( Prononcé à Londres )
L’être humain s’accroche avec une grande ténacité aux sens. Pourtant, si substantiel que puisse lui sembler le monde extérieur dans lequel il vit et se meut, vient un moment, dans la vie des individus comme dans celle des races, où, involontairement, ils demandent : « Est-ce réel ? » Même celui qui ne trouve jamais un instant pour mettre en doute la fiabilité de ses sens, dont chaque moment est occupé par quelque forme de jouissance sensorielle — même lui, la mort le surprend, et il est lui aussi contraint de demander : « Est-ce réel ? » La religion commence par cette question et s’achève par sa réponse. Même dans le passé lointain, là où l’histoire écrite ne peut nous être d’aucun secours, dans la lumière mystérieuse de la mythologie, au crépuscule indistinct de la civilisation, nous découvrons que la même question était posée : « Qu’advient-il de tout cela ? Qu’est-ce qui est réel ? »
L’être humain s’accroche avec une grande ténacité aux sens. Pourtant, si substantiel que puisse lui sembler le monde extérieur dans lequel il vit et se meut, vient un moment, dans la vie des individus comme dans celle des races, où, involontairement, ils demandent : « Est-ce réel ? » Même celui qui ne trouve jamais un instant pour mettre en doute la fiabilité de ses sens, dont chaque moment est occupé par quelque forme de jouissance sensorielle — même lui, la mort le surprend, et il est lui aussi contraint de demander : « Est-ce réel ? » La religion commence par cette question et s’achève par sa réponse. Même dans le passé lointain, là où l’histoire écrite ne peut nous être d’aucun secours, dans la lumière mystérieuse de la mythologie, au crépuscule indistinct de la civilisation, nous découvrons que la même question était posée : « Qu’advient-il de tout cela ? Qu’est-ce qui est réel ? »
L’une des Upanishads les plus poétiques, la Katha Upanishad, commence par cette question : « Lorsqu’un homme meurt, un débat s’élève. Les uns déclarent qu’il a disparu à jamais, les autres soutiennent qu’il vit encore. Qui a raison ? » Différentes réponses ont été données. Tout le domaine de la métaphysique, de la philosophie et de la religion est, en réalité, rempli de réponses diverses à cette question. En même temps, on a tenté de la faire taire, de mettre fin au trouble du mental qui demande : « Qu’y a-t-il au-delà ? Qu’est-ce qui est réel ? » Mais tant que la mort subsistera, toutes ces tentatives pour étouffer la question se révéleront toujours infructueuses. Nous pouvons parler de ne rien voir au-delà et de limiter tous nos espoirs et toutes nos aspirations à l’instant présent, et lutter avec acharnement pour ne rien penser au-delà du monde des sens ; peut-être même que tout ce qui nous entoure contribue à nous maintenir dans ses étroites limites. Le monde entier peut s’unir pour nous empêcher de dépasser le présent. Pourtant, tant qu’il y aura la mort, la question reviendra sans cesse : « La mort est-elle la fin de toutes ces choses auxquelles nous nous attachons comme si elles étaient les plus réelles de toutes les réalités, les plus substantielles de toutes les substances ? » Le monde disparaît en un instant et s’évanouit. Debout au bord d’un précipice, au-delà duquel s’ouvre le gouffre béant de l’infini, tout mental, aussi endurci soit-il, ne peut que reculer et demander : « Est-ce réel ? » Les espoirs de toute une vie, construits peu à peu grâce à toutes les forces d’un grand mental, s’évanouissent en une seconde. Sont-ils réels ? Il faut répondre à cette question. Le temps n’en atténue jamais la force ; au contraire, il la renforce.
Vient ensuite le désir d’être heureux. Nous courons après tout pour nous rendre heureux ; nous poursuivons notre folle course dans le monde extérieur des sens. Si vous interrogez le jeune homme à qui la vie réussit, il déclarera qu’elle est réelle ; et il le pense vraiment. Peut-être, lorsque ce même homme vieillira et constatera que la fortune lui échappe sans cesse, déclarera-t-il alors que c’est le destin. Il finit par découvrir que ses désirs ne peuvent être satisfaits. Où qu’il aille, un mur adamantin se dresse au-delà duquel il ne peut passer. Toute activité des sens entraîne une réaction. Tout est évanescent. La jouissance, la souffrance, le luxe, la richesse, le pouvoir et la pauvreté, et même la vie elle-même, tout est évanescent.
Deux attitudes restent possibles à l’humanité. La première consiste à croire, comme les nihilistes, que tout n’est rien, que nous ne savons rien et que nous ne pourrons jamais rien savoir, ni de l’avenir, ni du passé, ni même du présent. Car il faut se rappeler que celui qui nie le passé et l’avenir et veut s’en tenir au présent est tout simplement un fou. Autant nier le père et la mère et affirmer l’enfant. Ce serait tout aussi logique. Pour nier le passé et l’avenir, il faut inévitablement nier aussi le présent. Telle est l’une des attitudes possibles, celle des nihilistes. Je n’ai jamais vu personne capable de devenir réellement nihiliste, ne serait-ce qu’une minute. Il est très facile d’en parler.
Deux attitudes restent possibles à l’humanité. La première consiste à croire, comme les nihilistes, que tout n’est rien, que nous ne savons rien et que nous ne pourrons jamais rien savoir, ni de l’avenir, ni du passé, ni même du présent. Car il faut se rappeler que celui qui nie le passé et l’avenir et veut s’en tenir au présent est tout simplement un fou. Autant nier le père et la mère et affirmer l’enfant. Ce serait tout aussi logique. Pour nier le passé et l’avenir, il faut inévitablement nier aussi le présent. Telle est l’une des attitudes possibles, celle des nihilistes. Je n’ai jamais vu personne capable de devenir réellement nihiliste, ne serait-ce qu’une minute. Il est très facile d’en parler.
Il y a ensuite l’autre position : chercher une explication, chercher le réel, découvrir, au milieu de ce monde éternellement changeant et évanescent, ce qui est réel. Dans ce corps, qui est un agrégat de molécules de matière, y a-t-il quoi que ce soit de réel ? Telle a été la quête tout au long de l’histoire du mental humain. Dès les temps les plus anciens, nous trouvons souvent des éclairs de lumière qui pénètrent l’esprit des hommes. Nous voyons que l’homme, même alors, allait au-delà de ce corps et trouvait quelque chose qui n’est pas ce corps extérieur, bien qu’il lui ressemble beaucoup, soit bien plus complet, bien plus parfait, et demeure même lorsque ce corps est dissous. Nous lisons dans les hymnes du Rig-Veda, adressés au dieu du Feu qui brûle un corps mort : « Emporte-le, ô Feu, doucement dans tes bras, donne-lui un corps parfait, un corps radieux, conduis-le là où vivent les pères, là où il n’y a plus de chagrin, là où il n’y a plus de mort. » Vous trouverez la même idée dans toutes les religions. Et une autre idée l’accompagne. Il est significatif que toutes les religions, sans exception, soutiennent que l’homme est une déchéance de ce qu’il était, qu’elles l’expriment en termes mythologiques, dans le langage limpide de la philosophie ou dans les belles expressions de la poésie. C’est le fait qui ressort de toutes les Écritures et de toutes les mythologies : l’homme tel qu’il est aujourd’hui est une déchéance de ce qu’il était. C’est le noyau de vérité que renferme le récit de la chute d’Adam dans les Écritures juives. Cette idée est répétée sans cesse dans les Écritures des Hindous : le rêve d’une époque qu’ils appellent l’Âge de la Vérité, où nul ne mourait sans le vouloir, où chacun pouvait garder son corps aussi longtemps qu’il le désirait, et où son mental était pur et fort. Il n’y avait ni mal ni souffrance ; et l’époque actuelle est une corruption de cet état de perfection. À côté de cela, nous trouvons partout le récit du déluge. Ce récit lui-même prouve que toutes les religions considèrent l’époque actuelle comme une corruption d’une époque antérieure. Le monde devint de plus en plus corrompu, jusqu’à ce que le déluge emportât une grande partie de l’humanité ; alors recommença l’ascension. Le monde remonte lentement pour atteindre une fois encore cet ancien état de pureté. Vous connaissez tous le récit du déluge dans l’Ancien Testament. Le même récit était connu des anciens Babyloniens, des Égyptiens, des Chinois et des Hindous. Manu, un grand sage de l’Antiquité, priait sur les rives du Gangâ lorsqu’un petit vairon vint lui demander protection ; il le plaça dans un pot d’eau qu’il avait devant lui. « Que veux-tu ? » demanda Manu. Le petit vairon déclara qu’un poisson plus gros le poursuivait et qu’il voulait être protégé. Manu emporta le petit poisson chez lui et, au matin, celui-ci était devenu aussi gros que le pot et dit : « Je ne peux plus vivre dans ce pot. » Manu le plaça dans un bassin et, le lendemain, il était aussi gros que le bassin et déclara qu’il ne pouvait plus y vivre. Manu dut donc l’emmener dans une rivière et, au matin, le poisson remplissait la rivière. Manu le plaça alors dans l’océan, et il déclara : « Manu, je suis le Créateur de l’univers. J’ai pris cette forme pour venir t’avertir que je vais submerger le monde. Construis une arche et places-y un couple de chaque espèce animale ; fais entrer ta famille dans l’arche, et ma corne émergera de l’eau. Attache l’arche à cette corne ; lorsque le déluge se retirera, sors et repeuple la terre. » Le monde fut donc submergé, et Manu sauva sa propre famille, deux animaux de chaque espèce et des graines de chaque plante. Lorsque le déluge se retira, il vint repeupler le monde ; et nous sommes tous appelés « hommes », car nous sommes les descendants de Manu.
Or, le langage humain est la tentative d’exprimer la vérité qui est en nous. Je suis pleinement convaincu qu’un bébé dont le langage se compose de sons inintelligibles tente d’exprimer la philosophie la plus élevée ; seulement, il n’a ni les organes ni les moyens de l’exprimer. La différence entre le langage des plus grands philosophes et les balbutiements des bébés est une différence de degré, et non de nature. Ce que vous appelez le langage le plus exact, le plus systématique et le plus mathématique de notre époque, et les langages vagues, mystiques et mythologiques des anciens, ne diffèrent qu’en degré. Tous recèlent une grande idée qui, pour ainsi dire, lutte pour s’exprimer ; souvent, ces anciennes mythologies cachent des pépites de vérité ; et souvent, je regrette de le dire, les belles phrases raffinées des modernes ne cachent qu’un tissu d’inepties. Ainsi, nous n’avons pas à rejeter une chose parce qu’elle est enveloppée de mythologie, parce qu’elle ne correspond pas aux idées de monsieur Untel ou de madame Unetelle, à notre époque. Si les gens doivent rire de la religion parce que la plupart des religions déclarent que les hommes doivent croire aux mythologies enseignées par tel ou tel prophète, ils devraient rire davantage de ces modernes. De nos jours, si un homme cite Moïse, Bouddha ou le Christ, on se moque de lui ; mais qu’il cite Huxley, Tyndall ou Darwin, et on l’avale sans broncher. « Huxley l’a dit », cela suffit à beaucoup. Nous sommes vraiment débarrassés des superstitions ! Celle-là était une superstition religieuse, et celle-ci une superstition scientifique ; seulement, à travers cette première superstition, des idées de spiritualité porteuses de vie ont été transmises ; et à travers cette superstition moderne, ce sont la luxure et la cupidité qui se répandent. Cette superstition-là était le culte de Dieu, et celle-ci est le culte du vil argent, de la célébrité ou du pouvoir. Voilà la différence.
Pour revenir à la mythologie. Derrière toutes ces histoires, nous trouvons une idée qui domine toutes les autres : l’homme est une dégénérescence de ce qu’il était. Si l’on en vient à notre époque, la recherche moderne semble rejeter absolument cette thèse. Les évolutionnistes semblent contredire entièrement cette affirmation. Selon eux, l’homme est issu de l’évolution du mollusque ; par conséquent, ce qu’affirme la mythologie ne peut être vrai. Il existe toutefois en Inde une mythologie capable de concilier ces deux positions. La mythologie indienne repose sur une théorie des cycles : tout progrès se fait par vagues. Chaque vague est suivie d’un déclin, puis d’une remontée au moment suivant ; celle-ci est suivie d’un nouveau déclin, puis d’une autre remontée. Le mouvement est cyclique. Certes, même au regard de la recherche moderne, il est vrai que l’homme ne peut être simplement le produit d’une évolution. Toute évolution présuppose une involution. Le scientifique moderne vous dira qu’on ne peut tirer d’une machine qu’une quantité d’énergie égale à celle qu’on y a préalablement introduite. Rien ne peut être produit à partir de rien. Si l’homme est issu de l’évolution du mollusque, alors l’homme parfait — l’homme-Bouddha, l’homme-Christ — était en germe dans le mollusque. S’il n’en est pas ainsi, d’où viennent ces personnalités gigantesques ? Rien ne peut venir de rien. Nous sommes donc en mesure de concilier les Écritures avec les lumières modernes. Cette énergie qui se manifeste lentement à travers différents stades, jusqu’à devenir l’homme parfait, ne peut venir de rien. Elle existait quelque part ; et si le mollusque ou le protoplasme est le premier point auquel vous puissiez la faire remonter, ce protoplasme devait, d’une manière ou d’une autre, contenir cette énergie.
Une grande discussion est en cours pour savoir si l’agrégat de matériaux que nous appelons le corps est la cause de la manifestation de la force que nous appelons l’âme, la pensée, etc., ou si c’est la pensée qui manifeste ce corps. Les religions du monde soutiennent bien sûr que la force appelée pensée manifeste le corps, et non l’inverse. Certaines écoles de pensée modernes soutiennent que ce que nous appelons pensée n’est que le résultat de l’ajustement des parties de la machine que nous appelons le corps. Adopter la seconde position, selon laquelle l’âme, ou la masse de pensées, ou quel que soit le nom que vous lui donniez, est le résultat de cette machine, le résultat des combinaisons chimiques et physiques de la matière qui constitue le corps et le cerveau, laisse la question sans réponse. Qu’est-ce qui constitue le corps ? Quelle force combine les molécules pour leur donner la forme d’un corps ? Quelle force puise dans la masse de matière environnante pour former mon corps d’une certaine manière, un autre corps d’une autre manière, et ainsi de suite ? Qu’est-ce qui produit ces distinctions infinies ? Dire que la force appelée âme résulte des combinaisons des molécules du corps, c’est mettre la charrue avant les bœufs. Comment ces combinaisons se sont-elles formées ; où était la force qui les a produites ? Si vous dites qu’une autre force était la cause de ces combinaisons, que l’âme était le résultat de cette matière et que cette âme — qui a combiné une certaine masse de matière — était elle-même le résultat de ces combinaisons, vous ne répondez pas à la question. Il faut retenir la théorie qui explique le plus grand nombre de faits, sinon tous, sans contredire les autres théories existantes. Il est plus logique de dire que la force qui s’empare de la matière et forme le corps est la même que celle qui se manifeste à travers ce corps. Dire, par conséquent, que les forces de la pensée manifestées par le corps résultent de l’agencement des molécules et n’ont pas d’existence indépendante n’a aucun sens ; pas plus qu’une force ne peut évoluer à partir de la matière. Il est plutôt possible de démontrer que ce que nous appelons matière n’existe pas du tout. Ce n’est qu’un certain état de la force. On peut prouver que la solidité, la dureté ou tout autre état de la matière résulte du mouvement. L’augmentation du mouvement tourbillonnaire communiqué aux fluides leur confère la force des solides. Une masse d’air animée d’un mouvement tourbillonnaire, comme dans une tornade, devient semblable à un solide et, par son impact, brise ou tranche les solides. Un fil de toile d’araignée, s’il pouvait se déplacer à une vitesse presque infinie, serait aussi résistant qu’une chaîne de fer et trancherait un chêne. Considéré sous cet angle, il serait plus facile de prouver que ce que nous appelons matière n’existe pas. Mais on ne peut pas le prouver dans l’autre sens.
Quelle est la force qui se manifeste à travers le corps ? Il est évident pour nous tous, quelle que soit cette force, qu’elle prélève, pour ainsi dire, des particules et les agence en formes — le corps humain. Personne d’autre ne vient manipuler les corps à notre place, à vous et à moi. Je n’ai jamais vu quelqu’un manger à ma place. C’est à moi de l’assimiler, de fabriquer le sang, les os et tout le reste à partir de cette nourriture. Quelle est cette force mystérieuse ? Les idées concernant l’avenir et le passé semblent terrifiantes pour beaucoup. Pour beaucoup, elles ne semblent être que de simples spéculations.
Nous nous en tiendrons au sujet présent. Quelle est cette force qui agit maintenant à travers nous ? Nous savons qu’autrefois, dans toutes les Écritures anciennes, cette puissance, cette manifestation de puissance, était conçue comme une substance lumineuse ayant la forme de ce corps et qui demeurait même après la chute de celui-ci. Plus tard, cependant, nous voyons apparaître une idée plus élevée : ce corps lumineux ne représentait pas la force. Tout ce qui a une forme doit résulter de combinaisons de particules et nécessite quelque chose d’autre, qui le mette en mouvement. Si ce corps a besoin de quelque chose qui ne soit pas le corps pour le manipuler, le corps lumineux, par la même nécessité, aura lui aussi besoin de quelque chose d’autre que lui-même pour le manipuler. Ainsi, cette chose fut appelée l’âme, l’Atman en sanskrit. C’était l’Atman qui, par l’intermédiaire du corps lumineux, pour ainsi dire, agissait sur le corps grossier extérieur. Le corps lumineux est considéré comme le réceptacle du mental, tandis que l’Atman est au-delà de lui. Il n’est pas même le mental ; il met le mental en mouvement et, par l’intermédiaire du mental, le corps. Vous avez un Atman, j’en ai un autre : chacun de nous a un Atman distinct et un corps subtil distinct, et c’est par leur intermédiaire que nous agissons sur le corps grossier extérieur. On posa alors des questions sur cet Atman, sur sa nature. Qu’est-ce que cet Atman, cette âme humaine qui n’est ni le corps ni le mental ? De grandes discussions s’ensuivirent. Des spéculations furent émises, différentes nuances de recherche philosophique virent le jour ; et je vais essayer de vous présenter certaines des conclusions auxquelles on est parvenu au sujet de cet Atman.
Nous nous en tiendrons au sujet présent. Quelle est cette force qui agit maintenant à travers nous ? Nous savons qu’autrefois, dans toutes les Écritures anciennes, cette puissance, cette manifestation de puissance, était conçue comme une substance lumineuse ayant la forme de ce corps et qui demeurait même après la chute de celui-ci. Plus tard, cependant, nous voyons apparaître une idée plus élevée : ce corps lumineux ne représentait pas la force. Tout ce qui a une forme doit résulter de combinaisons de particules et nécessite quelque chose d’autre, qui le mette en mouvement. Si ce corps a besoin de quelque chose qui ne soit pas le corps pour le manipuler, le corps lumineux, par la même nécessité, aura lui aussi besoin de quelque chose d’autre que lui-même pour le manipuler. Ainsi, cette chose fut appelée l’âme, l’Atman en sanskrit. C’était l’Atman qui, par l’intermédiaire du corps lumineux, pour ainsi dire, agissait sur le corps grossier extérieur. Le corps lumineux est considéré comme le réceptacle du mental, tandis que l’Atman est au-delà de lui. Il n’est pas même le mental ; il met le mental en mouvement et, par l’intermédiaire du mental, le corps. Vous avez un Atman, j’en ai un autre : chacun de nous a un Atman distinct et un corps subtil distinct, et c’est par leur intermédiaire que nous agissons sur le corps grossier extérieur. On posa alors des questions sur cet Atman, sur sa nature. Qu’est-ce que cet Atman, cette âme humaine qui n’est ni le corps ni le mental ? De grandes discussions s’ensuivirent. Des spéculations furent émises, différentes nuances de recherche philosophique virent le jour ; et je vais essayer de vous présenter certaines des conclusions auxquelles on est parvenu au sujet de cet Atman.
Les différentes philosophies semblent s’accorder sur le fait que cet ātman, quel qu’il soit, n’a ni forme ni apparence, et que ce qui n’a ni forme ni apparence doit être omniprésent. Le temps commence avec le mental ; l’espace aussi se trouve dans le mental. La causalité ne peut exister sans le temps. Sans l’idée de succession, il ne peut y avoir aucune idée de causalité. Le temps, l’espace et la causalité se trouvent donc dans le mental, et puisque cet ātman est au-delà du mental et sans forme, il doit être au-delà du temps, au-delà de l’espace et au-delà de la causalité. Or, s’il est au-delà du temps, de l’espace et de la causalité, il doit être infini. Vient alors la spéculation la plus élevée de notre philosophie. L’infini ne peut être deux. Si l’âme est infinie, il ne peut y avoir qu’une seule Âme, et toutes les idées d’âmes multiples — vous en ayant une, moi une autre, et ainsi de suite — ne sont pas réelles. L’Homme véritable est donc un et infini, l’Esprit omniprésent. Et l’homme apparent n’est qu’une limitation de cet Homme véritable. En ce sens, les mythologies ont raison de dire que l’homme apparent, si grand soit-il, n’est qu’un pâle reflet de l’Homme véritable qui est au-delà. L’Homme véritable, l’Esprit, étant au-delà de la cause et de l’effet, et n’étant lié ni par le temps ni par l’espace, doit donc être libre. Il n’a jamais été lié et ne pouvait l’être. L’homme apparent, le reflet, est limité par le temps, l’espace et la causalité, et se trouve donc lié. Ou, pour reprendre les termes de certains de nos philosophes, il semble être lié, mais en réalité ne l’est pas. Telle est la réalité en nos âmes : cette omniprésence, cette nature spirituelle, cette infinité. Chaque âme est infinie ; il n’est donc pas question de naissance ni de mort. On examinait des enfants. L’examinateur leur posa des questions plutôt difficiles, dont celle-ci : « Pourquoi la Terre ne tombe-t-elle pas ? » Il voulait susciter des réponses sur la gravitation. La plupart des enfants ne purent pas répondre du tout ; quelques-uns répondirent que c’était à cause de la gravitation ou de quelque chose de ce genre. Une petite fille pleine d’esprit répondit par une autre question : « Où devrait-elle tomber ? » La question est absurde. Où la Terre devrait-elle tomber ? Pour la Terre, il n’y a ni chute ni élévation. Dans l’espace infini, il n’y a ni haut ni bas ; cela n’existe que dans le relatif. Où l’infini peut-il aller ou venir ? D’où viendrait-il et où irait-il ?
Ainsi, lorsque les gens cessent de penser au passé ou à l’avenir, lorsqu’ils abandonnent l’idée du corps, parce que le corps vient et s’en va et qu’il est limité, ils se sont alors élevés à un idéal supérieur. Le corps n’est pas l’Homme véritable, pas plus que le mental, car le mental croît et décroît. C’est l’Esprit au-delà qui, seul, peut vivre éternellement. Le corps et le mental changent continuellement et ne sont, en fait, que des noms désignant des séries de phénomènes changeants, comme les fleuves dont les eaux sont en perpétuel mouvement, tout en donnant l’apparence de cours ininterrompus. Chaque particule de ce corps change continuellement ; nul ne conserve le même corps pendant plusieurs minutes d’affilée, et pourtant nous le croyons identique. Il en va de même pour le mental : un instant il est heureux, l’instant suivant malheureux ; un instant fort, l’instant suivant faible ; un tourbillon en perpétuel changement. Cela ne peut être l’Esprit, qui est infini. Le changement ne peut exister que dans le limité. Dire que l’infini change d’une manière ou d’une autre est absurde ; cela ne se peut. Vous pouvez vous déplacer et je peux me déplacer, en tant que corps limités ; chaque particule de cet univers est en perpétuel mouvement, mais si l’on considère l’univers comme une unité, comme un tout, il ne peut se déplacer ni changer. Le mouvement est toujours relatif. Je me déplace par rapport à quelque chose d’autre. Toute particule de cet univers peut changer par rapport à une autre particule ; mais si l’on considère l’univers entier comme un tout, par rapport à quoi pourrait-il se déplacer ? Il n’existe rien en dehors de lui. Ainsi, cette Unité infinie est immuable, immobile, absolue, et c’est l’Homme véritable. Notre réalité réside donc dans l’Universel, et non dans le limité. Ce sont là de vieilles illusions, aussi réconfortantes soient-elles : croire que nous sommes de petits êtres limités, en perpétuel changement. Les gens sont effrayés lorsqu’on leur dit qu’ils sont l’Être universel, présent partout. C’est à travers tout que vous agissez, à travers chaque pied que vous avancez, à travers chaque lèvre que vous parlez, à travers chaque cœur que vous ressentez.
Les gens sont effrayés lorsqu’on leur dit cela. Ils vous demanderont sans cesse s’ils ne vont pas perdre leur individualité. Qu’est-ce que l’individualité ? J’aimerais bien la voir. Un bébé n’a pas de moustache ; lorsqu’il devient un homme, il a peut-être une moustache et une barbe. Son individualité serait perdue si elle se trouvait dans le corps. Si je perds un œil ou l’une de mes mains, mon individualité serait perdue si elle se trouvait dans le corps. Alors, un ivrogne ne devrait pas renoncer à boire, car il perdrait son individualité. Un voleur ne devrait pas devenir un homme de bien, car il perdrait ainsi son individualité. Nul ne devrait changer ses habitudes par crainte de cela. Il n’y a d’individualité que dans l’Infini. C’est la seule condition qui ne change pas. Tout le reste est en perpétuel changement. L’individualité ne peut pas non plus résider dans la mémoire. Supposons qu’à la suite d’un coup à la tête, j’oublie tout de mon passé ; alors, j’aurais perdu toute mon individualité ; je ne serais plus. Je ne me souviens pas de deux ou trois années de mon enfance ; si la mémoire et l’existence ne font qu’un, alors tout ce que j’oublie a disparu. La partie de ma vie dont je ne me souviens pas, je ne l’ai pas vécue. Voilà une conception bien étroite de l’individualité.
Nous ne sommes pas encore des individus. Nous luttons pour parvenir à l’individualité, qui est l’Infini, la véritable nature de l’homme. Lui seul vit dont la vie embrasse l’univers entier, et plus nous concentrons notre vie sur des choses limitées, plus vite nous allons vers la mort. Nous ne vivons que dans les instants où notre vie s’inscrit dans l’univers, dans les autres ; vivre cette petite vie, c’est la mort, simplement la mort, et c’est pourquoi vient la peur de mourir. La peur de la mort ne peut être vaincue que lorsque l’homme comprend que, tant qu’il y a une seule vie dans cet univers, il vit. Lorsqu’il peut dire : « Je suis en tout, en chacun, je suis dans toutes les vies, je suis l’univers », alors seulement advient l’état d’intrépidité. Parler d’immortalité dans des choses qui changent sans cesse est absurde. Comme le dit un vieux philosophe sanskrit : seul l’Esprit est l’individu, parce qu’il est infini. Aucun infini ne peut être divisé ; l’infini ne peut être fragmenté. Il est toujours la même unité indivisible, et tel est l’homme individuel, l’Homme réel. L’homme apparent n’est qu’un effort pour exprimer, pour manifester cette individualité qui est au-delà ; et l’évolution n’a pas lieu dans l’Esprit. Ces changements qui s’opèrent — le méchant qui devient bon, l’animal qui devient homme, prenez-les comme vous le voulez — ne se produisent pas dans l’Esprit. Ils sont l’évolution de la nature et la manifestation de l’Esprit. Supposons qu’un écran vous cache à ma vue, et qu’il comporte un petit trou par lequel je puisse apercevoir quelques visages devant moi, seulement quelques-uns. Supposons maintenant que le trou s’agrandisse de plus en plus ; à mesure qu’il s’élargit, la scène devant moi se révèle davantage, et lorsque enfin l’écran a entièrement disparu, je me retrouve face à vous tous. Dans ce cas, vous n’avez pas changé du tout ; c’est le trou qui évoluait, et vous vous manifestiez progressivement. Il en va de même pour l’Esprit. Aucune perfection ne doit être atteinte. Vous êtes déjà libres et parfaits. Que sont ces idées de religion et de Dieu, et cette quête de l’au-delà ? Pourquoi l’homme cherche-t-il un Dieu ? Pourquoi l’homme, dans chaque nation et chaque état de la société, veut-il trouver quelque part un idéal parfait, que ce soit dans l’homme, en Dieu ou ailleurs ? Parce que cette idée est en vous. C’était votre propre cœur qui battait, et vous ne le saviez pas ; vous le preniez pour quelque chose d’extérieur. C’est le Dieu qui est en vous-même qui vous pousse à Le chercher, à Le réaliser. Après avoir longtemps cherché ici et là, dans les temples et les églises, sur la terre et dans les cieux, vous revenez enfin, achevant le cercle là où vous l’aviez commencé, à votre propre âme, et vous découvrez que Celui que vous avez cherché partout dans le monde, pour qui vous avez pleuré et prié dans les églises et les temples, que vous regardiez comme le mystère de tous les mystères, voilé dans les nuages, est tout proche, votre propre Soi, la réalité de votre vie, de votre corps et de votre âme. Telle est votre propre nature. Affirmez-la, manifestez-la. Il ne s’agit pas de devenir pur : vous l’êtes déjà. Vous n’avez pas à devenir parfait : vous l’êtes déjà. La nature est comme cet écran qui cache la réalité au-delà. Chaque bonne pensée que vous avez ou que vous mettez en pratique déchire simplement le voile, pour ainsi dire ; et la pureté, l’Infini, le Dieu qui se tient derrière se manifeste de plus en plus.
Telle est toute l’histoire de l’homme. Le voile devient de plus en plus fin, et la lumière qui se trouve derrière brille de plus en plus, car telle est sa nature : briller. Il ne peut être connu ; nous essayons en vain de le connaître. S’il était connaissable, il ne serait pas ce qu’il est, car Il est le sujet éternel. La connaissance est une limitation ; elle objectifie. Il est le sujet éternel de toute chose, le témoin éternel de cet univers, votre propre Soi. La connaissance est, pour ainsi dire, un degré inférieur, une dégénérescence. Nous sommes déjà ce sujet éternel ; comment pourrions-nous Le connaître ? Il est la véritable nature de chaque homme, et celui-ci s’efforce de L’exprimer de diverses manières ; sinon, pourquoi y aurait-il tant de codes moraux ? Quelle est l’explication de toute morale ? Une idée s’impose comme le centre de tous les systèmes moraux, exprimée de différentes façons : faire le bien des autres. Le mobile qui guide l’humanité devrait être la charité envers les hommes, la charité envers tous les animaux. Mais tout cela n’est que diverses expressions de cette vérité éternelle : « Je suis l’univers ; cet univers est un. » Sinon, où est la raison ? Pourquoi devrais-je faire du bien à mes semblables ? Pourquoi devrais-je faire du bien aux autres ? Qu’est-ce qui m’y pousse ? C’est la sympathie, le sentiment que tout est semblable partout. Même les cœurs les plus endurcis éprouvent parfois de la sympathie pour d’autres êtres. Même l’homme qui s’effraie lorsqu’on lui dit que cette individualité supposée est en réalité une illusion, qu’il est indigne de s’attacher à cette individualité apparente, cet homme même vous dira que l’abnégation absolue est au centre de toute morale. Et qu’est-ce que l’abnégation parfaite ? C’est renoncer à ce soi apparent, renoncer à tout égoïsme. Cette idée de « moi et mien » — Ahamkâra et Mamatâ — est le résultat d’une superstition passée, et plus ce soi présent disparaît, plus le véritable Soi se manifeste. Telle est la véritable abnégation, le centre, le fondement, l’essence de tout enseignement moral ; et, qu’il le sache ou non, le monde entier s’y dirige lentement, en la pratiquant plus ou moins. Seulement, la grande majorité des hommes Le font inconsciemment. Qu’ils le fassent consciemment. Qu’ils consentent au sacrifice, sachant que ce « moi et mien » n’est pas le véritable Soi, mais seulement une limitation. Un seul aperçu de cette réalité infinie qui se trouve derrière — une seule étincelle de ce feu infini qui est le Tout — représente l’homme d’aujourd’hui ; l’Infini est sa véritable nature.
Quelle est l’utilité, l’effet, le résultat de cette connaissance ? De nos jours, nous devons tout mesurer à l’aune de l’utilité — à l’aune du nombre de livres, de shillings et de pence que cela représente. De quel droit quelqu’un peut-il demander que la vérité soit jugée selon le critère de l’utilité ou de l’argent ? Supposons qu’elle n’ait aucune utilité : sera-t-elle moins vraie ? L’utilité n’est pas le critère de la vérité.
Pourtant, cette connaissance est de la plus haute utilité. Nous voyons que chacun recherche le bonheur, mais la majorité le cherche dans des choses évanescentes et irréelles. Le bonheur ne s’est jamais trouvé dans les sens. Jamais personne n’a trouvé le bonheur dans les sens ou dans leur jouissance. Le bonheur ne se trouve que dans l’Esprit. C’est pourquoi, pour l’humanité, la plus haute utilité consiste à trouver ce bonheur dans l’Esprit. Le point suivant est que l’ignorance est la grande mère de toutes les souffrances, et que l’ignorance fondamentale consiste à penser que l’Infini pleure et se lamente, qu’Il est fini. Là est le fondement de toute ignorance : nous, l’Esprit immortel, toujours pur et parfait, nous croyons être de petits mentals, de petits corps ; telle est la mère de tout égoïsme. Dès que je pense que je suis un petit corps, je veux le préserver, le protéger, le garder en bon état, aux dépens d’autres corps ; alors vous et moi devenons séparés. Dès que cette idée de séparation apparaît, elle ouvre la porte à tous les méfaits et conduit à toutes les souffrances. Voici l’utilité de cette connaissance : si une infime fraction des êtres humains vivant aujourd’hui pouvait écarter l’idée d’égoïsme, d’étroitesse et de petitesse, la terre deviendrait un paradis dès demain ; mais les machines et les progrès de la connaissance matérielle ne le permettront jamais. Ils ne font qu’accroître la souffrance, comme l’huile versée sur le feu ne fait qu’attiser davantage la flamme. Sans la connaissance de l’Esprit, toute connaissance matérielle ne fait qu’ajouter du combustible au feu, ne fait que mettre entre les mains de l’homme égoïste un instrument de plus pour prendre ce qui appartient aux autres, vivre de la vie des autres, au lieu de donner sa vie pour eux.
Pourtant, cette connaissance est de la plus haute utilité. Nous voyons que chacun recherche le bonheur, mais la majorité le cherche dans des choses évanescentes et irréelles. Le bonheur ne s’est jamais trouvé dans les sens. Jamais personne n’a trouvé le bonheur dans les sens ou dans leur jouissance. Le bonheur ne se trouve que dans l’Esprit. C’est pourquoi, pour l’humanité, la plus haute utilité consiste à trouver ce bonheur dans l’Esprit. Le point suivant est que l’ignorance est la grande mère de toutes les souffrances, et que l’ignorance fondamentale consiste à penser que l’Infini pleure et se lamente, qu’Il est fini. Là est le fondement de toute ignorance : nous, l’Esprit immortel, toujours pur et parfait, nous croyons être de petits mentals, de petits corps ; telle est la mère de tout égoïsme. Dès que je pense que je suis un petit corps, je veux le préserver, le protéger, le garder en bon état, aux dépens d’autres corps ; alors vous et moi devenons séparés. Dès que cette idée de séparation apparaît, elle ouvre la porte à tous les méfaits et conduit à toutes les souffrances. Voici l’utilité de cette connaissance : si une infime fraction des êtres humains vivant aujourd’hui pouvait écarter l’idée d’égoïsme, d’étroitesse et de petitesse, la terre deviendrait un paradis dès demain ; mais les machines et les progrès de la connaissance matérielle ne le permettront jamais. Ils ne font qu’accroître la souffrance, comme l’huile versée sur le feu ne fait qu’attiser davantage la flamme. Sans la connaissance de l’Esprit, toute connaissance matérielle ne fait qu’ajouter du combustible au feu, ne fait que mettre entre les mains de l’homme égoïste un instrument de plus pour prendre ce qui appartient aux autres, vivre de la vie des autres, au lieu de donner sa vie pour eux.
Est-ce pratique ? — c’est une autre question. Peut-on le mettre en pratique dans la société moderne ? La vérité ne rend hommage à aucune société, ancienne ou moderne. C’est à la société de rendre hommage à la vérité, ou de périr. Les sociétés doivent être façonnées selon la vérité ; ce n’est pas à la vérité de s’adapter à la société. Si une vérité aussi noble que le désintéressement ne peut être mise en pratique dans la société, mieux vaut que l’homme renonce à la société et se retire dans la forêt. Voilà l’homme audacieux. Il existe deux sortes de courage. L’un est le courage d’affronter les canons. L’autre est le courage de la conviction spirituelle. Un empereur qui avait envahi l’Inde reçut de son maître le conseil d’aller y rencontrer quelques sages. Après avoir longtemps cherché, il en trouva un, très âgé, assis sur un bloc de pierre. L’empereur s’entretint un peu avec lui et fut profondément impressionné par sa sagesse. Il demanda au sage de l’accompagner dans son pays. « Non, répondit le sage, je suis tout à fait satisfait de ma forêt. » L’empereur dit : « Je vous donnerai de l’argent, une position, des richesses. Je suis l’empereur du monde. » « Non, répliqua l’homme, ces choses m’indiffèrent. » L’empereur répondit : « Si vous ne venez pas, je vous tuerai. » L’homme sourit paisiblement et dit : « C’est la chose la plus insensée que vous ayez jamais dite, empereur. Vous ne pouvez pas me tuer. Le soleil ne peut me dessécher, le feu ne peut me brûler, l’épée ne peut me tuer, car je suis l’Esprit sans naissance, immortel, éternellement vivant, tout-puissant et omniprésent. » Voilà l’audace spirituelle, tandis que l’autre est le courage du lion ou du tigre. Lors de la révolte de 1857, il y avait un Swami, une très grande âme, qu’un mutin musulman poignarda grièvement. Les mutins hindous capturèrent l’homme et l’amenèrent au Swami, lui proposant de le tuer. Mais le Swami leva calmement les yeux et dit : « Mon frère, tu es Lui, tu es Lui ! » puis expira. En voici un autre exemple. À quoi bon parler de la force de vos muscles, de la supériorité de vos institutions occidentales, si vous ne pouvez faire concorder la vérité avec votre société, si vous ne pouvez bâtir une société où la vérité la plus élevée puisse trouver sa place ? À quoi bon ces propos vaniteux sur votre grandeur et votre puissance, si vous vous levez pour dire : « Ce courage n’est pas pratique » ? N’y a-t-il rien de pratique en dehors des livres, des shillings et des pence ? Si tel est le cas, pourquoi vous enorgueillir de votre société ? La plus grande société est celle où les vérités les plus élevées deviennent praticables. Telle est mon opinion ; et si la société n’est pas faite pour les vérités les plus élevées, faites en sorte qu’elle le devienne ; le plus tôt sera le mieux. Levez-vous, hommes et femmes, dans cet esprit ; osez croire en la vérité, osez mettre la vérité en pratique ! Le monde a besoin de quelques centaines d’hommes et de femmes audacieux. Pratiquez cette audace qui ose connaître la vérité, qui ose la manifester dans la vie, qui ne tremble pas devant la mort, bien plus, qui accueille la mort et fait comprendre à l’homme qu’il est l’Esprit, que rien dans l’univers entier ne peut le tuer. Alors vous serez libres. Alors vous connaîtrez votre véritable Âme. « Cet ātman doit d’abord être entendu, puis médité, puis contemplé. »
De nos jours, on a fortement tendance à trop parler de l’action et à dénigrer la pensée. Agir est très bien, mais l’action naît de la pensée. Les faibles manifestations d’énergie à travers les muscles sont appelées travail. Mais là où il n’y a pas de pensée, il n’y aura pas de travail. Remplissez donc votre cerveau de pensées élevées, des idéaux les plus hauts ; placez-les devant vous jour et nuit, et de là naîtra un grand travail. Ne parlez pas d’impureté, mais dites que nous sommes purs. Nous nous sommes hypnotisés en nous persuadant que nous sommes petits, que nous sommes nés et que nous allons mourir, et nous nous sommes plongés dans un état de peur constant.
Il existe une histoire au sujet d’une lionne, qui était sur le point de mettre bas et parcourait le pays à la recherche d’une proie ; apercevant un troupeau de moutons, elle se jeta sur eux. Elle mourut dans l’effort ; et un petit lion naquit, privé de mère. Les moutons le prirent en charge et l’élevèrent ; il grandit avec eux, mangea de l’herbe et bêla comme eux. Et bien qu’avec le temps il devînt un grand lion adulte, il se croyait mouton. Un jour, un autre lion vint chercher une proie et fut stupéfait de trouver, au milieu de ce troupeau de moutons, un lion qui s’enfuyait comme eux à l’approche du danger. Il essaya de s’approcher du lion-mouton pour lui dire qu’il n’était pas un mouton, mais un lion ; mais le pauvre animal s’enfuit à sa vue. Pourtant, il guetta l’occasion et, un jour, trouva le lion-mouton endormi. Il s’approcha de lui et lui dit : « Tu es un lion. » « Je suis un mouton », cria l’autre lion, qui ne pouvait croire le contraire et se mit à bêler. Le lion l’entraîna vers un lac et lui dit : « Regarde : voici mon reflet et le tien. » Alors vint la comparaison. Il regarda le lion, puis son propre reflet, et comprit soudain qu’il était un lion. Le lion rugit, et les bêlements cessèrent. Vous êtes des lions, vous êtes des âmes, pures, infinies et parfaites. La puissance de l’univers est en vous. « Pourquoi pleures-tu, mon ami ? Il n’y a pour toi ni naissance ni mort. Pourquoi pleures-tu ? Il n’y a pour toi ni maladie ni souffrance ; tu es semblable au ciel infini : des nuages de diverses couleurs passent au-dessus de lui, jouent un instant, puis disparaissent. Mais le ciel demeure toujours le même, d’un bleu éternel. » Pourquoi voyons-nous le mal ? Il y avait une souche d’arbre et, dans l’obscurité, un voleur passa par là et dit : « C’est un policier. » Un jeune homme qui attendait sa bien-aimée la vit et crut que c’était sa fiancée. Un enfant à qui l’on avait raconté des histoires de fantômes la prit pour un fantôme et se mit à hurler. Mais tout le temps, ce n’était qu’une souche d’arbre. Nous voyons le monde tels que nous sommes. Supposons qu’un bébé se trouve dans une pièce, avec un sac d’or posé sur la table, et qu’un voleur arrive et dérobe l’or. Le bébé saurait-il qu’on l’a volé ? Ce que nous portons en nous, nous le voyons à l’extérieur. Le bébé n’a pas de voleur en lui et n’en voit donc aucun à l’extérieur. Il en va ainsi de toute connaissance. Ne parlez pas du mal du monde ni de tous ses péchés. Pleurez plutôt d’être encore contraints de voir le mal. Pleurez d’être contraints de voir le péché partout, et si vous voulez aider le monde, ne le condamnez pas. Ne l’affaiblissez pas davantage. Car qu’est-ce que le péché, qu’est-ce que la souffrance, et que sont toutes ces choses, sinon les résultats de la faiblesse ? Le monde s’affaiblit de jour en jour à cause de tels enseignements. Dès l’enfance, on enseigne aux hommes qu’ils sont faibles et pécheurs. Enseignez-leur qu’ils sont tous de glorieux enfants de l’immortalité, même ceux dont la manifestation est la plus faible. Que des pensées positives, fortes et bienfaisantes pénètrent leur esprit dès leur plus tendre enfance. Ouvrez-vous à ces pensées, et non à celles qui affaiblissent et paralysent. Dites à votre propre mental : « Je suis Lui, je suis Lui. » Que cela résonne dans votre mental jour et nuit, comme un chant, et, à l’heure de la mort, proclamez : « Je suis Lui. » Voilà la Vérité ; la force infinie du monde est à vous. Chassez la superstition qui a recouvert votre mental. Soyons courageux. Connaissez la Vérité et mettez-la en pratique. Le but est peut-être lointain, mais éveillez-vous, levez-vous et ne vous arrêtez pas avant de l’avoir atteint.