Le schaïkh San’ân était un saint personnage de son temps, plus parfait que tout ce qu’on peut dire. Ce schaïkh resta dans la retraite pendant cinquante ans avec quatre cents disciples parfaits. Chacun de ses disciples, chose étonnante ! ne cessait de faire pénitence jour et nuit. Il avait les œuvres et la science en partage, et il avait aussi des amis ; il avait les avantages extérieurs et la révélation intérieure, ainsi que l’intelligence des mystères. Il avait exécuté quatre ou cinq fois le pèlerinage de la Mecque ; il avait passé à cet exercice un temps considérable. Il faisait des prières et des jeûnes sans nombre ; il n’omettait aucune pratique de la sunna. Ses anciens étaient hors d’eux-mêmes à son sujet en se voyant ainsi surpassés. Cet homme spirituel aurait fendu un cheveu ; il était fort dans les miracles et les degrés du spiritualisme. Quiconque était malade ou abattu retrouvait la santé par son souffle. En résumé, dans la joie et la tristesse, il était un exemple pour les hommes et comme un drapeau dans le monde. Quoiqu’il se vît le modèle de ses compagnons, il vit pendant quelques nuits la même chose en songe ; à savoir, que de la Mecque il allait résider en Grèce, et qu’il y adorait une idole. Après avoir eu ce songe fâcheux, il fit part de la douleur qu’il en éprouvait ; car, hélas ! le Joseph de la grâce allait tomber dans le puits ; une circonstance difficile se présentait dans le chemin. « J’ignore, dit-il, si je pourrai retirer mon âme de ce chagrin ; je dois renoncer à la vie si je veux professer la foi. Sur toute la surface de la terre il n’y a pas un homme qui ait à supporter une telle vicissitude dans sa route : s’il la surmonte, le chemin sera lumineux pour lui jusqu’à ce qu’il atteigne son but ; mais s’il ne peut y réussir, le chemin sera à la fin trop long pour lui. » Bref, ce maître incomparable dit à ses disciples : « Mon parti est pris ; il faut que j’aille tout de suite du côté de la Grèce, afin d’avoir promptement l’explication de ce songe. » Ses quatre cents disciples fidèles l’accompagnèrent dans le voyage. Ils allèrent de la Gaaba aux confins de la Grèce, et ils parcoururent d’un bout à l’autre ce pays. Par hasard ils virent un balcon élevé, sur lequel était assise une jeune fille.
C'était une fille chrétienne, d’une figure angélique, qui possédait des facultés contemplatives dans le chemin de Dieu. C'était un soleil sans déclin sur la sphère de la beauté et sur le zodiaque de la dignité. L'astre du jour, par la jalousie que lui inspirait l'éclat de son visage, paraissait dans la rue qu'elle habitait plus jaune que le visage des amants. Quiconque liait son cœur à la chevelure de cette jeune fille ceignait la ceinture des chrétiens en songeant à cette chevelure ; quiconque plaçait son âme sur le rubis des lèvres de cette beauté ravissante perdait la foi avant même d'avoir mis le pied dans le chemin de l'amour ; l'aurore prenait une teinte noire à cause de ses noirs cheveux ; la Grèce se couvrait de rides, à cause de cette belle aux éphélides. Ses yeux étaient la séduction des amants ; ses deux sourcils figuraient des arcs parfaits. Lorsqu'elle regardait ses admirateurs, elle les terrassait de la main de son œillade. Son sourcil formait comme le cintre de la lune de son œil où se repose la prunelle. Lorsque cette prunelle de son œil agissait avec énergie, elle saisissait comme une proie l'âme de centaines d'hommes. Son visage, sous ses cheveux lisses, brillait comme un charbon ardent ; l’humide rubis de ses lèvres rendait altéré un monde entier ; le narcisse de ses yeux langoureux avait pour cils cent poignards ; celui qui avait soif de l'eau pure dont on s’abreuve à sa bouche, ainsi qu'à une source vive, ressentait sur son cœur le piquant de ses cils comme autant de poignards. Vu que les expressions ne pouvaient passer par sa bouche, tant elle était petite, on ne comprenait pas ce qu'elle disait. En effet, la forme de sa bouche était celle du trou d'une aiguille ; et sa taille, aussi mince qu'un cheveu, était en outre serrée par son zunnâr. Elle avait au milieu du menton une fossette couleur d'argent, vivifiante comme les discours de Jésus. Des milliers de cœurs, noyés dans le sang comme Joseph, se précipitaient tête baissée dans ce puits.
Des perles aussi brillantes que le soleil ornaient ses cheveux ; elle avait le visage couvert d'un voile d'étoffe noire. Lorsque cette jeune fille chrétienne eut levé son voile, le cœur du schaïkh déjà asservi s’enflamma. Par là même qu'elle montra son visage de dessous ce voile, elle ceignit les reins du schaïkh de cent zunnârs au moyen d'un seul de ses cheveux. Quoique le schaïkh n'eût pas arrêté ses regards sur la jeune chrétienne, toutefois il ressentit pour elle un amour qui produisit un effet tel, que son libre arbitre glissa entièrement de ses mains, et qu'il tomba lui-même sans que ses pieds pussent le soutenir ; il tomba, dis-je, à cet endroit même, consumé par le feu de l'amour. Tout ce qu'il avait cessa d'exister tout à fait ; son cœur s’évanouit en fumée par l'effet du feu de son amour. L'amour de cette jeune fille mit son âme au pillage ; l'infidélité se répandit des cheveux de la chrétienne sur sa foi.
Le schaïkh livra donc sa foi et acheta l’infidélité : il vendit sa situation saine et acquit l'infamie. Cet amour agit avec violence sur son âme et son cœur au point qu'il désespéra de son cœur et fut rassasié de son âme : « Lorsque la religion vous quitte, s'écria-t-il, à quoi bon le cœur ? Oh ! combien est pénible pour moi l'amour que je ressens pour cette fille ! »
Lorsque ses disciples le virent si affligé, ils comprirent ce qui était arrivé. Ils furent étonnés à son sujet, et, stupéfaits, ils tinrent tous la tête baissée. Plusieurs lui donnèrent des conseils qui n'avaient pas d’utilité, car en les admettant il n'aurait éprouvé aucun bien-être. À quiconque lui donna son avis, il n'obéit pas, parce que son affliction n'était susceptible d'aucun remède. Comment un amant passionné pourrait-il recevoir des ordres ? Comment une douleur qui détruit tout remède pourrait-elle agréer un remède ? Jusqu'à la nuit, pendant ce long jour, il eut l'œil fixé sur le balcon et la bouche ouverte. Les étoiles, qui cette nuit brûlaient comme des lampes, empruntaient leur chaleur au cœur de ce saint personnage. Son amour s’accrut cent fois cette nuit,
Lorsque ses disciples le virent si affligé, ils comprirent ce qui était arrivé. Ils furent étonnés à son sujet, et, stupéfaits, ils tinrent tous la tête baissée. Plusieurs lui donnèrent des conseils qui n'avaient pas d’utilité, car en les admettant il n'aurait éprouvé aucun bien-être. À quiconque lui donna son avis, il n'obéit pas, parce que son affliction n'était susceptible d'aucun remède. Comment un amant passionné pourrait-il recevoir des ordres ? Comment une douleur qui détruit tout remède pourrait-elle agréer un remède ? Jusqu'à la nuit, pendant ce long jour, il eut l'œil fixé sur le balcon et la bouche ouverte. Les étoiles, qui cette nuit brûlaient comme des lampes, empruntaient leur chaleur au cœur de ce saint personnage. Son amour s’accrut cent fois cette nuit,