(Donné à Londres, le 29 octobre 1896)
Je vais vous lire un passage de l’une des Upanishads. Elle s’appelle la Katha Upanishad. Certains d’entre vous ont peut-être lu la traduction de Sir Edwin Arnold, intitulée Le Secret de la mort. Dans notre dernière conférence [c’est-à-dire une conférence précédente], nous avons vu comment la recherche, partie de l’origine du monde et de la création de l’univers, n’a pas trouvé de réponse satisfaisante au-dehors, et comment elle s’est alors tournée vers l’intérieur. Cet ouvrage, sur le plan psychologique, reprend cette suggestion et interroge la nature intérieure de l’homme. On s’est d’abord demandé qui avait créé le monde extérieur et comment il était venu à l’existence. À présent, la question est : qu’y a-t-il en l’homme qui le fait vivre et agir, et que devient cela lorsqu’il meurt ? Les premiers philosophes ont étudié la substance matérielle et ont tenté d’atteindre l’ultime par ce moyen. Au mieux, ils ont découvert un gouverneur personnel de l’univers, un être humain immensément agrandi, mais qui, à toutes fins utiles, restait un être humain. Pourtant, cela ne pouvait constituer toute la vérité ; au mieux, ce ne pouvait en être qu’une vérité partielle. Nous percevons cet univers en tant qu’êtres humains, et notre Dieu est notre explication humaine de l’univers.
Je vais vous lire un passage de l’une des Upanishads. Elle s’appelle la Katha Upanishad. Certains d’entre vous ont peut-être lu la traduction de Sir Edwin Arnold, intitulée Le Secret de la mort. Dans notre dernière conférence [c’est-à-dire une conférence précédente], nous avons vu comment la recherche, partie de l’origine du monde et de la création de l’univers, n’a pas trouvé de réponse satisfaisante au-dehors, et comment elle s’est alors tournée vers l’intérieur. Cet ouvrage, sur le plan psychologique, reprend cette suggestion et interroge la nature intérieure de l’homme. On s’est d’abord demandé qui avait créé le monde extérieur et comment il était venu à l’existence. À présent, la question est : qu’y a-t-il en l’homme qui le fait vivre et agir, et que devient cela lorsqu’il meurt ? Les premiers philosophes ont étudié la substance matérielle et ont tenté d’atteindre l’ultime par ce moyen. Au mieux, ils ont découvert un gouverneur personnel de l’univers, un être humain immensément agrandi, mais qui, à toutes fins utiles, restait un être humain. Pourtant, cela ne pouvait constituer toute la vérité ; au mieux, ce ne pouvait en être qu’une vérité partielle. Nous percevons cet univers en tant qu’êtres humains, et notre Dieu est notre explication humaine de l’univers.
Supposons qu’une vache soit philosophe et ait une religion : elle aurait un univers bovin et une solution bovine au problème, et il lui serait impossible de voir notre Dieu. Supposons que les chats deviennent philosophes : ils verraient un univers félin, auraient une solution féline au problème de l’univers et un chat pour le gouverner. Nous voyons donc que notre explication de l’univers ne constitue pas la solution complète. Notre conception n’embrasse pas non plus tout l’univers. Ce serait une grave erreur d’adopter cette position terriblement égoïste que l’homme est enclin à prendre. La solution du problème universel que nous pouvons obtenir de l’extérieur se heurte à cette difficulté : en premier lieu, l’univers que nous voyons est notre univers particulier, notre propre vision de la Réalité. Nous ne pouvons pas voir cette Réalité à travers les sens ; nous ne pouvons pas la comprendre. Nous ne connaissons l’univers que du point de vue d’êtres dotés de cinq sens. Supposons que nous acquérions un autre sens : l’univers tout entier devrait changer pour nous. Supposons que nous ayons un sens magnétique : il est tout à fait possible que nous découvrions alors l’existence de millions et de millions de forces que nous ignorons aujourd’hui et que nous ne percevons ni ne ressentons actuellement. Nos sens sont limités, très limités même ; et ce que nous appelons notre univers existe à l’intérieur de ces limites ; notre Dieu est la solution de cet univers, mais Il ne peut être la solution de tout le problème. Cependant, l’homme ne peut s’arrêter là. C’est un être pensant, qui veut trouver une solution expliquant l’ensemble de tous les univers. Il veut voir un monde qui soit à la fois le monde des hommes, celui des dieux et celui de tous les êtres possibles, et trouver une solution qui explique tous les phénomènes.
Nous voyons que nous devons d’abord trouver l’univers qui englobe tous les univers ; nous devons trouver quelque chose qui, à lui seul, constitue la matière présente dans tous ces différents plans d’existence, que nous les appréhendions par les sens ou non. Si nous pouvions trouver quelque chose que nous puissions reconnaître comme propriété commune aux mondes inférieurs aussi bien qu’aux mondes supérieurs, notre problème serait résolu. Même si, par la seule force de la logique, nous pouvions comprendre qu’il doit exister un fondement unique à toute existence, notre problème pourrait alors se rapprocher d’une forme de solution ; mais cette solution ne peut certainement pas être obtenue à partir du seul monde que nous voyons et connaissons, car celui-ci n’est qu’une vue partielle de l’ensemble.
Notre seul espoir réside donc dans le fait de pénétrer plus profondément. Les premiers penseurs découvrirent que plus ils s’éloignaient du centre, plus les variations et les différenciations étaient marquées ; et que plus ils s’en approchaient, plus ils se rapprochaient de l’unité. Plus nous sommes près du centre d’un cercle, plus nous sommes près du point commun où tous les rayons se rencontrent ; et plus nous nous éloignons du centre, plus notre ligne radiale diverge des autres. Le monde extérieur est loin du centre et, par conséquent, il n’y a pas en lui de point commun où puissent se rencontrer tous les phénomènes de l’existence. Tout au plus, le monde extérieur n’est qu’une partie de l’ensemble des phénomènes. Il y a d’autres parties, le mental, le moral et l’intellectuel — les différents plans de l’existence —, et ne considérer qu’un seul d’entre eux pour en tirer une solution à l’ensemble est tout simplement impossible. Nous voulons donc d’abord trouver quelque part un centre d’où, pour ainsi dire, partent tous les autres plans de l’existence ; et, en nous tenant là, nous devrions chercher une solution. Telle est la proposition. Et où se trouve ce centre ? En nous. Les sages de l’Antiquité pénétrèrent toujours plus profondément, jusqu’à découvrir que, dans le cœur le plus intime de l’âme humaine, se trouve le centre de tout l’univers. Tous les plans convergent vers ce point unique. C’est là le point commun, et c’est seulement en nous tenant là que nous pouvons trouver une solution commune. La question de savoir qui a créé ce monde n’est donc pas très philosophique, et sa solution ne mène à rien.
C’est en un langage très figuré que parle la Katha Upanishad. Il y avait autrefois un homme très riche qui accomplit un certain sacrifice exigeant qu’il donne tout ce qu’il possédait. Or, cet homme n’était pas sincère. Il voulait obtenir la renommée et la gloire d’avoir accompli le sacrifice, mais il ne donnait que des choses qui ne lui étaient plus d’aucune utilité — de vieilles vaches, stériles, aveugles et boiteuses. Il avait un fils nommé Nachiketas. Celui-ci vit que son père n’agissait pas comme il convenait, qu’il rompait son vœu ; mais il ne savait pas quoi lui dire. En Inde, père et mère sont des dieux vivants pour leurs enfants. Le garçon s’approcha donc de son père avec le plus grand respect et lui demanda humblement : « Père, à qui allez-vous me donner ? Car votre sacrifice exige que tout soit donné. » Cette question irrita fort son père, qui répondit : « Que veux-tu dire, mon garçon ? Un père donnerait son propre fils ? » Le garçon posa la question une deuxième fois, puis une troisième, et le père, furieux, répondit alors : « Je te donne à la Mort (Yama). » L’histoire raconte ensuite que le garçon se rendit auprès de Yama, le dieu de la mort. Yama fut le premier homme à mourir. Il alla au ciel et devint le gouverneur de tous les Pitris ; tous les gens de bien qui meurent s’en vont vivre auprès de lui pendant longtemps. C’est une personne très pure et très sainte, chaste et bonne, comme son nom (Yama) le laisse entendre.
Le jeune garçon se rendit donc dans le monde de Yama. Mais même les dieux ne sont pas toujours chez eux, et le garçon dut attendre là trois jours. Au bout du troisième jour, Yama revint. « Ô toi qui es instruit, dit Yama, tu as attendu ici trois jours sans nourriture, et tu es un hôte digne de respect. Salut à toi, ô Brahmane, et que cela me soit favorable ! Je regrette beaucoup de ne pas avoir été chez moi. Mais je vais réparer cela. Demande trois faveurs, une pour chaque jour. » Et le garçon demanda : « Ma première faveur est que la colère de mon père contre moi s’apaise ; qu’il soit bienveillant envers moi et me reconnaisse lorsque tu me permettras de partir. » Yama accorda pleinement cette faveur. Pour la deuxième faveur, il voulut connaître un certain sacrifice qui conduisait les gens au ciel. Nous avons vu que la plus ancienne idée que nous trouvons dans la partie Saṃhitā des Védas concernait uniquement le ciel, où les hommes avaient des corps lumineux et vivaient avec leurs pères. Peu à peu, d’autres idées apparurent, mais elles ne satisfaisaient pas ; il fallait encore quelque chose de plus élevé. Vivre au ciel ne serait pas très différent de vivre dans ce monde. Tout au plus, ce serait la vie d’un homme riche et en pleine santé, avec quantité de plaisirs des sens et un corps vigoureux, à l’abri de toute maladie. Ce serait ce monde matériel, un peu plus raffiné ; et nous avons vu que le monde matériel extérieur ne peut jamais résoudre le problème. Aucun ciel ne peut donc le résoudre. Si ce monde ne peut résoudre le problème, aucune multiplication de ce monde ne le pourra, car il faut toujours se rappeler que la matière n’est qu’une part infinitésimale des phénomènes de la nature. La vaste majorité des phénomènes que nous observons réellement n’est pas matérielle. Par exemple, à chaque instant de notre vie, quelle part immense occupent la pensée et le sentiment, comparativement aux phénomènes matériels extérieurs ! Quel vaste univers intérieur, avec son activité prodigieuse ! Les phénomènes des sens sont bien insignifiants en comparaison. La solution du ciel commet cette erreur : elle insiste sur le fait que tous les phénomènes se réduisent au toucher, au goût, à la vue, etc. Cette idée du ciel ne donnait donc pas entière satisfaction à tous. Pourtant, Nachiketas demande, comme deuxième faveur, à propos d’un sacrifice grâce auquel les hommes pourraient atteindre ce ciel. Les Védas portaient l’idée que ces sacrifices plaisaient aux dieux et conduisaient les êtres humains au ciel.
En étudiant toutes les religions, vous remarquerez que tout ce qui est ancien devient sacré. Par exemple, nos ancêtres, en Inde, écrivaient sur de l’écorce de bouleau, mais avec le temps, ils apprirent à fabriquer du papier. Pourtant, l’écorce de bouleau est toujours considérée comme très sacrée. Lorsque les ustensiles dont ils se servaient autrefois pour cuisiner furent améliorés, les anciens devinrent sacrés ; et nulle part cette idée n’est davantage perpétuée qu’en Inde. On continue de suivre d’anciennes méthodes, qui doivent remonter à neuf ou dix mille ans, comme celle qui consiste à frotter deux bâtons l’un contre l’autre pour faire du feu. Lors des sacrifices, aucune autre méthode ne convient. Il en va de même pour l’autre branche des Aryens d’Asie. Leurs descendants modernes aiment encore obtenir du feu par la foudre, ce qui montre qu’ils avaient coutume de le faire ainsi. Même lorsqu’ils adoptèrent d’autres usages, ils conservèrent les anciens, qui devinrent alors sacrés. Il en va de même pour les Hébreux. Ils écrivaient sur du parchemin. Aujourd’hui, ils écrivent sur du papier, mais le parchemin est très sacré. Il en va ainsi de toutes les nations. Chaque rite que vous considérez aujourd’hui comme sacré n’était qu’un ancien usage, et les sacrifices védiques étaient de cette nature. Avec le temps, à mesure qu’ils découvrirent de meilleures façons de vivre, leurs idées s’améliorèrent considérablement ; pourtant, ces anciennes formes perdurèrent et, de temps à autre, furent pratiquées et reçurent une signification sacrée.
Ensuite, un groupe d’hommes fit de ces sacrifices son occupation. C’étaient les prêtres, qui élaborèrent des spéculations sur les sacrifices, lesquels devinrent tout à leurs yeux. Les dieux venaient jouir du parfum des sacrifices, et l’on pensait que le pouvoir des sacrifices permettait d’obtenir tout ce qui existe en ce monde. Si l’on faisait certaines oblations, si l’on récitait certains hymnes, si l’on construisait des autels d’une forme particulière, les dieux accorderaient tout. Nachiketas demande donc quelle forme de sacrifice permet à un homme d’aller au ciel. Le deuxième vœu fut aussi accordé sans hésitation par Yama, qui promit que désormais ce sacrifice porterait le nom de Nachiketas.
Vient ensuite le troisième vœu, et c’est alors que commence véritablement l’Upanishad. Le garçon dit : « Voici une difficulté : quand un homme meurt, les uns disent qu’il existe encore, les autres qu’il n’existe plus. Instruis par toi, je désire comprendre cela. » Mais Yama fut effrayé. Il avait été très heureux d’accorder les deux autres vœux. À présent, il dit : « Autrefois, les dieux eux-mêmes se sont trouvés perplexes sur ce point. Cette loi subtile n’est pas facile à comprendre. Choisis un autre vœu, ô Nachiketas, ne me presse pas sur ce point, laisse-moi en paix. »
Le garçon était déterminé et dit : « Ce que vous avez dit est vrai, ô Mort : même les dieux ont douté sur ce point, et il n’est pas facile à comprendre. Mais je ne peux trouver un autre maître comme vous, et aucun autre vœu n’égale celui-ci. »
Vient ensuite le troisième vœu, et c’est alors que commence véritablement l’Upanishad. Le garçon dit : « Voici une difficulté : quand un homme meurt, les uns disent qu’il existe encore, les autres qu’il n’existe plus. Instruis par toi, je désire comprendre cela. » Mais Yama fut effrayé. Il avait été très heureux d’accorder les deux autres vœux. À présent, il dit : « Autrefois, les dieux eux-mêmes se sont trouvés perplexes sur ce point. Cette loi subtile n’est pas facile à comprendre. Choisis un autre vœu, ô Nachiketas, ne me presse pas sur ce point, laisse-moi en paix. »
Le garçon était déterminé et dit : « Ce que vous avez dit est vrai, ô Mort : même les dieux ont douté sur ce point, et il n’est pas facile à comprendre. Mais je ne peux trouver un autre maître comme vous, et aucun autre vœu n’égale celui-ci. »
La Mort dit : « Demande des fils et des petits-fils qui vivront cent ans,
de nombreux troupeaux, des éléphants, de l’or et des chevaux. Demande un
empire sur cette terre et vis aussi longtemps que tu le souhaites. Ou choisis
toute autre faveur que tu juges équivalente à celles-ci — la richesse et une
longue vie. Ou sois roi, ô Nachiketas, sur la vaste terre. Je ferai de toi le
jouisseur de tous les désirs. Demande tous ces désirs difficiles à obtenir
dans le monde. Ces célestes jeunes filles, avec leurs chars et leur musique,
que les hommes ne peuvent obtenir, sont à toi. Qu’elles te servent. Ô
Nachiketas, mais ne m’interroge pas sur ce qui vient après la mort. »
Nachiketas dit : « Ce ne sont que des choses éphémères, ô Mort, elles
épuisent l’énergie de tous les organes des sens. Même la vie la plus longue
est très courte. Ces chevaux et ces chars, ces danses et ces chants, tu peux
les garder. L’homme ne peut se satisfaire de la richesse. Pouvons-nous
conserver la richesse quand nous te voyons ? Nous ne vivrons que le temps
que tu désires. Je ne choisis que la faveur que je t’ai demandée. »
Yama fut satisfait de cette réponse et dit : « La perfection est une chose,
la jouissance en est une autre ; ces deux voies, dont les buts diffèrent,
engagent les hommes différemment. Celui qui choisit la perfection devient
pur. Celui qui choisit la jouissance manque son véritable but. La perfection
et la jouissance s’offrent toutes deux à l’homme ; le sage, après les avoir
examinées, distingue l’une de l’autre. Il choisit la perfection, supérieure
à la jouissance, mais l’insensé choisit la jouissance pour le plaisir de son
corps. Ô Nachiketas, après avoir réfléchi aux choses qui ne semblent
désirables qu’en apparence, tu les as sagement abandonnées. » La Mort se mit
alors à instruire Nachiketas.
de nombreux troupeaux, des éléphants, de l’or et des chevaux. Demande un
empire sur cette terre et vis aussi longtemps que tu le souhaites. Ou choisis
toute autre faveur que tu juges équivalente à celles-ci — la richesse et une
longue vie. Ou sois roi, ô Nachiketas, sur la vaste terre. Je ferai de toi le
jouisseur de tous les désirs. Demande tous ces désirs difficiles à obtenir
dans le monde. Ces célestes jeunes filles, avec leurs chars et leur musique,
que les hommes ne peuvent obtenir, sont à toi. Qu’elles te servent. Ô
Nachiketas, mais ne m’interroge pas sur ce qui vient après la mort. »
Nachiketas dit : « Ce ne sont que des choses éphémères, ô Mort, elles
épuisent l’énergie de tous les organes des sens. Même la vie la plus longue
est très courte. Ces chevaux et ces chars, ces danses et ces chants, tu peux
les garder. L’homme ne peut se satisfaire de la richesse. Pouvons-nous
conserver la richesse quand nous te voyons ? Nous ne vivrons que le temps
que tu désires. Je ne choisis que la faveur que je t’ai demandée. »
Yama fut satisfait de cette réponse et dit : « La perfection est une chose,
la jouissance en est une autre ; ces deux voies, dont les buts diffèrent,
engagent les hommes différemment. Celui qui choisit la perfection devient
pur. Celui qui choisit la jouissance manque son véritable but. La perfection
et la jouissance s’offrent toutes deux à l’homme ; le sage, après les avoir
examinées, distingue l’une de l’autre. Il choisit la perfection, supérieure
à la jouissance, mais l’insensé choisit la jouissance pour le plaisir de son
corps. Ô Nachiketas, après avoir réfléchi aux choses qui ne semblent
désirables qu’en apparence, tu les as sagement abandonnées. » La Mort se mit
alors à instruire Nachiketas.
Nous avons maintenant une conception très développée du renoncement et de la morale védique : tant que l’on n’aura pas vaincu les désirs de jouissance, la vérité ne brillera pas en soi. Tant que ces vains désirs de nos sens réclameront à grands cris et, pour ainsi dire, nous entraîneront au-dehors à chaque instant, faisant de nous les esclaves de tout ce qui nous est extérieur — d’un peu de couleur, d’un peu de goût, d’un peu de contact —, comment la vérité pourrait-elle s’exprimer dans nos cœurs, en dépit de toutes nos prétentions ?
Yama dit : « Ce qui est au-delà ne se présente jamais à l’esprit d’un enfant irréfléchi, égaré par la folie des richesses. “Ce monde existe, l’autre n’existe pas”, pensent-ils ; ainsi reviennent-ils sans cesse sous mon pouvoir. Comprendre cette vérité est très difficile. Beaucoup, même en l’entendant continuellement, ne la comprennent pas, car celui qui parle doit être extraordinaire, et celui qui écoute aussi. Le maître doit être extraordinaire, et celui qui reçoit son enseignement aussi. Le mental ne doit pas être troublé par de vains arguments, car ce n’est plus une question d’argumentation, mais une question de fait. » Nous avons toujours entendu dire que chaque religion exige de nous la foi. On nous a appris à croire aveuglément. Certes, cette idée d’une foi aveugle est contestable, mais, en l’analysant, nous découvrons qu’elle recèle une très grande vérité. Ce qu’elle signifie véritablement, c’est ce que nous venons de lire. Le mental ne doit pas être troublé par de vains arguments, car l’argumentation ne nous aidera pas à connaître Dieu. C’est une question de fait, et non d’argumentation. Toute argumentation et tout raisonnement doivent s’appuyer sur certaines perceptions. Sans elles, aucune argumentation n’est possible. Le raisonnement est une méthode qui consiste à comparer certains faits que nous avons déjà perçus. Si ces faits perçus ne sont pas déjà là, aucun raisonnement n’est possible. Si cela est vrai des phénomènes extérieurs, pourquoi ne le serait-ce pas de ceux qui sont intérieurs ? Le chimiste prend certains produits chimiques, et certains résultats s’ensuivent. C’est un fait : vous le voyez, vous le percevez par les sens, et vous en faites le fondement sur lequel bâtir tous vos raisonnements chimiques. Il en va de même pour les physiciens et pour toutes les autres sciences. Toute connaissance doit reposer sur la perception de certains faits, et c’est sur cette base que nous devons construire notre raisonnement. Pourtant, curieusement, l’immense majorité des hommes pensent, surtout à notre époque, qu’aucune perception de ce genre n’est possible en matière de religion, que la religion ne peut être appréhendée qu’au moyen de vains arguments. C’est pourquoi on nous dit de ne pas troubler le mental par de vains arguments. La religion est une question de fait, non de discours. Nous devons analyser notre propre âme et découvrir ce qui s’y trouve. Nous devons la comprendre et réaliser ce que nous avons compris. Voilà la religion. Aucun discours, si abondant soit-il, ne fera naître la religion. Ainsi, la question de savoir si Dieu existe ou non ne peut jamais être tranchée par l’argumentation, car les arguments sont aussi nombreux d’un côté que de l’autre. Mais si Dieu existe, Il est dans notre propre cœur. L’avez-vous jamais vu ? La question de savoir si ce monde existe ou non n’a pas encore été tranchée, et le débat entre idéalistes et réalistes est sans fin. Pourtant, nous savons que le monde existe, qu’il continue. Nous ne faisons que modifier le sens des mots. Ainsi, pour toutes les questions de la vie, nous devons nous en tenir aux faits. Il existe certains faits religieux qui, comme dans les sciences extérieures, doivent être perçus ; et la religion se construira sur eux. Bien sûr, prétendre avec intransigeance que vous devez croire chaque dogme d’une religion revient à rabaisser l’esprit humain. Celui qui vous demande de tout croire se rabaisse lui-même et, si vous le croyez, vous rabaisse également. Les sages du monde ont seulement le droit de nous dire qu’ils ont analysé leur mental et découvert ces faits ; si nous faisons de même, nous les croirons aussi, et pas avant. Voilà tout ce qu’il y a dans la religion. Mais vous devez toujours vous souvenir de ceci : en réalité, 99,9 % de ceux qui s’en prennent à la religion n’ont jamais analysé leur mental et n’ont jamais fait d’effort pour atteindre les faits. Leurs arguments n’ont donc aucun poids contre la religion, pas plus que les paroles d’un aveugle qui s’écrierait : « Vous êtes tous des imbéciles de croire au soleil » ne pourraient nous ébranler.
Il est essentiel d’apprendre et de garder à l’esprit cette grande idée : celle de la réalisation.
Ce tumulte, ces luttes et ces divergences entre les religions ne cesseront que lorsque nous comprendrons que la religion ne réside ni dans les livres ni dans les temples. Elle est une perception réelle. Seul celui qui a véritablement perçu Dieu et l’âme possède la religion. Il n’y a pas de véritable différence entre le plus haut dignitaire ecclésiastique, capable de parler à n’en plus finir, et le matérialiste le plus bas et le plus ignorant. Nous sommes tous athées ; avouons-le. Un simple assentiment intellectuel ne nous rend pas religieux. Prenez un chrétien, un musulman ou un adepte de toute autre religion au monde. Tout homme qui aurait véritablement réalisé la vérité du Sermon sur la montagne serait parfait et deviendrait aussitôt un dieu. Pourtant, on dit qu’il y a des millions de chrétiens dans le monde. Ce que cela signifie, c’est que l’humanité pourrait un jour tenter de réaliser ce Sermon. Pas un homme sur vingt millions n’est un véritable chrétien.
Ce tumulte, ces luttes et ces divergences entre les religions ne cesseront que lorsque nous comprendrons que la religion ne réside ni dans les livres ni dans les temples. Elle est une perception réelle. Seul celui qui a véritablement perçu Dieu et l’âme possède la religion. Il n’y a pas de véritable différence entre le plus haut dignitaire ecclésiastique, capable de parler à n’en plus finir, et le matérialiste le plus bas et le plus ignorant. Nous sommes tous athées ; avouons-le. Un simple assentiment intellectuel ne nous rend pas religieux. Prenez un chrétien, un musulman ou un adepte de toute autre religion au monde. Tout homme qui aurait véritablement réalisé la vérité du Sermon sur la montagne serait parfait et deviendrait aussitôt un dieu. Pourtant, on dit qu’il y a des millions de chrétiens dans le monde. Ce que cela signifie, c’est que l’humanité pourrait un jour tenter de réaliser ce Sermon. Pas un homme sur vingt millions n’est un véritable chrétien.
Ainsi, en Inde, dit-on, il y aurait trois cents millions de Védantins. Mais si un sur mille avait véritablement réalisé la religion, ce monde serait bientôt profondément transformé. Nous sommes tous athées, et pourtant nous essayons de combattre celui qui l’admet. Nous sommes tous dans les ténèbres ; pour nous, la religion n’est qu’un assentiment intellectuel, de simples paroles, rien du tout. Nous considérons souvent comme religieux un homme qui sait bien parler. Mais ce n’est pas cela, la religion. « Des procédés merveilleux pour agencer les mots, des talents rhétoriques et diverses façons d’expliquer les textes des livres — tout cela n’est que le plaisir des érudits, et non la religion. » La religion advient lorsque commence cette réalisation véritable dans notre âme. Ce sera l’aube de la religion ; alors seulement nous serons moraux. À présent, nous ne sommes guère plus moraux que les animaux. Seuls les fouets de la société nous retiennent. Si la société disait aujourd’hui : « Je ne vous punirai pas si vous volez », nous nous précipiterions aussitôt sur les biens les uns des autres. C’est le policier qui nous rend moraux. C’est l’opinion sociale qui nous rend moraux, et en réalité nous valons à peine mieux que des animaux. Nous savons à quel point il en est ainsi, au fond de notre cœur. Ne soyons donc pas hypocrites. Reconnaissons que nous ne sommes pas religieux et que nous n’avons pas le droit de mépriser les autres. Nous sommes tous frères, et nous serons véritablement moraux lorsque nous aurons réalisé la religion.
Si vous avez vu un certain pays et qu’un homme vous force à dire que vous ne l’avez pas vu, au fond de vous-même, vous savez pourtant que vous l’avez vu. Ainsi, lorsque vous voyez la religion et Dieu avec plus d’intensité que vous ne voyez ce monde extérieur, rien ne pourra ébranler votre croyance. Alors, vous avez une foi véritable. Voilà ce que signifient les paroles de votre Évangile : « Celui qui a la foi, ne serait-ce que comme un grain de moutarde. » Alors, vous connaîtrez la Vérité, car vous serez devenu la Vérité.
Tel est le mot d’ordre du Vedanta : réaliser la religion ; les paroles ne suffiront pas. Mais cela s’accomplit avec beaucoup de difficulté. Il s’est caché au cœur de l’atome, cet Ancien qui réside dans le recoin le plus intime du cœur de chaque être humain. Les sages l’ont réalisé par le pouvoir de l’introspection et sont allés au-delà de la joie et de la souffrance, au-delà de ce que nous appelons la vertu et le vice, au-delà des bonnes et des mauvaises actions, au-delà de l’être et du non-être ; celui qui l’a vu a vu la Réalité.
Mais alors, qu’en est-il du ciel ? C’était l’idée du bonheur sans le malheur. Autrement dit, ce que nous voulons, ce sont les joies de cette vie sans ses peines. C’est assurément une très bonne idée ; elle vient naturellement, mais elle est entièrement erronée, car il n’existe pas de bien absolu, pas plus qu’il n’existe de mal absolu.
Tel est le mot d’ordre du Vedanta : réaliser la religion ; les paroles ne suffiront pas. Mais cela s’accomplit avec beaucoup de difficulté. Il s’est caché au cœur de l’atome, cet Ancien qui réside dans le recoin le plus intime du cœur de chaque être humain. Les sages l’ont réalisé par le pouvoir de l’introspection et sont allés au-delà de la joie et de la souffrance, au-delà de ce que nous appelons la vertu et le vice, au-delà des bonnes et des mauvaises actions, au-delà de l’être et du non-être ; celui qui l’a vu a vu la Réalité.
Mais alors, qu’en est-il du ciel ? C’était l’idée du bonheur sans le malheur. Autrement dit, ce que nous voulons, ce sont les joies de cette vie sans ses peines. C’est assurément une très bonne idée ; elle vient naturellement, mais elle est entièrement erronée, car il n’existe pas de bien absolu, pas plus qu’il n’existe de mal absolu.
Vous avez tous entendu parler de ce riche Romain qui apprit un jour qu’il ne lui restait plus qu’environ un million de livres sterling de fortune ; il dit : « Que vais-je faire demain ? » et se suicida aussitôt. Un million de livres sterling, c’était la pauvreté à ses yeux. Qu’est-ce que la joie, et qu’est-ce que la peine ? Ce sont des quantités qui s’évanouissent, qui ne cessent de disparaître. Quand j’étais enfant, je pensais que si je pouvais être cocher, ce serait le comble du bonheur pour moi que de conduire à travers les rues. Je ne le pense plus aujourd’hui. À quelle joie vous attacherez-vous ? C’est là le point que nous devons tous tâcher de comprendre, et l’une des dernières superstitions à nous quitter. Chacun se fait une idée différente du plaisir. J’ai vu un homme qui n’est heureux que s’il avale chaque jour un morceau d’opium. Il peut rêver d’un paradis où le sol serait fait d’opium. Pour moi, ce serait un bien mauvais paradis. Dans la poésie arabe, nous lisons sans cesse des descriptions du paradis, avec de beaux jardins traversés par des rivières. J’ai vécu une grande partie de ma vie dans un pays où il y a trop d’eau ; de nombreux villages sont inondés et des milliers de vies sont sacrifiées chaque année. Ainsi, mon paradis n’aurait pas de jardins traversés par des rivières ; je voudrais un pays où il pleut très peu. Nos plaisirs changent sans cesse. Si un jeune homme rêve du paradis, il rêve d’un paradis où il aura une belle épouse. Quand ce même homme vieillit, il ne veut plus d’épouse. Ce sont nos besoins qui façonnent notre paradis, et celui-ci change avec l’évolution de nos besoins. Si nous avions un paradis tel que le désirent ceux pour qui la jouissance des sens est le but même de l’existence, nous ne progresserions pas. Ce serait la pire malédiction que nous puissions prononcer contre l’âme. Est-ce tout ce à quoi nous pouvons parvenir ? Un peu de pleurs et de danse, puis mourir comme un chien ! Quelle malédiction vous prononcez sur l’humanité lorsque vous aspirez à ces choses ! C’est pourtant ce que vous faites quand vous réclamez les joies de ce monde, car vous ne savez pas ce qu’est la vraie joie. La philosophie ne nous enjoint pas de renoncer aux joies, mais de savoir ce qu’est réellement la joie. Le paradis norvégien est un immense champ de bataille où tous s’installent devant Odin ; ils chassent le sanglier, puis partent à la guerre et se tailladent en pièces. Mais, d’une manière ou d’une autre, après quelques heures de combat, toutes les blessures guérissent, et ils se rendent dans une salle où le sanglier a été rôti, pour festoyer. Puis le sanglier reprend forme, prêt à être chassé le lendemain. C’est à peu près la même chose que notre paradis, pas du tout pire ; seules nos idées sont peut-être un peu plus raffinées. Nous voulons chasser les sangliers et parvenir à un lieu où toutes les jouissances dureront éternellement, tout comme le Norvégien s’imagine que le sanglier est chassé et mangé chaque jour, puis revient à la vie le lendemain.
Or, la philosophie affirme qu’il existe une joie absolue, qui ne change jamais. Cette joie ne peut être constituée des joies et des plaisirs que nous connaissons dans cette vie ; et pourtant, le Vedānta montre que tout ce qui est joyeux dans cette vie n’est qu’une parcelle de cette joie réelle, car il n’existe pas d’autre joie. À chaque instant, en réalité, nous jouissons de la félicité absolue, bien qu’elle soit voilée, méconnue et caricaturée. Partout où il y a une bénédiction, de la félicité ou de la joie, même la joie du voleur qui dérobe, c’est cette félicité absolue qui se manifeste ; seulement, elle est devenue obscurcie, brouillée, pour ainsi dire, par toutes sortes de conditions étrangères, et méconnue. Mais pour comprendre cela, nous devons passer par la négation ; alors commencera le côté positif. Nous devons renoncer à l’ignorance et à tout ce qui est faux ; alors la vérité commencera à se révéler à nous. Lorsque nous aurons saisi la vérité, les choses auxquelles nous avions d’abord renoncé prendront une forme nouvelle, nous apparaîtront sous un jour nouveau et seront divinisées. Elles auront été sublimées ; alors nous les comprendrons sous leur vrai jour. Mais pour les comprendre, nous devons d’abord entrevoir la vérité ; au début, nous devons y renoncer, puis nous les retrouvons divinisées. Nous devons renoncer à toutes nos misères et à tous nos chagrins, à toutes nos petites joies.
« Ce que tous les Vedas proclament, ce que toutes les austérités annoncent, ce que les hommes recherchent en menant une vie de continence, je vais vous le dire en un seul mot : c’est “Om”. » Vous trouverez ce mot « Om » très souvent loué dans les Vedas, et il est tenu pour très sacré.
Maintenant, Yama répond à la question : « Que devient l’homme lorsque le corps meurt ? »
« Ce Sage ne meurt jamais, ne naît jamais. Il ne vient de rien, et rien ne vient de Lui. Non né, éternel, impérissable, cet Ancien ne peut jamais être détruit avec la destruction du corps. Si le meurtrier pense pouvoir tuer, ou si le tué pense être tué, tous deux ignorent la vérité, car le Soi ne tue ni n’est tué. » Voilà une affirmation des plus saisissantes.
J’aimerais attirer votre attention sur l’adjectif de la première ligne : « sage ». À mesure que nous avancerons, nous verrons que, selon le Vedānta, toute sagesse et toute pureté sont déjà présentes dans l’âme, mais s’y expriment plus ou moins clairement : toute la différence est là. La différence entre les êtres humains, et entre toutes les choses de la création, n’est pas de nature, mais seulement de degré. Le fond, la réalité, de chacun est ce même Être éternel, toujours bienheureux, toujours pur et toujours parfait. C’est l’ātman, l’âme, chez le saint et le pécheur, chez l’homme heureux et l’homme malheureux, chez le beau et le laid, chez les êtres humains et les animaux : il est le même partout. C’est l’Être resplendissant. La différence est due au pouvoir d’expression. Chez certains, Il s’exprime davantage ; chez d’autres, moins, mais cette différence d’expression n’a aucun effet sur l’ātman. Si, dans leur tenue, un homme montre davantage son corps qu’un autre, cela ne change rien à leur corps ; la différence tient à leur tenue. Nous ferions mieux de nous souvenir qu’en philosophie du Vedānta, il n’existe rien de tel que le bien et le mal : ce ne sont pas deux choses différentes. Une même chose est bonne ou mauvaise, et la différence tient uniquement au degré. Ce que j’appelle aujourd’hui agréable, je peux, demain, dans de meilleures circonstances, l’appeler souffrance. Le feu qui nous réchauffe peut aussi nous consumer ; ce n’est pas la faute du feu. Ainsi, l’âme étant pure et parfaite, l’homme qui fait le mal se ment à lui-même : il ne connaît pas sa propre nature. Même chez le meurtrier, l’âme pure est présente ; Elle ne meurt pas. Son erreur fut de ne pas pouvoir La manifester ; il L’avait recouverte. Et chez l’homme qui croit être tué, l’âme n’est pas tuée non plus ; Elle est éternelle. Elle ne peut jamais être tuée, jamais détruite. « Infiniment plus petite que le plus petit, infiniment plus grande que le plus grand, cette Souveraine de tous réside au plus profond du cœur de chaque être humain. Les êtres sans péché, libérés de toute souffrance, Le voient par la grâce du Seigneur ; dépourvu de corps, Il demeure pourtant dans le corps ; sans espace, Il semble pourtant occuper l’espace ; infini, omniprésent : sachant que telle est l’âme, les sages ne connaissent jamais la souffrance. »
« Ce Sage ne meurt jamais, ne naît jamais. Il ne vient de rien, et rien ne vient de Lui. Non né, éternel, impérissable, cet Ancien ne peut jamais être détruit avec la destruction du corps. Si le meurtrier pense pouvoir tuer, ou si le tué pense être tué, tous deux ignorent la vérité, car le Soi ne tue ni n’est tué. » Voilà une affirmation des plus saisissantes.
J’aimerais attirer votre attention sur l’adjectif de la première ligne : « sage ». À mesure que nous avancerons, nous verrons que, selon le Vedānta, toute sagesse et toute pureté sont déjà présentes dans l’âme, mais s’y expriment plus ou moins clairement : toute la différence est là. La différence entre les êtres humains, et entre toutes les choses de la création, n’est pas de nature, mais seulement de degré. Le fond, la réalité, de chacun est ce même Être éternel, toujours bienheureux, toujours pur et toujours parfait. C’est l’ātman, l’âme, chez le saint et le pécheur, chez l’homme heureux et l’homme malheureux, chez le beau et le laid, chez les êtres humains et les animaux : il est le même partout. C’est l’Être resplendissant. La différence est due au pouvoir d’expression. Chez certains, Il s’exprime davantage ; chez d’autres, moins, mais cette différence d’expression n’a aucun effet sur l’ātman. Si, dans leur tenue, un homme montre davantage son corps qu’un autre, cela ne change rien à leur corps ; la différence tient à leur tenue. Nous ferions mieux de nous souvenir qu’en philosophie du Vedānta, il n’existe rien de tel que le bien et le mal : ce ne sont pas deux choses différentes. Une même chose est bonne ou mauvaise, et la différence tient uniquement au degré. Ce que j’appelle aujourd’hui agréable, je peux, demain, dans de meilleures circonstances, l’appeler souffrance. Le feu qui nous réchauffe peut aussi nous consumer ; ce n’est pas la faute du feu. Ainsi, l’âme étant pure et parfaite, l’homme qui fait le mal se ment à lui-même : il ne connaît pas sa propre nature. Même chez le meurtrier, l’âme pure est présente ; Elle ne meurt pas. Son erreur fut de ne pas pouvoir La manifester ; il L’avait recouverte. Et chez l’homme qui croit être tué, l’âme n’est pas tuée non plus ; Elle est éternelle. Elle ne peut jamais être tuée, jamais détruite. « Infiniment plus petite que le plus petit, infiniment plus grande que le plus grand, cette Souveraine de tous réside au plus profond du cœur de chaque être humain. Les êtres sans péché, libérés de toute souffrance, Le voient par la grâce du Seigneur ; dépourvu de corps, Il demeure pourtant dans le corps ; sans espace, Il semble pourtant occuper l’espace ; infini, omniprésent : sachant que telle est l’âme, les sages ne connaissent jamais la souffrance. »
« Cet Atman ne se réalise ni par la puissance de la parole, ni par un vaste intellect, ni par l’étude des Vedas. » Voilà une affirmation très audacieuse. Comme je vous l’ai dit auparavant, les sages étaient des penseurs très audacieux et ne s’arrêtaient jamais devant rien. Vous vous souviendrez qu’en Inde, ces Vedas sont tenus en bien plus haute estime que ne l’est même la Bible chez les chrétiens. Selon votre conception de la révélation, un homme a été inspiré par Dieu ; en Inde, on considère que les choses existent parce qu’elles figurent dans les Vedas. C’est dans les Vedas et par eux que la création entière est venue à l’existence. Tout ce que l’on appelle connaissance se trouve dans les Vedas. Chaque mot est sacré et éternel, éternel comme l’âme, sans commencement ni fin. Pour ainsi dire, tout l’esprit du Créateur se trouve dans ce livre. Telle est l’estime dans laquelle on tient les Vedas. Pourquoi cette chose est-elle morale ? Parce que les Vedas le disent. Pourquoi cette chose est-elle immorale ? Parce que les Vedas le disent. Malgré cela, voyez l’audace de ces sages qui proclamaient que la vérité ne se trouve pas dans une étude approfondie des Vedas. « Le Seigneur se révèle à l’homme qui lui est agréable. » Mais on peut alors objecter qu’il s’agit là d’une forme de partialité. Yama explique pourtant : « Ceux qui font le mal, dont le mental n’est pas paisible, ne peuvent jamais voir la Lumière. C’est à ceux qui sont sincères de cœur, purs dans leurs actes et maîtres de leurs sens que le Soi se manifeste. »
Voici une belle image. Imagine que le Soi soit le cavalier et que ce corps soit le char, que l’intellect soit le cocher, le mental les rênes et les sens les chevaux. Celui dont les chevaux sont bien domptés, et dont les rênes sont fermes et tenues d’une main sûre par le cocher (l’intellect), atteint le but, qui est l’état de Celui qui est omniprésent. Mais l’homme dont les chevaux (les sens) ne sont pas maîtrisés, et dont les rênes (le mental) ne sont pas bien tenues, va à sa perte. Cet ātman, présent en tous les êtres, ne se révèle ni aux yeux ni aux sens ; mais ceux dont le mental est devenu purifié et affiné le réalisent. Au-delà de tout son, de toute vision, au-delà de la forme, absolu, au-delà de toute saveur et de tout toucher, infini, sans commencement ni fin, au-delà même de la nature, l’Inchangeable ; celui qui le réalise se libère des mâchoires de la mort. Mais cela est très difficile. C’est, pour ainsi dire, marcher sur le fil d’un rasoir ; la voie est longue et périlleuse, mais lutte, ne désespère pas. Éveille-toi, lève-toi et ne t’arrête pas avant d’avoir atteint le but.
L’idée centrale qui traverse toutes les Upanishads est celle de la réalisation. De nombreuses questions se poseront de temps à autre, surtout à l’homme moderne. Il y aura la question de l’utilité, et bien d’autres encore, mais nous verrons que toutes sont suscitées par nos associations passées. Les associations d’idées exercent une influence considérable sur notre mental. Pour ceux qui, depuis l’enfance, ont toujours entendu parler d’un Dieu personnel et de la personnalité du mental, ces idées paraîtront bien sûr très sévères et rigoureuses ; mais s’ils les écoutent et y réfléchissent, elles feront partie de leur vie et ne les effraieront plus. La grande question qui se pose généralement est celle de l’utilité de la philosophie. À cela, une seule réponse est possible : si, d’un point de vue utilitariste, il est bon pour les hommes de rechercher le plaisir, pourquoi ceux dont le plaisir réside dans la spéculation religieuse ne le rechercheraient-ils pas ? Comme les jouissances des sens plaisent à beaucoup, ils les recherchent ; mais il en est peut-être d’autres à qui elles ne plaisent pas et qui désirent une jouissance supérieure. Le plaisir du chien se limite à manger et à boire. Il ne peut comprendre le plaisir du savant qui renonce à tout et habite peut-être au sommet d’une montagne pour observer la position de certaines étoiles. Les chiens peuvent se moquer de lui et penser qu’il est fou. Ce pauvre savant n’a peut-être même jamais eu assez d’argent pour se marier, et il mène une vie très simple. Peut-être le chien rit-il de lui. Mais le savant dit : « Mon cher chien, ton plaisir se limite aux sens dont tu jouis, et tu ne connais rien au-delà ; mais, pour moi, c’est la vie la plus agréable, et si tu as le droit de rechercher le plaisir à ta manière, j’ai aussi le droit de le rechercher à la mienne. » L’erreur consiste à vouloir ramener le monde entier à notre propre niveau de pensée et à faire de notre mental la mesure de tout l’univers. Pour vous, les anciens plaisirs des sens sont peut-être les plus grands ; mais rien ne garantit que mon plaisir soit le même et, quand vous insistez là-dessus, je ne suis pas d’accord avec vous. Voilà la différence entre l’utilitariste mondain et l’homme religieux. Le premier dit : « Voyez comme je suis heureux. Je gagne de l’argent, mais je ne me préoccupe pas de religion. C’est trop insondable, et je suis heureux sans elle. » Jusque-là, tout va bien ; tant mieux pour tous les utilitaristes. Mais ce monde est terrible. Si quelqu’un trouve le bonheur par quelque moyen que ce soit, sans nuire à ses semblables, qu’il réussisse ; mais si cet homme vient me dire : « Vous aussi, vous devez faire comme moi ; vous seriez stupide de ne pas le faire », je réponds : « Vous avez tort, car les choses mêmes qui vous procurent du plaisir ne m’attirent pas le moins du monde. Si je devais courir après quelques poignées d’or, ma vie ne vaudrait pas la peine d’être vécue ! J’en mourrais. » Voilà ce que répondrait l’homme religieux. En réalité, la religion n’est possible que pour ceux qui ont dépassé ces choses inférieures. Nous devons faire nos propres expériences, aller jusqu’au bout de notre parcours. Ce n’est qu’une fois ce parcours achevé que l’autre monde s’ouvre.
Les jouissances des sens prennent parfois une autre forme, dangereuse et séduisante. Vous entendrez toujours cette idée — dans les temps les plus reculés, dans toutes les religions — qu’un jour viendra où toutes les souffrances de la vie cesseront et où seules demeureront ses joies et ses plaisirs, et où cette terre deviendra un paradis. Je ne le crois pas. Cette terre restera toujours le même monde. C’est une chose terrible à dire, et pourtant je ne vois pas comment y échapper. La souffrance dans le monde ressemble au rhumatisme chronique dans le corps : chassez-la d’une partie, elle se déplace ailleurs ; chassez-la de là, et vous la ressentirez quelque part d’autre. Quoi que vous fassiez, elle est toujours là. Autrefois, les gens vivaient dans les forêts et se mangeaient les uns les autres ; à l’époque moderne, ils ne mangent plus la chair les uns des autres, mais ils se trompent mutuellement. Des pays entiers et des villes sont ruinés par la tromperie. Cela ne témoigne pas d’un grand progrès. Je ne vois pas en quoi ce que vous appelez le progrès dans le monde serait autre chose qu’une multiplication des désirs. S’il est une chose qui me paraît évidente, c’est que les désirs engendrent toute souffrance ; c’est l’état du mendiant, qui ne cesse de demander quelque chose, incapable de rien voir sans souhaiter le posséder, et qui aspire toujours, aspire à davantage. Si le pouvoir de satisfaire nos désirs augmente selon une progression arithmétique, le pouvoir du désir augmente selon une progression géométrique. La somme totale du bonheur et de la souffrance dans ce monde est au moins restée la même au fil du temps. Si une vague s’élève dans l’océan, elle creuse un creux quelque part. Si le bonheur vient à un homme, le malheur vient à un autre ou, peut-être, à un animal. Le nombre des hommes augmente et celui de certains animaux diminue ; nous les tuons et nous prenons leurs terres ; nous leur enlevons tous leurs moyens de subsistance. Comment pouvons-nous alors dire que le bonheur augmente ? La race la plus forte dévore la plus faible, mais pensez-vous que la race la plus forte sera très heureuse ? Non ; ses membres commenceront à s’entretuer. Je ne vois pas, sur le plan pratique, comment ce monde pourrait devenir un paradis. Les faits vont à l’encontre de cette idée. Sur le plan théorique également, je vois que c’est impossible.
La perfection est toujours infinie. Nous sommes déjà cet infini, et nous essayons de manifester cette infinité. Vous et moi, et tous les êtres, essayons de la manifester. Jusque-là, tout va bien. Mais, partant de ce fait, certains philosophes allemands ont élaboré une théorie singulière : cette manifestation s’élèvera toujours davantage, jusqu’à ce que nous atteignions la manifestation parfaite, jusqu’à ce que nous soyons devenus des êtres parfaits. Que signifie une manifestation parfaite ? La perfection signifie l’infini, et la manifestation signifie la limite ; cela signifie donc que nous deviendrons des êtres limités illimités, ce qui est contradictoire en soi. Une telle théorie peut plaire aux enfants, mais elle empoisonne leurs esprits avec des mensonges et nuit gravement à la religion. Or, nous savons que ce monde est une déchéance, que l’homme est une déchéance de Dieu et qu’Adam a chuté. Il n’existe aujourd’hui aucune religion qui n’enseigne que l’homme est une déchéance. Nous avons été rabaissés jusqu’à l’animal, et maintenant nous remontons pour sortir de cette servitude. Mais nous ne pourrons jamais manifester entièrement l’Infini ici-bas. Nous lutterons avec acharnement, mais viendra un moment où nous comprendrons qu’il est impossible d’être parfait ici-bas tant que nous sommes asservis aux sens. Alors retentira l’appel à retourner à notre état originel d’Infinité.
Voilà le renoncement. Nous devrons sortir de la difficulté en inversant le processus qui nous y a conduits ; alors commenceront la moralité et la charité. Quel est le mot d’ordre de tous les codes éthiques ? « Pas moi, mais toi », et ce « moi » est le produit de l’Infini qui se trouve derrière et qui tente de se manifester dans le monde extérieur. Ce petit « moi » en est le résultat, et il devra retourner s’unir à l’Infini, sa propre nature. Chaque fois que vous dites : « Pas moi, mon frère, mais toi », vous essayez de revenir en arrière ; et chaque fois que vous dites : « Moi, et non toi », vous faites le faux pas qui consiste à tenter de manifester l’Infini à travers le monde des sens. Cela apporte des luttes et des maux dans le monde, mais, après un certain temps, le renoncement doit venir, le renoncement éternel. Le petit « moi » est mort et a disparu. Pourquoi accorder tant d’importance à cette petite vie ? Tous ces vains désirs de vivre et de jouir de cette vie, ici ou ailleurs, conduisent à la mort.
Si nous sommes issus des animaux, les animaux pourraient aussi être des hommes dégradés. Comment savez-vous que ce n’est pas le cas ? Vous avez vu que la preuve de l’évolution consiste simplement en ceci : on trouve une série de corps allant du plus bas au plus élevé, qui s’élèvent selon une progression graduelle. Mais comment pouvez-vous en conclure qu’elle va toujours du plus bas vers le haut, et jamais du plus haut vers le bas ? L’argument vaut dans les deux sens et, si quelque chose est vrai, je crois que c’est que la série se répète en montant et en descendant. Comment pourrait-il y avoir évolution sans involution ? Notre lutte pour la vie supérieure montre que nous avons été dégradés à partir d’un état élevé. Il doit en être ainsi, même si les détails peuvent varier. Je m’attache toujours à l’idée exprimée d’une seule voix par le Christ, Bouddha et le Vedānta : nous devons tous atteindre la perfection avec le temps, mais seulement en renonçant à cette imperfection. Ce monde n’est rien. Au mieux, ce n’est qu’une caricature hideuse, une ombre de la Réalité. Nous devons parvenir à la Réalité. Le renoncement nous y conduira. Le renoncement est le fondement même de notre vie véritable ; chaque instant de bonté et de vie réelle dont nous jouissons survient lorsque nous ne pensons pas à nous-mêmes. Ce petit soi séparé doit mourir. Alors nous découvrirons que nous sommes dans le Réel, que cette Réalité est Dieu, qu’Il est notre véritable nature et qu’Il est toujours en nous et avec nous. Vivons en Lui et demeurons en Lui. C’est le seul état d’existence joyeux. La vie sur le plan de l’Esprit est la seule vie, et efforçons-nous tous d’atteindre cette réalisation.