Ensuite tous les autres oiseaux apportèrent, dans leur ignorance, une quantité d’excuses. Chacun d’eux donna une sotte excuse ; toutefois il ne l’énonça pas dans l’intérieur de la réunion, mais sur le seuil. Si je ne te répète pas les excuses de tous ces oiseaux, pardonne-moi, lecteur, car ce serait trop long. Chacun d’eux n’en avait qu’une mauvaise à présenter ; aussi comment de tels oiseaux pouvaient-ils embrasser dans leurs serres le Simorg ?
Celui qui préfère le Simorg à sa propre vie doit se combattre vaillamment lui-même. Quand on n’a pas trente grains dans son nid, il peut se faire qu’on ne soit pas amoureux du Simorg. Puisque tu n’as pas un gésier propre à digérer le grain, pourrais-tu être le compagnon de jeûne du Simorg ? Lorsque tu as à peine goûté au vin, comment en boiras-tu une grande coupe, ô paladin ? Si tu n’as pas plus d’énergie et de force qu’un atome, comment pourras-tu trouver le trésor du soleil ? Puisque tu peux te noyer dans une goutte d’eau imperceptible, comment pourras-tu aller du fond de la mer aux hauteurs célestes ? C’est bien réel et ce n’est pas une simple odeur ! Ceci n’est pas l’affaire de ceux qui n’ont pas le visage net.
Celui qui préfère le Simorg à sa propre vie doit se combattre vaillamment lui-même. Quand on n’a pas trente grains dans son nid, il peut se faire qu’on ne soit pas amoureux du Simorg. Puisque tu n’as pas un gésier propre à digérer le grain, pourrais-tu être le compagnon de jeûne du Simorg ? Lorsque tu as à peine goûté au vin, comment en boiras-tu une grande coupe, ô paladin ? Si tu n’as pas plus d’énergie et de force qu’un atome, comment pourras-tu trouver le trésor du soleil ? Puisque tu peux te noyer dans une goutte d’eau imperceptible, comment pourras-tu aller du fond de la mer aux hauteurs célestes ? C’est bien réel et ce n’est pas une simple odeur ! Ceci n’est pas l’affaire de ceux qui n’ont pas le visage net.
Lorsque tous les oiseaux eurent compris ce dont il s’agissait, ils s’adressèrent encore à la huppe en ces termes : « Toi qui te charges de nous conduire dans le chemin, toi qui es le meilleur et le plus puissant des oiseaux, sache que nous sommes tous faibles et sans force, sans duvet ni plumes, sans corps ni énergie ; comment pourrons-nous enfin arriver au sublime Simorg ? Notre arrivée auprès de lui serait un miracle. Dis-nous avec qui cet être merveilleux a de l’analogie ; car sans cela des aveugles comme nous ne sauraient chercher ce mystère. S’il y avait quelque rapport entre cet être et nous, nous éprouverions de l’inclination à aller vers lui ; mais nous voyons en lui Salomon, et nous sommes la fourmi mendiante. Vois ce qu’il est et ce que nous sommes : comment l’insecte qui est retenu au fond du puits pourra-t-il s’élever jusqu’au grand Simorg ? La royauté sera-t-elle le partage du mendiant ? Cela pourra-t-il avoir lieu avec le peu de force que nous avons ? »
La huppe répondit : « Ô oiseaux sans ambition ! comment un généreux amour pourrait-il surgir d’un cœur dépourvu de sensibilité ? Cette sorte de mendicité, dans laquelle vous semblez vous complaire, est pour vous sans résultat. L’amour ne s’accorde pas avec le manque de sensibilité. Celui qui aime les yeux ouverts marche à son but en jouant avec sa vie. Sache que quand le Simorg manifeste hors du voile sa face aussi brillante que le soleil, il produit des milliers d’ombres sur la terre ; puis il jette son regard sur ces ombres pures. Il déploie donc son ombre dans le monde, et alors paraissent à chaque
À l’instant de nombreux oiseaux. Les différentes espèces d’oiseaux qu’on voit dans le monde ne sont donc tous que l’ombre du Simorg. Sachez bien cela, ô ignorants ! Dès que vous le saurez, vous comprendrez exactement le rapport que vous avez avec le Simorg. Admirez ce mystère avec intelligence, mais ne le divulguez pas. Celui qui a acquis cette science est submergé dans l’immensité du Simorg ; mais gardons-nous de dire qu’il est Dieu pour cela. Si vous devenez ce que j’ai dit, vous ne serez pas Dieu, mais vous serez à jamais submergés en Dieu. Un homme ainsi submergé est-il pour cela une transsubstantiation ? et ce que je dis à ce sujet peut-il être considéré comme superflu ? Puisque vous savez de qui vous êtes l’ombre, vous devez être indifférents à vivre ou à mourir. Si le Simorg n’avait pas voulu se manifester au dehors, il n’aurait pas projeté son ombre ; s’il eût voulu rester caché, jamais son ombre n’eût paru dans le monde. Tout ce qui se manifeste par son ombre se produit ainsi visiblement. Si tu n’as pas un œil propre à voir le Simorg, tu n’auras pas non plus un cœur brillant comme un miroir propre à le réfléchir. Il est vrai qu’il n’y a pas d’œil susceptible d’admirer cette beauté, ni de la comprendre ; on ne peut aimer le Simorg comme les beautés temporelles ; mais, par excès de bonté, il a fait un miroir pour s’y réfléchir. Le miroir, c’est le cœur. Regarde dans le cœur, et tu y verras son image.
LE ROI CHARMANT.
Il y avait un roi charmant et incomparable dans le monde de beauté. La vraie aurore était un éclair de son visage, l’ange Gabriel une émanation de son odeur. Le royaume de sa beauté était le Coran de ses secrets, et ses yeux en étaient les versets par leur attrait. J’ignore si quelqu’un avait jamais eu la force de soutenir la vue de ce prince d’une beauté si accomplie. Quoi qu’il en soit, le monde entier était plein de sa renommée, et son amour se faisait ressentir violemment à toute créature. Quelquefois il lançait son coursier dans la rue, le visage couvert d’un voile rose ; mais à ceux qui regardaient ce voile, on séparait la tête du corps, bien qu’ils fussent innocents ; et à ceux qui prononçaient son nom, on coupait aussitôt la langue. Donc celui qui songeait à avoir des rapports avec lui livrait par là inévitablement au vent son esprit et son âme. En un seul jour il mourait un millier de personnes du chagrin causé par son amour. Voilà l’amour et son résultat.
Il y avait un roi charmant et incomparable dans le monde de beauté. La vraie aurore était un éclair de son visage, l’ange Gabriel une émanation de son odeur. Le royaume de sa beauté était le Coran de ses secrets, et ses yeux en étaient les versets par leur attrait. J’ignore si quelqu’un avait jamais eu la force de soutenir la vue de ce prince d’une beauté si accomplie. Quoi qu’il en soit, le monde entier était plein de sa renommée, et son amour se faisait ressentir violemment à toute créature. Quelquefois il lançait son coursier dans la rue, le visage couvert d’un voile rose ; mais à ceux qui regardaient ce voile, on séparait la tête du corps, bien qu’ils fussent innocents ; et à ceux qui prononçaient son nom, on coupait aussitôt la langue. Donc celui qui songeait à avoir des rapports avec lui livrait par là inévitablement au vent son esprit et son âme. En un seul jour il mourait un millier de personnes du chagrin causé par son amour. Voilà l’amour et son résultat.
Afin de voir manifestement la beauté de ce prince, on donnait volontiers sa vie, et l’on mourait, persuadé qu’il valait mieux mourir de passion pour le visage de cet être charmant, que de vivre cent longues vies loin de lui. Personne ne pouvait se résigner à la patience relativement à lui ; personne n’en avait la force. Les hommes périssaient à sa recherche ; chose étonnante ! ils ne pouvaient ni supporter sa présence, ni se passer de lui. Toutefois, si quelqu’un pouvait soutenir un instant sa vue, le roi manifestait alors son visage ; quant à ceux qui n’avaient pas le courage de le regarder, ils se bornaient à avoir plaisir de l’entendre. Personne n’était digne de lui, et tous mouraient le cœur plein du chagrin que leur causait son amour. Le roi fit faire en conséquence un miroir, pour qu’on pût y regarder indirectement son visage. On disposa convenablement le palais du roi, et l’on y plaça ce miroir. Le roi allait en haut du palais, et il regardait dans ce miroir ; son visage se réfléchissait alors dans le miroir, et chacun pouvait le voir.
De même, si tu chéris la beauté de ton ami, sache que ton cœur en est le miroir. Prends ton cœur et contemples-y sa beauté ; fais de ton âme un miroir pour y voir l’éclat de ton ami. Il est ton roi dans le château de la gloire, et ce château est lumineux par le soleil de cette beauté. Admire dans ton propre cœur ton roi ; vois son trône dans un atome. Toute apparence qui se manifestera à toi dans le désert doit être réellement pour toi l’ombre mystérieuse du Simorg. S’il t’avait révélé sa beauté, tu la reconnaîtrais dans son ombre. Qu’il y ait trente oiseaux (si-morg), ou qu’il y en ait quarante, tout ce que tu vois est l’ombre du Simorg. Le Simorg n’est pas distinct de son ombre : soutenir le contraire, ce n’est pas dire la vérité ; l’un et l’autre existent ensemble. Cherche-les donc réunis, ou mieux, laisse l’ombre, et tu trouveras alors le secret. Si le bonheur te secondait, tu verrais dans cette ombre le soleil : mais si tu le perdais dans cette ombre, comment pourrais-tu obtenir le Simorg lui-même ? Si tu découvres, au contraire, que l’ombre se perd dans le soleil, alors tu verras que tu es toi-même le soleil.
ANECDOTE SUR ALEXANDRE.
On dit qu'une fois l'heureux Alexandre, roi du monde, au lieu d'envoyer un ambassadeur, se revêtit lui-même des insignes de ses envoyés, et alla ainsi secrètement s'acquitter du rôle qu'il s'était donné. Puis il dit, comme venant de la part d'Alexandre, ce que tout le monde ignorait. Personne, dans l'univers, ne sut jamais que cet ambassadeur était Alexandre de Grèce. Comme tout le monde ne connaissait pas Alexandre, on ne l'aurait pas cru s'il avait dit qu'il était Alexandre.
Le roi connaît un chemin pour arriver à tous les cœurs; mais il n’y a pas de chemin qui mène au cœur égaré. Si le roi semble méconnaître ta cellule, ne t'afflige pas, puisque tu sais qu'il y réside en réalité intérieurement.
MAHMÔD ET AYÂZ
On dit qu'une fois l'heureux Alexandre, roi du monde, au lieu d'envoyer un ambassadeur, se revêtit lui-même des insignes de ses envoyés, et alla ainsi secrètement s'acquitter du rôle qu'il s'était donné. Puis il dit, comme venant de la part d'Alexandre, ce que tout le monde ignorait. Personne, dans l'univers, ne sut jamais que cet ambassadeur était Alexandre de Grèce. Comme tout le monde ne connaissait pas Alexandre, on ne l'aurait pas cru s'il avait dit qu'il était Alexandre.
Le roi connaît un chemin pour arriver à tous les cœurs; mais il n’y a pas de chemin qui mène au cœur égaré. Si le roi semble méconnaître ta cellule, ne t'afflige pas, puisque tu sais qu'il y réside en réalité intérieurement.
MAHMÔD ET AYÂZ
Ayâz, ayant été attristé par le mauvais œil, finit par être placé loin de la cour du sultan Mahmûd. Dans son découragement, il s'étendit sur le lit des gémissements, et il tomba dans l'affliction, la peine et l'abattement. Lorsque la nouvelle en parvint à Mahmûd, et qu'il sut ainsi la vérité, il appela un serviteur : « Va, lui dit-il, auprès d'Ayâz, et adresse-lui ces mots : Ô toi qui as été disgracié par le roi ! voici ses propres paroles : “Je suis éloigné de toi et de ton charmant visage, c'est pourquoi j'éprouve de la peine et du chagrin. Je pense bien que tu es triste, mais je ne sais qui est plus triste de toi ou de moi. Si mon corps est éloigné de ta société intime, mon âme aimante est auprès de toi. Ô toi qui m'aimes ! je suis l'âme de toi-même ; je ne suis pas un instant absent loin de toi. Le mauvais œil a fait bien du mal, puisqu'il a attristé un être aussi charmant que toi.” » Ainsi dit le roi ; puis il ajouta en parlant à son serviteur : « Va au plus vite, comme la flamme et comme la fumée ; ne t'arrête pas en chemin, prends garde ; va comme l'eau, et comme l'éclair qui précède le tonnerre. Pour peu que tu te retardes en chemin, je rendrai étroits à ton égard les deux mondes. »
Le serviteur, troublé, se mit en route et ne tarda pas à arriver comme le vent auprès d'Ayâz ; mais il trouva le roi assis devant son esclave. Son esprit pénétrant fut agité ; un tremblement s'empara de son corps, on aurait dit qu'il était en proie à une peine extrême. Il disait, en effet, en lui-même : « Quel malheur d'être attaché au service du roi ! il va sans doute répandre aujourd'hui mon sang. » — « Je jure, dit alors le serviteur, que je ne suis resté ni assis ni debout dans aucun lieu ; et j'ignore tout à fait comment le roi a pu arriver ici avant moi. Le roi me croit-il, oui ou non ? Si j'ai manqué en quelque chose à mon devoir, je me reconnais infidèle. » — « Tu n'es pas mahram dans cette chose, répondit Mahmûd, comment aurais-tu pu franchir le chemin comme je l'ai fait ? J'ai un chemin secret pour aller jusqu'à Ayâz, parce que je ne puis me passer un instant de le voir. Je puis désirer d'avoir extérieurement des nouvelles d'Ayâz ; mais, derrière le rideau, je sais à quoi m'en tenir sur son compte. Que je demande des nouvelles de ce qui le concerne aux vieillards ou aux jeunes gens, mon âme n'en est pas moins en réalité unie à lui. »