Un roi devant retourner à sa capitale, les habitants ornèrent la ville pour le recevoir. Chacun employa à cet effet ce qu'il avait, et y réussit admirablement. Quant aux prisonniers, qui ne possédaient absolument rien si ce n'étaient des liens et des fers, ils employèrent, comme décoration, des têtes tranchées et des cœurs arrachés, et placèrent aussi dans le même but des pieds et des mains. Lorsque le roi fit son entrée dans la capitale, il vit qu'elle était comme une peinture à cause des choses dont on l'avait ornée. Quand il arriva au lieu où était la prison, il descendit promptement de cheval et mit pied à terre. Il permit aux prisonniers de l'approcher ; il leur promit leur grâce et leur donna beaucoup d'or et d'argent. Un courtisan voulut connaître le motif de cette bienveillance et dit au roi : « Sire, révèle-moi le secret de cette chose. Tu as vu des milliers de magnifiques tentures, tu as vu la ville couverte de brocart et de satin. On a parsemé sur le sol de l'or et des pierreries, on a cribblé dans l'air du musc et de l'ambre. Tu as vu tout cela et tu l'as dédaigné ; tu n'as pas seulement tourné les yeux vers ces choses. Pourquoi, au contraire, t'es-tu arrêté à la porte de la prison pour regarder des têtes coupées ? Il n'y a rien de bien attrayant à voir des têtes, des pieds et des mains. »
«coupés. Ces membres mutilés sont ceux d'assassins ; pourquoi s'arrêter pour de telles gens ? » Le roi répondit : « Les ornements déployés par les autres citadins ne sont que comme un jeu de joueurs. Chacun d'eux s'est présenté et, selon sa manière et son habileté, a offert ce qui lui appartient, tandis que tous ces prisonniers m'ont payé à cette occasion un tribut bien autrement méritoire. N'était mon ordre, aurait-on séparé leurs têtes de leurs corps et leurs corps de leurs têtes ? J'ai trouvé mon ordre exécuté, et c'est pour cela que j'ai tourné la bride de mon cheval. Tous les autres citadins se sont passionnément livrés à ce déploiement fastueux d'ornementation, et ils se sont reposés dans leur vanité ; mais les prisonniers ont été jetés dans le trouble et la stupéfaction, tant à cause de mon ordre que par le respect que je leur ai inspiré. Ils ont joué tantôt leurs mains, tantôt leurs têtes, tantôt le sec, tantôt l’humide. Ils étaient retenus là dans l'inaction jusqu'au moment d'aller de la prison ou du puits à la potence. Nécessairement cette prison a été un jardin pour moi ; tantôt je l'étais pour les prisonniers, tantôt ils l'étaient pour moi. Les curieux pouvaient se déplacer pour obéir aux ordres : mais il était du devoir du roi de venir visiter la prison. »