Hindouisme

Jnana-Yoga — La nécessité de la religion

( Prononcée à Londres )
Parmi toutes les forces qui ont façonné et façonnent encore le destin de la race humaine, aucune, assurément, n’est plus puissante que celle dont la manifestation porte le nom de religion. Toutes les organisations sociales ont quelque part pour toile de fond l’action de cette force particulière, et la plus grande impulsion de cohésion jamais mise en œuvre parmi les êtres humains est issue de cette puissance. Il est évident pour nous tous que, dans bien des cas, les liens de la religion se sont révélés plus forts que les liens de race, de climat, voire de filiation. Il est bien connu que les personnes qui adorent le même Dieu et croient à la même religion se sont soutenues les unes les autres avec bien plus de force et de constance que des personnes simplement issues de la même lignée, ou même que des frères. Diverses tentatives ont été faites pour retracer les origines de la religion. Dans toutes les religions anciennes qui nous sont parvenues jusqu’à nos jours, nous trouvons une affirmation : elles sont toutes surnaturelles ; leur origine ne se trouve pas, pour ainsi dire, dans le cerveau humain, mais quelque part à l’extérieur de celui-ci.
Deux théories ont été assez largement admises parmi les savants modernes. L’une est la théorie spirite de la religion, l’autre, celle de l’évolution de l’idée de l’Infini. Selon les uns, le culte des ancêtres est à l’origine des idées religieuses ; selon les autres, la religion prend naissance dans la personnification des forces de la nature. L’homme veut préserver le souvenir de ses proches disparus et pense qu’ils continuent à vivre même lorsque leur corps s’est dissous ; il veut déposer de la nourriture à leur intention et, en un certain sens, les vénérer. De là est issue la croissance que nous appelons religion.
En étudiant les religions anciennes des Égyptiens, des Babyloniens, des Chinois et de nombreuses autres races, en Amérique et ailleurs, nous trouvons des traces très nettes de ce culte des ancêtres, qui aurait été à l’origine de la religion. Chez les anciens Égyptiens, la première conception de l’âme était celle d’un double. Chaque corps humain renfermait un autre être qui lui ressemblait beaucoup ; lorsqu’un homme mourait, ce double quittait son corps et continuait pourtant à vivre. Mais la vie du double ne durait que tant que le corps du défunt demeurait intact ; c’est pourquoi les Égyptiens prenaient tant de soin à préserver le corps. Voilà aussi pourquoi ils construisirent ces immenses pyramides où ils conservaient les corps. Car si une partie quelconque du corps extérieur était endommagée, le double subissait des dommages correspondants. Il s’agit manifestement d’un culte des ancêtres. Chez les anciens Babyloniens, nous retrouvons la même idée du double, mais avec une variante. Le double avait perdu tout sentiment d’amour ; il effrayait les vivants, qui lui donnaient à manger et à boire et l’aidaient de diverses manières. Il avait même perdu toute affection pour ses propres enfants et sa propre épouse. Chez les anciens Hindous aussi, nous trouvons des traces de ce culte des ancêtres. Chez les Chinois, on peut également dire que leur religion repose sur le culte des ancêtres, qui imprègne encore toute l’étendue de cet immense pays. En fait, la seule religion dont on puisse véritablement dire qu’elle prospère en Chine est celle du culte des ancêtres. Ainsi, d’une part, la théorie selon laquelle le culte des ancêtres serait à l’origine de la religion semble solidement étayée.
D’un autre côté, des érudits montrent, à partir des anciens textes aryens, que la religion est née du culte de la nature. Bien qu’en Inde, nous trouvions partout des preuves du culte des ancêtres, il n’en existe pourtant aucune trace dans les textes les plus anciens. Dans le Rig-Veda Samhitâ, le plus ancien document de la race aryenne, nous n’en trouvons aucune trace. Les érudits modernes pensent que ce qu’ils y trouvent, c’est le culte de la nature. L’esprit humain semble s’efforcer d’entrevoir ce qui se passe dans les coulisses. L’aube, le soir, l’ouragan, les forces colossales et gigantesques de la nature, ses beautés : tout cela a exercé l’esprit humain, qui aspire à aller au-delà, à en comprendre quelque chose. Dans cet effort, les humains dotent ces phénomènes d’attributs personnels, leur prêtant des âmes et des corps, tantôt beaux, tantôt transcendants. Chaque tentative aboutit à faire de ces phénomènes des abstractions, qu’ils soient ou non personnifiés. On constate la même chose chez les anciens Grecs : toute leur mythologie n’est que ce culte abstrait de la nature. Il en va de même chez les anciens Germains, les Scandinaves et toutes les autres races aryennes. Ainsi, de ce côté aussi, on a établi avec force que la religion trouve son origine dans la personnification des forces de la nature.
Ces deux conceptions, bien qu’elles semblent contradictoires, peuvent être conciliées sur une troisième base qui, à mon sens, constitue le véritable germe de la religion, et que je propose d’appeler la lutte pour transcender les limites des sens. Soit l’homme cherche à entrer en contact avec les esprits de ses ancêtres, les esprits des morts — autrement dit, il veut entrevoir ce qui subsiste après la dissolution du corps —, soit il désire comprendre la puissance à l’œuvre derrière les phénomènes stupéfiants de la nature. Quel que soit le cas, une chose est certaine : il essaie de transcender les limites des sens. Il ne peut se satisfaire de ses sens ; il veut aller au-delà. L’explication n’a pas besoin d’être mystérieuse. Il me semble tout à fait naturel que le premier aperçu de la religion soit venu par les rêves. L’homme a fort bien pu se faire sa première idée de l’immortalité à travers les rêves. N’est-ce pas là un état des plus merveilleux ? Et nous savons que les enfants et les esprits peu instruits voient très peu de différence entre le rêve et l’état de veille. Quoi de plus naturel que de conclure, par une logique toute naturelle, que même durant le sommeil, lorsque le corps est apparemment mort, le mental poursuit ses activités complexes ? Quoi d’étonnant à ce que les hommes concluent aussitôt que, lorsque ce corps sera dissous à jamais, ces mêmes activités se poursuivront ? À mon sens, ce serait une explication plus naturelle du surnaturel ; et, à travers cette idée du rêve, le mental humain s’élève vers des conceptions toujours plus hautes. Bien sûr, avec le temps, la grande majorité des hommes a découvert que ces rêves ne se confirment pas à l’état de veille, et que, durant le rêve, l’homme ne connaît pas une existence nouvelle, mais se contente de récapituler les expériences de l’état de veille.
Mais à cette époque, la recherche avait commencé, et elle était intérieure, et l’homme continuait à étudier plus profondément les différents états du mental et découvrait des états supérieurs à l’état de veille comme à l’état de rêve. Nous retrouvons cet état de choses dans toutes les religions organisées du monde, où il est appelé extase ou inspiration. Dans toutes les religions organisées, leurs fondateurs, leurs prophètes et leurs messagers sont déclarés être entrés dans des états du mental qui n’étaient ni l’état de veille ni le sommeil, et dans lesquels ils se sont trouvés face à face avec une nouvelle série de faits relatifs à ce qu’on appelle le royaume spirituel. Ils y ont réalisé les choses beaucoup plus intensément que nous ne réalisons les faits qui nous entourent à l’état de veille. Prenons, par exemple, les religions des brahmanes. On dit que les Védas ont été écrits par des ṛṣis. Ces ṛṣis étaient des sages qui avaient réalisé certains faits. La définition exacte du mot sanskrit ṛṣi est « voyant des mantras », c’est-à-dire des pensées exprimées dans les hymnes védiques. Ces hommes ont déclaré avoir réalisé — perçu, si l’on peut employer ce mot à propos du suprasensible — certains faits, et ils se sont ensuite appliqués à les consigner. Nous retrouvons la même vérité affirmée chez les juifs comme chez les chrétiens.
On peut faire quelques exceptions dans le cas des bouddhistes tels qu’ils sont représentés par la secte du Sud. On peut demander : si les bouddhistes ne croient ni en Dieu ni en une âme, comment leur religion peut-elle découler d’un état d’existence suprasensible ? La réponse est que les bouddhistes reconnaissent eux aussi une loi morale éternelle, et que cette loi morale n’a pas été déduite par raisonnement, au sens où nous employons ce mot. Mais le Bouddha l’a trouvée, découverte, dans un état suprasensible. Ceux d’entre vous qui ont étudié la vie du Bouddha, même dans le bref récit qu’en donne ce beau poème, La Lumière de l’Asie, se souviendront peut-être que le Bouddha est représenté assis sous l’arbre de la Bodhi jusqu’à ce qu’il atteigne cet état de mental suprasensible. Tous ses enseignements lui sont venus par cette voie, et non par des spéculations intellectuelles.
Ainsi, toutes les religions formulent une affirmation considérable : à certains moments, le mental humain transcende non seulement les limites des sens, mais aussi le pouvoir du raisonnement. Il se trouve alors face à des faits qu’il n’aurait jamais pu percevoir par les sens, qu’il n’aurait jamais pu déduire par le raisonnement. Ces faits sont au fondement de toutes les religions du monde. Bien entendu, nous avons le droit de contester ces faits et de les soumettre à l’épreuve de la raison. Néanmoins, toutes les religions existantes du monde revendiquent pour le mental humain ce pouvoir particulier de transcender les limites des sens et celles de la raison, et présentent ce pouvoir comme un fait.
Indépendamment de la question de savoir dans quelle mesure les faits affirmés par les religions sont vrais, nous trouvons une caractéristique qui leur est commune à toutes. Ce sont toutes des abstractions, contrairement aux découvertes concrètes de la physique, par exemple ; et, dans toutes les religions hautement organisées, elles prennent la forme la plus pure de l’Abstraction unitaire, soit sous la forme d’une Présence abstraite, comme un Être omniprésent, d’une Personnalité abstraite appelée Dieu, d’une Loi morale, ou d’une Essence abstraite sous-jacente à toute existence. À l’époque moderne aussi, les tentatives visant à prêcher des religions sans faire appel à l’état suprasensible du mental ont dû reprendre les anciennes abstractions des Anciens et leur donner des noms différents, tels que « Loi morale », « Unité idéale », et ainsi de suite, montrant par là que ces abstractions ne relèvent pas des sens. Aucun de nous n’a encore vu un « être humain idéal », et pourtant l’on nous dit d’y croire. Aucun de nous n’a encore vu un homme idéalement parfait, et pourtant, sans cet idéal, nous ne pouvons progresser. Ainsi, un seul fait ressort de toutes ces religions différentes : il existe une Abstraction unitaire idéale qui nous est présentée, soit sous la forme d’une Personne, d’un Être impersonnel, d’une Loi, d’une Présence ou d’une Essence. Nous nous efforçons sans cesse de nous élever jusqu’à cet idéal. Tout être humain, quel qu’il soit et où qu’il se trouve, aspire à une puissance infinie. Tout être humain aspire à un plaisir infini. La plupart des œuvres que nous voyons autour de nous, les activités qui se déploient partout, sont dues à la lutte pour cette puissance infinie ou ce plaisir infini. Mais quelques-uns découvrent rapidement que, bien qu’ils luttent pour une puissance infinie, ce n’est pas par les sens qu’ils peuvent l’atteindre. Ils découvrent très vite que ce plaisir infini ne peut être obtenu par les sens ; autrement dit, les sens sont trop limités, et le corps trop limité, pour exprimer l’Infini. Manifester l’Infini par le fini est impossible et, tôt ou tard, l’homme apprend à renoncer à tenter d’exprimer l’Infini par le fini. Ce renoncement, cette renonciation à cette tentative, constitue le fondement de l’éthique. Le renoncement est la base même sur laquelle repose l’éthique. Il n’y a jamais eu de code éthique prêché qui n’ait eu le renoncement pour fondement.
L’éthique dit toujours : « Non pas moi, mais toi. » Sa devise est : « Non pas soi, mais le non-soi. » Les idées vaines de l’individualisme, auxquelles l’homme s’accroche lorsqu’il cherche à trouver cette Puissance infinie ou ce Plaisir infini par les sens, doivent être abandonnées — disent les lois de l’éthique. Vous devez vous placer en dernier et faire passer les autres avant vous. Les sens disent : « Moi d’abord. » L’éthique dit : « Je dois me placer en dernier. » Ainsi, tous les codes éthiques reposent sur ce renoncement : la destruction, et non la construction, de l’individu sur le plan matériel. Cet Infini ne trouvera jamais à s’exprimer sur le plan matériel, et cela n’est ni possible ni concevable.
L’homme doit donc abandonner le plan de la matière et s’élever vers d’autres sphères pour chercher une expression plus profonde de cet Infini. C’est ainsi que se façonnent les diverses lois éthiques, mais elles ont toutes cette même idée centrale : l’abnégation éternelle de soi. L’anéantissement parfait de soi est l’idéal de l’éthique. Les gens sont déconcertés lorsqu’on leur demande de ne pas penser à leur individualité. Ils semblent avoir très peur de perdre ce qu’ils appellent leur individualité. Pourtant, les mêmes hommes déclareraient que les idéaux les plus élevés de l’éthique sont justes, sans jamais songer que la portée, le but, l’idée de toute éthique consistent à détruire l’individu, et non à le renforcer.
Les critères utilitaristes ne peuvent expliquer les relations éthiques entre les hommes, car, tout d’abord, nous ne pouvons déduire aucune loi éthique de considérations d’utilité. Sans la sanction surnaturelle, comme on l’appelle, ou la perception du supraconscient, pour employer le terme que je préfère, il ne peut y avoir d’éthique. Sans l’effort vers l’Infini, il ne peut y avoir d’idéal. Aucun système qui cherche à maintenir les hommes dans les limites de leurs propres sociétés ne peut expliquer les lois éthiques de l’humanité. L’utilitariste veut que nous renoncions à l’effort vers l’Infini, à l’élan vers le suprasensible, sous prétexte que cela est impraticable et absurde, et, dans le même souffle, nous demande d’adopter l’éthique et de faire le bien de la société. Pourquoi devrions-nous faire le bien ? Faire le bien est une considération secondaire. Il nous faut un idéal. L’éthique elle-même n’est pas la fin, mais le moyen d’atteindre la fin. Si la fin n’existe pas, pourquoi devrions-nous être éthiques ? Pourquoi devrais-je faire du bien aux autres hommes et ne pas leur nuire ? Si le bonheur est le but de l’humanité, pourquoi ne me rendrais-je pas heureux en rendant les autres malheureux ? Qu’est-ce qui m’en empêche ? En second lieu, le fondement de l’utilité est trop étroit. Toutes les formes et méthodes sociales actuelles découlent de la société telle qu’elle existe, mais de quel droit l’utilitariste suppose-t-il que la société est éternelle ? La société n’existait pas il y a des siècles et, peut-être, n’existera plus dans des siècles. Il est fort probable qu’elle soit l’une des étapes transitoires que nous traversons en chemin vers une évolution supérieure ; aucune loi qui découle de la seule société ne peut donc être éternelle ni embrasser toute la nature humaine. Au mieux, les théories utilitaristes ne peuvent donc fonctionner que dans les conditions sociales actuelles. Au-delà, elles n’ont aucune valeur. Mais une morale, un code éthique, fondé sur la religion et la spiritualité, prend pour champ d’application l’homme infini tout entier. Il s’intéresse à l’individu, mais ses relations s’étendent à l’Infini, et il s’intéresse aussi à la société — car la société n’est rien d’autre qu’un ensemble d’individus réunis ; et puisqu’il s’applique à l’individu et à ses relations éternelles, il doit nécessairement s’appliquer à la société tout entière, quelle que soit sa condition à un moment donné. Nous voyons ainsi que l’humanité a toujours besoin d’une religion spirituelle. L’homme ne peut pas toujours penser à la matière, aussi agréable qu’elle puisse être.
On a dit qu’accorder trop d’attention aux choses spirituelles nuisait à nos relations pratiques en ce monde. Déjà à l’époque du sage chinois Confucius, on disait : « Prenons soin de ce monde ; puis, lorsque nous en aurons fini avec ce monde, nous prendrons soin de l’autre monde. » Il est très bien que nous prenions soin de ce monde. Mais si une attention excessive au spirituel peut quelque peu affecter nos relations pratiques, une attention excessive à ce que l’on appelle le pratique nous nuit ici-bas et dans l’au-delà. Elle nous rend matérialistes. Car l’homme ne doit pas considérer la nature comme son but, mais viser quelque chose de plus élevé.
L’homme est homme tant qu’il lutte pour s’élever au-dessus de la nature, et cette nature est à la fois intérieure et extérieure. Elle comprend non seulement les lois qui régissent les particules de matière au-dehors de nous et dans notre corps, mais aussi la nature plus subtile qui réside en nous et qui, en réalité, est la force motrice qui gouverne l’extérieur. Il est bon et très noble de conquérir la nature extérieure, mais il est plus noble encore de conquérir notre nature intérieure. Il est noble et bon de connaître les lois qui régissent les étoiles et les planètes ; il est infiniment plus noble et meilleur de connaître les lois qui régissent les passions, les sentiments et la volonté de l’humanité. Cette conquête de l’homme intérieur, cette compréhension des secrets des mécanismes subtils qui se trouvent dans le mental humain et la connaissance de ses merveilleux secrets appartiennent entièrement à la religion. La nature humaine — la nature humaine ordinaire, veux-je dire — veut voir de grands faits matériels. L’homme ordinaire ne peut rien comprendre de subtil. On a bien dit que les masses admirent le lion qui tue mille agneaux, sans penser un seul instant que c’est la mort pour les agneaux, bien que ce soit un triomphe momentané pour le lion ; car elles ne trouvent de plaisir que dans les manifestations de la force physique. Il en va ainsi de la masse des hommes. Ils comprennent et trouvent du plaisir en tout ce qui est extérieur. Mais dans toute société, il existe une partie de la population dont les plaisirs ne résident pas dans les sens, mais au-delà, et qui, de temps à autre, entrevoit quelque chose de plus élevé que la matière et lutte pour l’atteindre. Et si nous lisons entre les lignes l’histoire des nations, nous constaterons toujours que l’essor d’une nation s’accompagne d’une augmentation du nombre de tels hommes ; et que son déclin commence lorsque cette quête de l’Infini, si vaine que les utilitaristes puissent la juger, a pris fin. Autrement dit, le ressort principal de la force de chaque race réside dans sa spiritualité, et la mort de cette race commence le jour où sa spiritualité décline et où le matérialisme gagne du terrain.
Ainsi, au-delà des faits solides et des vérités que nous pouvons apprendre de la religion, au-delà des consolations que nous pouvons y trouver, la religion, en tant que science, en tant qu’étude, est l’exercice le plus élevé et le plus salutaire que le mental humain puisse pratiquer. Cette quête de l’Infini, cette lutte pour saisir l’Infini, cet effort pour dépasser les limites des sens — pour sortir, pour ainsi dire, de la matière — et faire évoluer l’homme spirituel — cet effort, jour et nuit, pour rendre l’Infini un avec notre être — cette lutte en elle-même est la plus grandiose et la plus glorieuse que l’homme puisse mener. Certaines personnes trouvent leur plus grand plaisir à manger. Nous n’avons pas le droit de dire qu’elles ne devraient pas le faire. D’autres trouvent leur plus grand plaisir à posséder certaines choses. Nous n’avons pas le droit de dire qu’elles ne devraient pas le faire. Mais elles n’ont pas non plus le droit de dire « non » à l’homme qui trouve son plus grand plaisir dans la pensée spirituelle. Plus l’organisation est rudimentaire, plus le plaisir est grand dans les sens. Très peu d’hommes peuvent prendre un repas avec autant de gourmandise qu’un chien ou un loup. Mais tous les plaisirs du chien ou du loup sont, pour ainsi dire, passés dans les sens. Les types humains les moins élevés de toutes les nations trouvent leur plaisir dans les sens, tandis que les personnes cultivées et instruites le trouvent dans la pensée, la philosophie, les arts et les sciences. La spiritualité se situe sur un plan encore supérieur. Son objet étant infini, ce plan est le plus élevé, et le plaisir qu’on y éprouve est le plus élevé pour ceux qui peuvent l’apprécier. Ainsi, même du point de vue utilitariste selon lequel l’homme doit rechercher le plaisir, il devrait cultiver la pensée religieuse, car elle procure le plaisir le plus élevé qui soit. La religion, en tant qu’étude, me semble donc absolument nécessaire.
Nous pouvons le constater à ses effets. C’est la plus grande force motrice qui anime le mental humain. Aucun autre idéal ne peut nous insuffler une énergie aussi considérable que l’idéal spirituel. À la lumière de l’histoire humaine, il est évident pour nous tous qu’il en a toujours été ainsi et que ses pouvoirs ne sont pas éteints. Je ne nie pas que des hommes puissent être très bons et moraux pour de simples raisons utilitaires. Il y a eu dans le monde beaucoup de grands hommes, parfaitement sains, moraux et bons, pour de simples raisons utilitaires. Mais ceux qui font bouger le monde, les hommes qui y apportent, pour ainsi dire, une immense force magnétique, dont l’esprit agit sur des centaines et des milliers de personnes, dont la vie embrase les autres d’un feu spirituel — ces hommes, nous constatons toujours qu’ils ont ce fondement spirituel. Leur force motrice venait de la religion. La religion est la plus grande force motrice pour réaliser cette énergie infinie qui est le droit de naissance et la nature de tout homme. Pour édifier le caractère, pour œuvrer à tout ce qui est bon et grand, pour apporter la paix aux autres et la paix en soi, la religion est la force motrice suprême et, par conséquent, elle doit être étudiée de ce point de vue. La religion doit être étudiée sur une base plus large qu’autrefois. Toutes les conceptions étroites, limitées et belliqueuses de la religion doivent disparaître. Toutes les conceptions sectaires, tribales ou nationales de la religion doivent être abandonnées. Croire que chaque tribu ou nation doit avoir son propre Dieu et que tous les autres ont tort est une superstition qui devrait appartenir au passé. Toutes ces idées doivent être abandonnées.
À mesure que le mental humain s’élargit, ses aspirations spirituelles s’élargissent aussi. Le temps est déjà venu où un homme ne peut consigner une pensée sans qu’elle atteigne tous les coins de la terre ; par de simples moyens matériels, nous sommes entrés en contact avec le monde entier ; les religions du monde à venir doivent donc devenir aussi universelles et aussi vastes.
Les idéaux religieux de l’avenir doivent embrasser tout ce qui existe dans le monde et qui est bon et grand, tout en offrant une portée infinie à leur développement futur. Tout ce qui était bon dans le passé doit être préservé ; et les portes doivent rester ouvertes aux apports futurs qui viendront enrichir le trésor déjà constitué. Les religions doivent aussi être inclusives et ne pas se regarder mutuellement avec mépris parce que leurs conceptions particulières de Dieu diffèrent. Dans ma vie, j’ai rencontré beaucoup d’hommes spirituels, beaucoup de personnes sensées qui ne croyaient pas du tout en Dieu — c’est-à-dire pas dans le sens où nous entendons ce mot. Peut-être comprenaient-ils Dieu mieux que nous ne le pourrons jamais. L’idée d’un Dieu personnel ou impersonnel, l’Infini, la Loi morale ou l’Homme idéal — tout cela doit entrer dans la définition de la religion. Et lorsque les religions se seront ainsi élargies, leur pouvoir de faire le bien aura centuplé. Les religions, qui possèdent en elles une immense puissance, ont souvent fait au monde plus de mal que de bien, simplement à cause de leur étroitesse et de leurs limites.
Même à l’heure actuelle, nous trouvons de nombreuses sectes et sociétés, qui professent des idées presque identiques, se combattre parce que l’une ne veut pas exposer ces idées exactement de la même manière que l’autre. Les religions devront donc s’élargir. Les idées religieuses devront devenir universelles, vastes et infinies ; alors seulement la religion pourra s’épanouir pleinement, car son pouvoir vient à peine de commencer à se manifester dans le monde. On dit parfois que les religions disparaissent, que les idées spirituelles s’effacent du monde. Il me semble qu’elles commencent tout juste à se développer. Le pouvoir de la religion, élargi et purifié, va pénétrer chaque aspect de la vie humaine. Tant que la religion était entre les mains d’une poignée d’élus ou d’un corps de prêtres, elle se trouvait dans les temples, les églises, les livres, les dogmes, les cérémonies, les formes et les rituels. Mais lorsque nous parviendrons à la véritable conception spirituelle et universelle, alors, et alors seulement, la religion deviendra réelle et vivante ; elle fera partie de notre nature même, animera chacun de nos mouvements, pénétrera chaque pore de notre société et sera infiniment plus une force bénéfique qu’elle ne l’a jamais été auparavant.
Ce dont nous avons besoin, c’est d’une compréhension fraternelle entre les différents types de religion, sachant qu’ils sont tous solidaires dans la réussite comme dans l’échec ; une compréhension fraternelle qui naisse de l’estime et du respect mutuels, et non de cette expression condescendante, paternaliste et mesquine de bonne volonté, malheureusement en vogue aujourd’hui chez beaucoup. Et surtout, cette compréhension est nécessaire entre les formes d’expression religieuse issues de l’étude des phénomènes du mental — qui, malheureusement, revendiquent encore aujourd’hui l’exclusivité du nom de religion — et celles dont les têtes, pour ainsi dire, pénètrent plus avant dans les secrets du ciel, tandis que leurs pieds restent attachés à la terre : je veux parler des sciences dites matérialistes.
Pour instaurer cette harmonie, les deux devront faire des concessions, parfois très grandes, bien plus, parfois douloureuses ; mais chacun en sortira meilleur grâce au sacrifice et plus avancé dans la vérité. Et, en fin de compte, la connaissance qui est limitée au domaine du temps et de l’espace rencontrera celle qui les transcende tous deux et ne fera plus qu’une avec elle, là où le mental et les sens ne peuvent atteindre — l’Absolu, l’Infini, l’Un sans second.

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 2, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire