Bouddhisme

L’Évangile de Bouddha, XCVII — L’entrée finale du Bouddha dans le Nirvāna.

Alors les Mallas, avec leurs jeunes hommes, leurs jeunes filles et leurs épouses, accablés de chagrin, tristes et le cœur affligé, se rendirent à l’Upavattana, le bois de sâla des Mallas, et voulurent voir le Bienheureux, afin de prendre part à la félicité qui échoit à ceux qui se trouvent en présence du Saint.
Et le Bienheureux s’adressa à eux et dit :
« En cherchant la voie, vous devez faire effort et vous appliquer avec diligence. M’avoir vu ne suffit pas ! Marchez comme je vous l’ai ordonné ; libérez-vous du réseau embrouillé du chagrin. Suivez le chemin avec une détermination inébranlable.
« Un malade peut être guéri par le pouvoir curatif d’un médicament et être débarrassé de tous ses maux sans avoir vu le médecin.
« Celui qui ne fait pas ce que je commande me voit en vain. Cela ne lui apporte aucun profit. Mais celui qui vit loin de moi et qui pourtant marche avec droiture est toujours près de moi.
« Un homme peut demeurer à mes côtés et, pourtant, en me désobéissant, être loin de moi. Mais celui qui obéit au Dharma jouira toujours de la félicité que procure la présence du Tathâgata. »
Alors le mendiant Subhadda se rendit au bois de sâla des Mallas et dit au vénérable Ânanda : « J’ai entendu des mendiants de ma connaissance, âgés et riches d’une grande expérience, enseigner : “Il est rare, et cela arrive fort peu souvent, que les Tathâgatas apparaissent dans le monde, les saints Buddhas.” Or, on dit qu’aujourd’hui, pendant la dernière veille de la nuit, aura lieu le trépas définitif du samana Gotama. Mon esprit est plein d’incertitude, mais j’ai foi dans le samana Gotama et confiance en sa capacité d’exposer la vérité de telle sorte que je puisse me délivrer de mes doutes. Ah ! si seulement l’on me permettait de voir le samana Gotama ! »
Après qu’il eut ainsi parlé, le vénérable Ânanda dit au mendiant Subhadda : « Assez, ami Subhadda. Ne trouble pas le Tathâgata. Le Bienheureux est fatigué. »
Or le Bienheureux entendit cette conversation du vénérable Ânanda avec le mendiant Subhadda. Et le Bienheureux appela le vénérable Ânanda et dit : « Ânanda ! N’empêche pas Subhadda d’entrer. Qu’on laisse Subhadda voir le Tathâgata. Tout ce que Subhadda me demandera, il le demandera par désir de savoir, et non pour m’importuner ; et tout ce que je pourrai répondre à ses questions, il le comprendra rapidement. »
Alors le vénérable Ânanda dit au mendiant Subhadda : « Entre, ami Subhadda ; car le Bienheureux t’en donne la permission. »
Lorsque le Bienheureux eut instruit Subhadda et l’eut éveillé et réjoui par des paroles de sagesse et de réconfort, Subhadda dit au Bienheureux :
« Seigneur glorieux, Seigneur glorieux ! Tes paroles sont excellentes, tout à fait excellentes ! Elles redressent ce qui était renversé, révèlent ce qui était caché. Elles indiquent la bonne voie au voyageur égaré. Elles apportent une lampe dans les ténèbres, afin que ceux qui ont des yeux pour voir puissent voir. Ainsi, Seigneur, le Bienheureux m’a fait connaître la vérité, et je prends refuge dans le Bienheureux, dans la Vérité et dans l’Ordre. Que le Bienheureux m’accepte comme disciple et fidèle croyant, à partir de ce jour et aussi longtemps que je vivrai. »
Et Subhadda, le mendiant, dit au vénérable Ânanda : « Grand est ton gain, ami Ânanda, grande est ta bonne fortune, puisque, durant tant d’années, tu as reçu l’onction de disciple dans cette communauté, des mains du Maître lui-même ! »
Alors le Bienheureux s’adressa au vénérable Ânanda et dit : « Il se peut, Ânanda, que certains d’entre vous pensent : “La parole du Maître a pris fin, nous n’avons plus de maître !” Mais, Ânanda, vous ne devez pas voir les choses ainsi. Il est vrai que je ne recevrai plus de corps, car toute souffrance future a désormais disparu pour toujours. Mais, bien que ce corps se désagrège, le Tathâgata demeure. La vérité et les règles de l’ordre que j’ai exposées et établies pour vous tous, qu’elles soient, après mon départ, votre maître. À mon départ, Ânanda, que l’ordre, s’il le souhaite, abolisse tous les préceptes mineurs et secondaires. »
Alors le Bienheureux s’adressa aux frères et dit : « Il se peut qu’un frère ait quelque doute ou hésitation au sujet du Bouddha, de la vérité ou du chemin. Ne vous faites pas ensuite de reproches en pensant : “Nous n’avons pas interrogé le Bienheureux alors que nous étions face à face avec lui.” Interrogez donc maintenant, ô frères, interrogez librement. »
Et les frères gardèrent le silence.
Alors le vénérable Ānanda dit au Bienheureux : « En vérité, je crois que, dans toute cette assemblée de frères, il n’y en a pas un qui doute ou éprouve quelque incertitude au sujet du Bouddha, de la vérité ou de la voie ! »
Le Bienheureux dit : « C’est la plénitude de ta foi qui t’a fait parler ainsi, Ānanda ! Mais, Ānanda, le Tathâgata sait avec certitude que, dans toute cette assemblée de frères, il n’y en a pas un qui doute ou éprouve quelque incertitude au sujet du Bouddha, de la vérité ou de la voie ! Car même le plus lent, Ānanda, de tous ces frères s’est converti et est assuré d’atteindre le salut ultime. »
Alors le Bienheureux s’adressa aux frères et leur dit : « Si maintenant vous connaissez le Dharma, la cause de toute souffrance et la voie du salut, ô disciples, direz-vous alors : “Nous respectons le Maître, et c’est par révérence pour le Maître que nous parlons ainsi” ? »
Les frères répondirent : « Nous ne dirons pas cela, Seigneur. »
Et le Saint poursuivit :
« Parmi tous ces êtres qui vivent dans l’ignorance, enfermés et prisonniers, pour ainsi dire, dans une coquille, je suis le premier à avoir brisé la coquille de l’ignorance et à avoir, seul dans l’univers, atteint la plus haute et universelle bouddhéité. Ainsi, ô disciples, je suis le plus ancien, le plus noble des êtres.
« Mais ce que vous dites, ô disciples, n’est-ce pas précisément ce que vous avez vous-mêmes connu, vous-mêmes vu, vous-mêmes réalisé ? »
Ânanda et les frères dirent : « C’est bien cela, Seigneur. »
Une fois encore, le Bienheureux se mit à parler : « Voyez maintenant, frères, dit-il, je vous exhorte en ces termes : “La dégradation est inhérente à toutes les choses composées, mais la vérité demeurera à jamais !” Œuvrez avec diligence à votre salut ! » Ce fut la dernière parole du Tathâgata. Puis le Tathâgata entra dans une profonde méditation et, après avoir traversé les quatre jhânas, entra dans le Nirvâna.
Lorsque le Bienheureux entra dans le Nirvâna, à son passage hors de l’existence, il se produisit un puissant tremblement de terre, terrible et impressionnant ; les tonnerres du ciel éclatèrent. Parmi les frères qui n’étaient pas encore libérés des passions, certains tendirent les bras et pleurèrent, et d’autres tombèrent à terre, accablés à la pensée : « Trop tôt le Bienheureux est mort ! Trop tôt le Bienheureux a quitté l’existence ! Trop tôt la Lumière du monde s’est éteinte ! »
Alors le vénérable Anuruddha exhorta les frères et dit : « Assez, mes frères ! Ne pleurez pas, ne vous lamentez pas ! Le Bienheureux ne nous a-t-il pas déclaré autrefois qu’il est dans la nature même de toutes les choses qui nous sont chères et proches que nous devions nous en séparer et les quitter, puisque tout ce qui naît, vient à l’existence et s’organise porte en soi la nécessité inhérente de se dissoudre ? Comment donc serait-il possible que le corps du Tathâgata ne se dissolve pas ? Une telle condition ne peut exister ! Ceux qui sont libérés des passions supporteront cette perte, calmes et maîtres d’eux-mêmes, gardant à l’esprit la vérité qu’il nous a enseignée. »
Et le vénérable Anuruddha et le vénérable Ānanda passèrent le reste de la nuit à s’entretenir de religion.
Alors le vénérable Anuruddha dit au vénérable Ānanda : « Va maintenant, frère Ānanda, et informe les Mallas de Kusinārā en disant : “Le Bienheureux est passé dans l’au-delà ; faites donc ce qui vous semblera bon !” »
Lorsque les Mallas entendirent cette nouvelle, ils furent affligés, tristes et accablés de chagrin.
Alors les Mallas de Kusinārā donnèrent cet ordre à leurs serviteurs : « Rassemblez les parfums, les guirlandes et tous les instruments de musique de Kusinārā ! » Les Mallas de Kusinārā prirent les parfums, les guirlandes, tous les instruments de musique et cinq cents vêtements, puis se rendirent au bois de sāla où reposait le corps du Bienheureux. Là, ils passèrent la journée à rendre honneur et hommage à la dépouille du Bienheureux, avec des hymnes, de la musique, des guirlandes et des parfums ; ils confectionnèrent des dais avec leurs vêtements et préparèrent des couronnes décoratives à y suspendre. Ils brûlèrent la dépouille du Bienheureux comme ils l’auraient fait du corps d’un roi des rois.
Quand le bûcher funéraire fut allumé, le soleil et la lune retirèrent leur éclat, les paisibles ruisseaux de toutes parts devinrent des torrents gonflés, la terre trembla et les forêts robustes frémirent comme des feuilles de tremble, tandis que fleurs et feuilles tombaient prématurément au sol, comme une pluie dispersée, si bien que tout Kusinārā se trouva couvert jusqu’aux genoux de fleurs de mandāra tombant du ciel.
Lorsque les cérémonies funèbres furent achevées, Devaputta dit aux multitudes rassemblées autour du bûcher :
« Voyez, ô frères, les restes terrestres du Bienheureux se sont dissous, mais la vérité qu’il nous a enseignée vit dans nos esprits et nous purifie de toute erreur.
« Allons donc dans le monde, aussi compatissants et miséricordieux que notre grand maître, et prêchons à tous les êtres vivants les quatre nobles vérités et le noble sentier octuple, afin que toute l’humanité puisse parvenir au salut définitif en prenant refuge dans le Bouddha, le Dharma et la Sangha. »
Et lorsque le Bienheureux fut entré dans le Nirvâna, et que les Mallas eurent brûlé son corps avec des cérémonies destinées à montrer qu’il était le grand roi des rois, des ambassadeurs vinrent de tous les empires qui, à cette époque, avaient embrassé sa doctrine, pour réclamer une part des reliques ; celles-ci furent divisées en huit parts, et huit dâgobas furent érigés pour les conserver. Un dâgoba fut érigé par les Mallas et sept autres par les sept rois de ces pays, dont les peuples avaient pris refuge dans le Bouddha.

Source Paul Carus, The Gospel of Buddha (1894), Project Gutenberg #35895 — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire