille ; en Inde, ils sont environ quatre-vingt mille, mais leur nombre n’augmente pas. Bien sûr, il existe une difficulté initiale : ils ne convertissent pas les autres à leur religion. Et puis, cette poignée de personnes vivant en Inde, avec la coutume pernicieuse des mariages entre cousins, ne se multiplie pas. À cette seule exception près, toutes les grandes religions sont vivantes, se répandent et croissent. Nous devons nous rappeler que toutes les grandes religions du monde sont très anciennes ; aucune n’a été fondée à l’époque actuelle, et toutes les religions du monde tirent leur origine du pays situé entre le Gange et l’Euphrate ; aucune grande religion n’est née en Europe, aucune en Amérique, aucune ; toutes les religions sont d’origine asiatique et appartiennent à cette partie du monde. Si ce que disent les savants modernes est vrai — que la survie du plus apte est le critère —, ces religions prouvent, par le fait qu’elles sont toujours vivantes, qu’elles conviennent encore à certaines personnes. Il y a une raison à leur survie : elles font du bien à beaucoup. Regardez les musulmans : voyez comme ils se répandent dans certaines régions d’Asie du Sud et comme ils progressent en Afrique, tels un incendie. Les bouddhistes se répandent sans cesse dans toute l’Asie centrale. Les hindous, comme les juifs, ne convertissent pas les autres ; pourtant, peu à peu, d’autres peuples entrent dans l’hindouisme, adoptent les manières et les coutumes des hindous et se conforment à leurs usages. Vous savez tous que le christianisme se répand — quoique je ne sois pas certain que les résultats soient à la mesure de l’énergie déployée. La tentative de propagande des chrétiens présente un défaut considérable — défaut commun à toutes les institutions occidentales : la machine consomme quatre-vingt-dix pour cent de l’énergie, il y a trop de mécanismes. La prédication a toujours été l’affaire des peuples asiatiques. Les peuples occidentaux excellent dans l’organisation, les institutions sociales, les armées, les gouvernements, etc. ; mais, lorsqu’il s’agit de prêcher la religion, ils ne peuvent rivaliser avec l’Asiatique, dont c’est l’affaire depuis toujours, qui s’y connaît et n’emploie pas trop de mécanismes.
C’est donc un fait de l’histoire actuelle de la race humaine que toutes ces grandes religions existent, se répandent et se multiplient. Il y a certainement là un sens ; et si la volonté d’un Créateur omniscient et infiniment miséricordieux avait été qu’une seule de ces religions existe et que toutes les autres disparaissent, cela serait devenu un fait depuis bien, bien longtemps. S’il était vrai qu’une seule de ces religions est vraie et que toutes les autres sont fausses, elle aurait déjà conquis tout le terrain. Mais il n’en est pas ainsi : aucune n’a conquis tout le terrain. Toutes les religions progressent parfois — et parfois déclinent. Pensez-y : dans votre propre pays, il y a plus de soixante millions de personnes, et seulement vingt et un millions professent des religions de toutes sortes. Le progrès n’est donc pas constant. Dans chaque pays, probablement, si l’on établissait les statistiques, on constaterait que les religions progressent parfois et reculent parfois. Les sectes se multiplient sans cesse. Si les prétentions d’une religion, selon lesquelles elle détient toute la vérité et Dieu lui a révélé toute cette vérité dans un certain livre, étaient fondées, pourquoi y aurait-il tant de sectes ? Cinquante ans ne s’écoulent pas sans que vingt sectes soient fondées sur le même livre. Si Dieu a placé toute la vérité dans certains livres, Il ne nous les donne pas pour que nous nous querellions au sujet des textes. Voilà ce qu’il semble en être. Pourquoi ? Même si Dieu nous avait donné un livre contenant toute la vérité sur la religion, cela ne servirait à rien, car personne ne pourrait comprendre ce livre. Prenez la Bible, par exemple, et toutes les sectes qui existent parmi les chrétiens : chacune donne sa propre interprétation du même texte, et chacune affirme qu’elle seule comprend ce texte et que toutes les autres se trompent. Il en va de même pour chaque religion. Il existe de nombreuses sectes parmi les musulmans et les bouddhistes, et des centaines parmi les hindous. Je vous présente ces faits pour vous montrer que toute tentative visant à amener l’humanité entière à adopter une seule manière de penser en matière spirituelle a échoué et échouera toujours. Tout homme qui avance une théorie, même aujourd’hui, constate que, s’il s’éloigne de vingt milles de ses disciples, ceux-ci formeront vingt sectes. Vous voyez cela se produire sans cesse. Vous ne pouvez pas faire en sorte que tous se conforment aux mêmes idées : c’est un fait, et j’en remercie Dieu. Je ne suis contre aucune secte. Je me réjouis de leur existence et je souhaite seulement qu’elles continuent à se multiplier toujours davantage. Pourquoi ? Tout simplement pour cette raison : si vous, moi et tous ceux qui sont présents ici pensions exactement les mêmes pensées, il n’y aurait aucune pensée à penser. Nous savons que deux forces ou plus doivent entrer en collision pour produire le mouvement. C’est le choc des pensées, leur différenciation, qui éveille la pensée. Or, si nous pensions tous de la même façon, nous serions comme des momies égyptiennes dans un musée, nous regardant mutuellement d’un air absent — rien de plus ! Les tourbillons et les remous ne se produisent que dans un courant impétueux et vivant. Il n’y a pas de tourbillons dans une eau stagnante et morte. Quand les religions seront mortes, il n’y aura plus de sectes ; ce sera la paix et l’harmonie parfaites de la tombe. Mais tant que l’humanité pensera, il y aura des sectes. La diversité est le signe de la vie, et elle doit exister. Je prie pour qu’elles se multiplient, jusqu’à ce qu’il y ait finalement autant de sectes que d’êtres humains, et que chacun ait sa propre méthode, sa méthode individuelle de pensée en matière de religion.
Mais cette chose existe déjà. Chacun de nous pense à sa manière, mais son cours naturel a toujours été entravé et continue de l’être. Si l’on ne recourt pas directement à l’épée, on emploiera d’autres moyens. Écoutez seulement ce que dit l’un des meilleurs prédicateurs de New York : il prêche qu’il faut conquérir les Philippins, car c’est le seul moyen de leur enseigner le christianisme ! Ils sont déjà catholiques ; mais il veut en faire des presbytériens et, pour cela, il est prêt à faire peser sur sa race tout ce terrible péché de l’effusion de sang. Quelle horreur ! Et cet homme est l’un des plus grands prédicateurs de ce pays, l’un des hommes les mieux instruits. Songez à l’état du monde lorsqu’un homme comme lui n’a pas honte de se lever et de débiter de telles absurdités ; et songez à l’état du monde lorsqu’un public l’acclame ! Est-ce là la civilisation ? C’est l’ancienne soif de sang du tigre, du cannibale, du sauvage, qui ressurgit sous de nouveaux noms, dans de nouvelles circonstances. Que pourrait-ce être d’autre ? Si la situation est telle aujourd’hui, songez aux horreurs que le monde a traversées autrefois, lorsque chaque secte cherchait, par tous les moyens dont elle disposait, à mettre les autres en pièces. L’histoire le montre. Le tigre qui est en nous ne fait que dormir ; il n’est pas mort. Lorsque les occasions se présentent, il se réveille et, comme autrefois, use de ses griffes et de ses crocs. Outre l’épée, outre les armes matérielles, il existe des armes plus terribles encore : le mépris, la haine sociale et l’ostracisme social. Or, ce sont les pires châtiments que l’on inflige aux personnes qui ne pensent pas exactement comme nous. Et pourquoi tout le monde devrait-il penser exactement comme nous ? Je n’en vois pas la raison. Si je suis un homme raisonnable, je devrais me réjouir qu’ils ne pensent pas exactement comme moi. Je ne veux pas vivre dans un pays semblable à un tombeau ; je veux être un homme dans un monde d’hommes. Les êtres pensants doivent différer ; la différence est le premier signe de la pensée. Si je suis un homme réfléchi, je devrais certainement aimer vivre parmi des personnes réfléchies, là où les opinions divergent.
Alors se pose la question : comment toutes ces variétés peuvent-elles être vraies ? Si une chose est vraie, sa négation est fausse. Comment des opinions contradictoires peuvent-elles être vraies en même temps ? C’est à cette question que j’entends répondre. Mais je vais d’abord vous demander : les religions du monde sont-elles réellement contradictoires ? Je ne parle pas des formes extérieures dont sont revêtues les grandes pensées. Je ne parle pas des différents édifices, langues, rites, livres, etc., employés dans les diverses religions, mais de l’âme intérieure de chacune d’elles. Toute religion possède une âme qui lui est propre, et cette âme peut différer de celle d’une autre religion ; mais sont-elles contradictoires ? Se contredisent-elles ou se complètent-elles ? — voilà la question. Je me suis posé cette question alors que j’étais encore un tout jeune garçon, et je l’ai étudiée toute ma vie. Pensant que ma conclusion pourrait vous être utile, je vous la soumets. Je crois que ces religions ne sont pas contradictoires ; elles se complètent. Chaque religion, pour ainsi dire, prend une partie de la grande vérité universelle et consacre toute sa force à l’incarner et à la représenter. Elle apporte donc un élément supplémentaire, au lieu d’exclure. Voilà l’idée. Système après système apparaît, chacun incarnant une grande idée, et les idéaux doivent s’ajouter les uns aux autres. Telle est la marche de l’humanité. L’homme ne progresse jamais de l’erreur à la vérité, mais de vérité en vérité, d’une vérité moindre à une vérité supérieure — jamais de l’erreur à la vérité. L’enfant peut se développer davantage que le père, mais le père était-il pour autant dépourvu de raison ? L’enfant est le père, avec quelque chose de plus. Si votre savoir actuel est bien plus grand que lorsque vous étiez enfant, mépriseriez-vous aujourd’hui ce stade ? Reviendriez-vous sur le passé pour le qualifier de pure absurdité ? Pourtant, votre stade actuel, c’est le savoir de l’enfant, augmenté de quelque chose.
Puis, nous savons également qu’il peut exister des points de vue presque contradictoires sur une même chose, et que pourtant ils désignent tous cette même chose. Supposons qu’un homme voyage en direction du soleil et qu’à mesure qu’il avance, il prenne une photographie du soleil à chaque étape. À son retour, il possède de nombreuses photographies du soleil, qu’il nous présente. Nous voyons qu’aucune ne ressemble à une autre ; et pourtant, qui niera qu’elles représentent toutes le même soleil, vu de différents points de vue ? Prenez quatre photographies de cette église, prises de différents endroits : comme elles paraîtraient différentes, et pourtant elles représenteraient toutes cette église. De même, nous contemplons tous la vérité de différents points de vue, qui varient selon notre naissance, notre éducation, notre milieu, et ainsi de suite. Nous contemplons la vérité, en en recevant tout ce que ces circonstances nous permettent d’en recevoir, en la colorant de notre propre cœur, en la comprenant avec notre propre intellect et en la saisissant avec notre propre mental. Nous ne pouvons connaître de la vérité que ce qui nous concerne, que ce que nous sommes capables d’en recevoir. C’est ce qui distingue les hommes les uns des autres et suscite parfois même des idées contradictoires ; pourtant, nous appartenons tous à la même grande vérité universelle.
Mon idée est donc que toutes ces religions sont des forces différentes dans l’économie de dieu, œuvrant au bien de l’humanité, et qu’aucune ne peut mourir, aucune ne peut être détruite. De même qu’on ne peut détruire aucune force de la nature, on ne peut détruire aucune de ces forces spirituelles. Vous avez vu que chaque religion est vivante. De temps à autre, elle peut reculer ou progresser. À un moment, elle peut être dépouillée d’une grande partie de ses ornements ; à un autre, elle peut être couverte de toutes sortes d’ornements ; mais, quoi qu’il en soit, l’âme demeure toujours présente et ne peut jamais se perdre. L’idéal que représente chaque religion ne se perd jamais ; ainsi, chaque religion poursuit consciemment sa marche.
Et cette religion universelle dont les philosophes et d’autres ont rêvé dans tous les pays existe déjà. Elle est ici. De même que la fraternité universelle des hommes existe déjà, la religion universelle existe elle aussi. Vous qui avez voyagé au loin, lequel d’entre vous n’a pas trouvé des frères et des sœurs dans chaque nation ? J’en ai trouvé partout dans le monde. La fraternité existe déjà ; seules, des personnes en grand nombre ne le voient pas et ne font que la perturber en réclamant de nouvelles fraternités. La religion universelle, elle aussi, existe déjà. Si les prêtres et les autres personnes qui se sont donné pour tâche de prêcher différentes religions cessaient simplement de prêcher quelques instants, nous verrions qu’elle est là. Ils la perturbent sans cesse, car ils y trouvent leur intérêt. Vous voyez que, dans tous les pays, les prêtres sont très conservateurs. Pourquoi en est-il ainsi ? Très peu de prêtres guident le peuple ; la plupart sont guidés par lui et en sont les esclaves et les serviteurs. Si vous dites que c’est sec, ils disent que c’est sec ; si vous dites que c’est noir, ils disent que c’est noir. Si le peuple progresse, les prêtres doivent progresser. Ils ne peuvent rester à la traîne. Aussi, avant de blâmer les prêtres — c’est la mode de blâmer le prêtre —, vous devriez vous blâmer vous-mêmes. Vous n’obtenez que ce que vous méritez. Quel serait le sort d’un prêtre qui voudrait vous donner des idées nouvelles et avancées et vous conduire vers l’avant ? Ses enfants mourraient probablement de faim, et il serait vêtu de haillons. Il est soumis aux mêmes lois du monde que vous. « Si vous continuez d’avancer, dit-il, marchons avec vous. » Bien sûr, il existe des âmes d’exception que l’opinion publique n’intimide pas. Elles voient la vérité, et c’est la vérité seule qu’elles estiment. La vérité s’est emparée d’elles, les a comme possédées, et elles ne peuvent que marcher en avant. Elles ne regardent jamais en arrière, et, pour elles, les hommes n’existent pas. Dieu seul existe à leurs yeux ; Il est la Lumière devant elles, et elles suivent cette Lumière.
J’ai rencontré dans ce pays un monsieur mormon qui essaya de me convertir à sa foi. Je lui dis : « J’ai beaucoup de respect pour vos opinions, mais sur certains points nous ne sommes pas d’accord — j’appartiens à un ordre monastique, et vous croyez au mariage avec plusieurs femmes. Mais pourquoi n’allez-vous pas prêcher en Inde ? » Il fut alors stupéfait. Il dit : « Eh bien, vous ne croyez pas du tout au mariage, tandis que nous croyons à la polygamie, et pourtant vous me demandez d’aller dans votre pays ! » Je dis : « Oui ; mes compatriotes écouteront toute pensée religieuse, quelle qu’en soit la provenance. J’aimerais que vous alliez en Inde, d’abord parce que je crois fermement aux sectes. Ensuite, il y a en Inde beaucoup d’hommes qui ne sont absolument satisfaits d’aucune des sectes existantes et qui, à cause de cette insatisfaction, ne veulent rien avoir à faire avec la religion ; peut-être pourriez-vous en gagner quelques-uns. » Plus le nombre de sectes est grand, plus les gens ont de chances d’accéder à la religion. Dans un hôtel où l’on trouve toutes sortes de plats, chacun a la possibilité de satisfaire son appétit. Je souhaite donc que les sectes se multiplient dans chaque pays, afin que davantage de personnes aient la possibilité de mener une vie spirituelle. Ne pensez pas que les gens n’aiment pas la religion. Je ne le crois pas. Les prédicateurs ne peuvent pas leur donner ce dont ils ont besoin. Un homme qui a peut-être été stigmatisé comme athée, matérialiste ou autre peut rencontrer quelqu’un qui lui donne la vérité dont il a besoin ; il peut alors se révéler l’homme le plus spirituel de la communauté. Nous ne pouvons manger qu’à notre manière. Par exemple, nous, hindous, mangeons avec les doigts. Nos doigts sont plus souples que les vôtres ; vous ne pouvez pas les utiliser de la même façon. Il ne suffit pas que la nourriture soit servie : il faut aussi la prendre à sa manière particulière. Il ne suffit pas que vous ayez des idées spirituelles : elles doivent aussi vous parvenir selon votre propre méthode. Elles doivent parler votre langue, la langue de votre âme ; alors seulement elles vous satisferont. Quand vient l’homme qui parle ma langue et me transmet la vérité dans ma langue, je la comprends aussitôt et la reçois pour toujours. C’est là un fait capital.
Nous voyons maintenant qu’il existe différents degrés et types de mentaux humains, et quelle tâche les religions s’imposent ! Un homme énonce deux ou trois doctrines et prétend que sa religion devrait satisfaire toute l’humanité. Il s’en va dans le monde, la ménagerie de Dieu, une petite cage à la main, et dit : « Dieu, l’éléphant et tout le monde doivent entrer là-dedans. Même s’il faut découper l’éléphant en morceaux, il doit y entrer. » Il peut encore y avoir une secte qui compte quelques bonnes idées. Ses adeptes disent : « Tous les hommes doivent entrer ! » « Mais il n’y a pas de place pour eux. » « Peu importe ! Découpez-les en morceaux ; faites-les entrer d’une manière ou d’une autre ; s’ils n’entrent pas, eh bien, ils seront damnés. » Je n’ai jamais rencontré de prédicateur, de secte, qui s’arrête pour demander : « Pourquoi les gens ne nous écoutent-ils pas ? » Au lieu de cela, ils maudissent les gens et disent : « Les gens sont méchants. » Ils ne demandent jamais : « Pourquoi les gens n’écoutent-ils pas mes paroles ? Pourquoi ne puis-je leur faire voir la vérité ? Pourquoi ne puis-je leur parler dans leur langue ? Pourquoi ne puis-je leur ouvrir les yeux ? » Assurément, ils devraient le savoir mieux que quiconque ; et lorsqu’ils constatent que les gens ne les écoutent pas, s’ils doivent maudire quelqu’un, ce devrait être eux-mêmes. Mais c’est toujours la faute des gens ! Ils n’essaient jamais d’élargir suffisamment leur secte pour qu’elle accueille tout le monde.
Nous voyons donc immédiatement pourquoi il y a eu tant d’étroitesse d’esprit : la partie prétend toujours être le tout ; la petite unité finie revendique toujours l’infini. Songez à de petites sectes, nées il y a quelques centaines d’années dans des cerveaux humains faillibles, qui prétendent avec arrogance connaître toute la vérité infinie de Dieu ! Songez à cette arrogance ! Si elle révèle quelque chose, c’est bien la vanité des êtres humains. Et il n’est pas étonnant que de telles prétentions aient toujours échoué et, par la miséricorde du Seigneur, soient toujours destinées à échouer. Dans ce domaine, les musulmans ont eu la meilleure part ; chaque avancée s’est faite par l’épée — le Coran dans une main et l’épée dans l’autre : « Prenez le Coran, ou vous mourrez ; il n’y a pas d’autre choix ! » Vous savez, par l’histoire, à quel point leur succès fut extraordinaire ; pendant six cents ans, rien ne put leur résister, puis vint le moment où ils durent crier halte. Il en ira de même pour les autres religions si elles suivent les mêmes méthodes. Nous sommes de si grands enfants ! Nous oublions toujours la nature humaine. Quand nous commençons notre vie, nous pensons que notre destin sera extraordinaire, et rien ne peut nous faire renoncer à cette conviction. Mais en vieillissant, nous pensons autrement. Il en va de même pour les religions. À leurs débuts, lorsqu’elles s’étendent un peu, elles s’imaginent pouvoir changer l’esprit de toute la race humaine en quelques années, et se mettent à tuer et à massacrer pour faire des convertis par la force ; puis elles échouent et commencent à mieux comprendre. Nous voyons que ces sectes n’ont pas réussi à accomplir ce qu’elles s’étaient proposé, ce qui fut une grande bénédiction. Imaginez qu’une de ces sectes fanatiques ait réussi à s’imposer dans le monde entier : où en serait l’homme aujourd’hui ? Rendons grâce au Seigneur de ce qu’elles n’aient pas réussi ! Pourtant, chacune représente une grande vérité ; chaque religion représente une excellence particulière — quelque chose qui en est l’âme. Une vieille histoire me revient à l’esprit : il y avait des ogresses qui tuaient les gens et commettaient toutes sortes de méfaits ; mais elles-mêmes ne pouvaient être tuées, jusqu’à ce que quelqu’un découvre que leurs âmes se trouvaient dans certains oiseaux, et que tant que les oiseaux étaient en sûreté, rien ne pouvait détruire les ogresses. Ainsi, chacun de nous possède, pour ainsi dire, un tel oiseau où réside son âme ; il a un idéal, une mission à accomplir dans la vie. Tout être humain est l’incarnation d’un tel idéal, d’une telle mission. Quoi que vous puissiez perdre par ailleurs, tant que cet idéal n’est pas perdu et que cette mission n’est pas compromise, rien ne peut vous tuer. La richesse peut aller et venir, les malheurs peuvent s’amonceler jusqu’à former des montagnes, mais si vous avez préservé votre idéal dans son intégrité, rien ne peut vous tuer. Vous pouvez avoir vieilli, même atteindre cent ans, mais si cette mission est encore fraîche et jeune dans votre cœur, qu’est-ce qui pourrait vous tuer ? Mais quand cet idéal est perdu et que cette mission est compromise, rien ne peut vous sauver. Toutes les richesses, toute la puissance du monde ne vous sauveront pas. Et que sont les nations, sinon des individus réunis en plus grand nombre ? Ainsi, chaque nation a sa propre mission à accomplir dans cette harmonie des races ; et tant qu’elle reste fidèle à cet idéal, rien ne peut tuer cette nation ; mais si elle renonce à sa mission dans la vie et se tourne vers autre chose, sa vie devient brève et elle disparaît.
Il en va de même des religions. Le fait que toutes ces anciennes religions soient encore vivantes aujourd’hui prouve qu’elles ont dû préserver intacte leur mission ; malgré toutes leurs erreurs, malgré toutes les difficultés, malgré toutes les querelles, malgré toute l’accumulation de formes et de figures, le cœur de chacune d’elles est sain — c’est un cœur qui palpite, qui bat, qui est vivant. Aucune d’elles n’a perdu la grande mission pour laquelle elle est venue. Et il est merveilleux d’étudier cette mission. Prenons l’islam, par exemple. Les chrétiens ne haïssent aucune religion au monde autant que l’islam. Ils pensent que c’est la pire forme de religion qui ait jamais existé. Dès qu’un homme devient musulman, l’ensemble de l’islam l’accueille comme un frère à bras ouverts, sans faire aucune distinction, ce qu’aucune autre religion ne fait. Si l’un de vos Amérindiens devient musulman, le sultan de Turquie n’aurait aucune objection à dîner avec lui. S’il a de l’intelligence, aucune position ne lui est interdite. Dans ce pays, je n’ai encore jamais vu d’église où l’homme blanc et le Noir puissent s’agenouiller côte à côte pour prier. Songez-y : l’islam rend tous ses fidèles égaux — voilà donc, vous le voyez, l’excellence particulière de l’islam. En de nombreux passages du Coran, on trouve des idées très sensuelles de la vie. Peu importe. Ce que l’islam vient prêcher au monde, c’est cette fraternité concrète de tous ceux qui appartiennent à sa foi. C’est là l’essentiel de la religion musulmane ; toutes les autres idées concernant le paradis, la vie, etc., ne relèvent pas de l’islam. Ce sont des ajouts.
Chez les hindous, vous trouverez une seule idée nationale : la spiritualité. Dans aucune autre religion, dans aucun autre livre sacré du monde, vous ne trouverez autant d’énergie consacrée à définir l’idée de Dieu. Ils ont essayé de définir l’idéal de l’âme afin qu’aucune touche terrestre ne puisse le ternir. L’esprit doit être divin ; et l’esprit, compris comme esprit, ne doit pas être transformé en homme. La même idée d’unité, de réalisation de Dieu, l’omniprésent, est prêchée partout. Ils pensent qu’il est absurde de dire qu’Il vit au ciel, et tout le reste. C’est une idée purement humaine, anthropomorphique. Tout le ciel qui ait jamais existé est ici et maintenant. Un instant dans le temps infini vaut tout autant que n’importe quel autre instant. Si vous croyez en un Dieu, vous pouvez Le voir dès maintenant. Nous pensons que la religion commence lorsque vous avez réalisé quelque chose. Il ne s’agit pas de croire à des doctrines, ni de donner son assentiment intellectuel, ni de faire des déclarations. S’il y a un Dieu, L’avez-vous vu ? Si vous répondez « non », de quel droit pouvez-vous croire en Lui ? Si vous doutez qu’il y ait un Dieu, pourquoi ne vous efforcez-vous pas de Le voir ? Pourquoi ne renoncez-vous pas au monde et ne consacrez-vous pas toute votre vie à cet unique objectif ? Le renoncement et la spiritualité sont les deux grandes idées de l’Inde, et c’est parce que l’Inde s’attache à ces idées que toutes ses erreurs comptent si peu.
Chez les chrétiens, l’idée centrale qu’ils ont prêchée est la même : « Veillez et priez, car le royaume des Cieux est proche » — ce qui signifie : purifiez votre mental et tenez-vous prêts ! Et cet esprit ne meurt jamais. Vous vous souvenez que les chrétiens, même aux jours les plus sombres, même dans les pays chrétiens les plus superstitieux, s’efforcent toujours de se préparer à la venue du Seigneur, en essayant d’aider les autres, en construisant des hôpitaux, et ainsi de suite. Tant que les chrétiens restent fidèles à cet idéal, leur religion est vivante.
À présent, un idéal se présente à mon esprit. Ce n’est peut-être qu’un rêve. Je ne sais pas s’il se réalisera jamais dans ce monde, mais il vaut parfois mieux rêver que mourir au contact de faits austères. Les grandes vérités, même en rêve, sont bonnes, meilleures que de mauvais faits. Alors, rêvons.
Vous savez qu’il existe différents degrés de mental. Vous êtes peut-être un rationaliste pragmatique, animé par le bon sens : les formes et les cérémonies ne vous intéressent pas ; vous voulez des faits intellectuels, solides, qui sonnent juste, et eux seuls vous satisfont. Puis viennent les puritains, les musulmans, qui n’autorisent ni image ni statue dans leur lieu de culte. Fort bien ! Mais il est un autre homme, plus artiste. Il veut beaucoup d’art — beauté des lignes et des courbes, couleurs, fleurs, formes ; il veut des cierges, des lumières, tous les insignes et l’appareil du rituel, afin de voir Dieu. Son mental saisit Dieu sous ces formes, comme le vôtre Le saisit par l’intellect. Puis vient l’homme dévot, dont l’âme réclame Dieu : il n’a pas d’autre idée que de L’adorer et de Le louer. Et puis, il y a le philosophe, qui se tient à l’écart de tout cela et s’en moque. Il pense : « Quelle absurdité ! Quelles idées sur Dieu ! »
Ils peuvent se moquer les uns des autres, mais chacun a sa place dans ce monde. Tous ces mentaux différents, tous ces types différents sont nécessaires. S’il doit jamais exister une religion idéale, elle devra être assez vaste et assez ample pour nourrir tous ces mentaux. Elle devra donner au philosophe la force de la philosophie, au fidèle le cœur du dévot ; au ritualiste, elle offrira tout ce que le symbolisme le plus merveilleux peut transmettre ; au poète, elle donnera autant de cœur qu’il peut en accueillir, et bien d’autres choses encore. Pour créer une religion aussi vaste, nous devrons remonter à l’époque où les religions ont commencé et les accueillir toutes.
Notre mot d’ordre sera donc l’acceptation, et non l’exclusion. Non pas seulement la tolérance, car la prétendue tolérance est souvent un blasphème, et je n’y crois pas. Je crois en l’acceptation. Pourquoi devrais-je tolérer ? La tolérance signifie que je pense que vous avez tort et que je vous laisse simplement vivre. N’est-ce pas un blasphème de penser que vous et moi permettons aux autres de vivre ? J’accepte toutes les religions du passé et je pratique avec elles toutes ; je rends un culte à Dieu dans chacune d’elles, sous la forme qu’elles lui donnent. J’irai à la mosquée du musulman ; j’entrerai dans l’église du chrétien et m’agenouillerai devant le crucifix ; j’entrerai dans le temple bouddhiste, où je prendrai refuge dans le Bouddha et dans sa Loi. J’irai dans la forêt m’asseoir en méditation avec l’hindou qui cherche à voir la Lumière qui éclaire le cœur de chacun.
Non seulement je ferai tout cela, mais je garderai mon cœur ouvert à tout ce qui pourra advenir dans l’avenir. Le livre de Dieu est-il achevé ? Ou bien sa révélation se poursuit-elle sans interruption ? C’est un livre merveilleux que celui des révélations spirituelles du monde. La Bible, les Vedas, le Coran et tous les autres livres sacrés n’en sont que quelques pages, tandis qu’un nombre infini de pages reste encore à dévoiler. Je le laisserais ouvert à toutes ces pages. Nous nous tenons dans le présent, mais nous nous ouvrons à l’avenir infini. Nous accueillons tout ce qui a existé dans le passé, nous jouissons de la lumière du présent et nous ouvrons chaque fenêtre de notre cœur à tout ce qui viendra dans l’avenir. Hommage à tous les prophètes du passé, à tous les grands êtres du présent et à tous ceux qui viendront dans l’avenir !

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 2, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire