Bouddhisme

L’Évangile de Bouddha, XXIII — Anāthapindika.

À cette époque vivait Anāthapindika, un homme d’une immense richesse, qui séjournait à Rājagaha. Sa générosité lui avait valu le nom de « protecteur des orphelins et ami des pauvres ».
Ayant appris que le Bouddha était apparu dans le monde et séjournait dans le bosquet de bambous près de la ville, il partit en pleine nuit à la rencontre du Bienheureux.
Le Bienheureux reconnut aussitôt la noble disposition du cœur d’Anāthapindika et l’accueillit par des paroles de réconfort religieux. Ils s’assirent ensemble, et Anāthapindika écouta la douceur de la vérité prêchée par le Bienheureux. Et le Bouddha dit :
« La nature agitée et affairée du monde, voilà, je le déclare, la racine de la souffrance. Atteins cette sérénité de l’esprit qui repose dans la paix de l’immortalité. Le soi n’est qu’un amas de qualités composées, et son monde est vide comme une fantaisie.
« Qui façonne nos vies ? Est-ce Iśvara, un créateur personnel ? Si Iśvara est le créateur, tous les êtres vivants devraient se soumettre en silence au pouvoir de leur créateur. Ils seraient comme des vases façonnés par la main du potier ; et, s’il en était ainsi, comment serait-il possible de pratiquer la vertu ? Si le monde avait été créé par Iśvara, il ne devrait exister ni chagrin, ni malheur, ni mal ; car les actes purs comme impurs devraient venir de lui. S’il n’en était pas ainsi, il y aurait une autre cause que lui, et il ne serait pas existant par soi-même. Tu vois donc que l’idée d’Iśvara est réfutée. »
« Une autre affirmation veut que l’Absolu nous ait créés. Mais ce qui est absolu ne peut être une cause. Toutes les choses qui nous entourent proviennent d’une cause, comme la plante provient de la graine ; mais comment l’Absolu pourrait-il être la cause de toutes choses à la fois ? S’il les pénètre, alors, assurément, il ne les produit pas.
« Une autre affirmation veut que le Soi soit le créateur. Mais si le soi est le créateur, pourquoi n’a-t-il pas créé des choses agréables ? Les causes de la tristesse et de la joie sont réelles et objectives. Comment auraient-elles pu être créées par le soi ?
« Enfin, si nous adoptons l’argument selon lequel il n’y a pas de créateur, que notre destin est ce qu’il est et qu’il n’y a aucune causalité, à quoi bon façonner notre vie et adapter nos moyens à une fin ?
« Nous soutenons donc que rien de ce qui existe n’est sans cause. Cependant, ni Iśvara, ni l’Absolu, ni le soi, ni le hasard sans cause ne sont créateurs : ce sont nos actes qui produisent des résultats bons ou mauvais, conformément à la loi de causalité.
« Abandonnons donc l’hérésie qui consiste à adorer Iśvara et à le prier ; cessons de nous perdre en vaines spéculations et en subtilités stériles ; renonçons au soi et à tout égoïsme et, puisque toutes choses sont régies par la causalité, pratiquons le bien afin que nos actes portent de bons fruits. »
Et Anāthapindika dit : « Je vois que tu es le Bouddha, le Bienheureux, le Tathāgata, et je souhaite t’ouvrir tout mon esprit. Après avoir entendu mes paroles, conseille-moi sur ce que je dois faire.
« Ma vie est remplie de travail, et, ayant acquis une grande fortune, je suis entouré de soucis. Pourtant, j’aime mon travail et m’y consacre avec le plus grand zèle. Beaucoup de gens sont à mon service et dépendent de la réussite de mes entreprises.
« Or, j’ai entendu tes disciples louer les félicités de l’ermite et dénoncer l’agitation du monde. “Le Saint, disent-ils, a renoncé à son royaume et à son héritage, et a trouvé le chemin de la justice, donnant ainsi au monde entier l’exemple de la façon d’atteindre le Nirvâna.”
« Mon cœur aspire à faire ce qui est juste et à être une bénédiction pour mes semblables. Permets-moi donc de te demander : dois-je renoncer à ma fortune, à ma demeure et à mes entreprises, et, comme toi, vivre sans foyer afin d’atteindre les félicités d’une vie religieuse ? »
Et le Bouddha répondit : « Les félicités d’une vie religieuse sont accessibles à quiconque suit le noble sentier octuple. Celui qui s’attache à la fortune ferait mieux de s’en défaire plutôt que de laisser son cœur s’empoisonner par elle ; mais celui qui ne s’y attache pas et qui, possédant des richesses, en fait bon usage, sera une bénédiction pour ses semblables.
« Ce ne sont pas la vie, la richesse et le pouvoir qui asservissent les hommes, mais leur attachement à la vie, à la richesse et au pouvoir.
« Le bhikkhu qui se retire du monde pour mener une vie de loisir n’y gagnera rien, car une vie d’indolence est une abomination, et le manque d’énergie est méprisable.
« Le Dharma du Tathâgata n’exige pas qu’un homme entre dans la vie sans foyer ou renonce au monde, à moins qu’il ne se sente appelé à le faire ; mais le Dharma du Tathâgata exige de chacun qu’il se libère de l’illusion du moi, qu’il purifie son cœur, qu’il renonce à sa soif de plaisir et mène une vie vertueuse.
« Quoi que fassent les hommes, qu’ils restent dans le monde comme artisans, marchands ou officiers du roi, ou qu’ils se retirent du monde et se consacrent à une vie de méditation religieuse, qu’ils mettent tout leur cœur à leur tâche ; qu’ils soient diligents et énergiques ; et, s’ils sont comme le lotus qui, bien qu’il pousse dans l’eau, demeure pourtant intact au contact de l’eau, s’ils luttent dans la vie sans nourrir ni envie ni haine, s’ils vivent dans le monde non pour eux-mêmes, mais dans la vérité, alors la joie, la paix et la béatitude habiteront assurément leur esprit. »

Source Paul Carus, The Gospel of Buddha (1894), Project Gutenberg #35895 — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire