Islam

Mantic uttaïr, La princesse et le derviche

Un roi avait une fille, belle comme la lune, et pour laquelle tout le monde avait de la sympathie et de l'affection. La passion était continuellement en éveil à cause de ses yeux à demi fermés par le sommeil et par une douce ivresse. Son visage avait la blancheur du camphre, et ses cheveux, la noirceur du musc. Le rubis de la plus belle eau séchait de jalousie par l'éclat de ses lèvres. Si elle manifestait tant soit peu sa beauté, la raison était contristée de ne pouvoir l'apprécier dignement. Si le sucre était venu à connaître la saveur de ses lèvres, il se serait coagulé ou fondu de honte. Par l'effet du destin, un derviche, dont la vue était tombée sur cette lune éclatante, en fut violemment épris. Le pauvre homme avait à la main un petit pain rond, tandis que le pain qui aurait pu le nourrir était resté chez le boulanger. Mais quand son regard tomba sur la joue de cette lune, le petit pain tomba de sa main sur le chemin. La jeune fille passa devant lui comme une flamme de feu, et elle s'éloigna de lui en riant. Lorsque le derviche vit ce sourire, il tomba sur la poussière plongé dans le sang. Il avait encore la moitié de son pain et la moitié de son âme ; il fut privé en même temps de l’un et de l’autre. Il n'eut de repos ni jour ni nuit ; mais il garda le silence, et se contenta de pleurer et de gémir. Lorsqu'il se rappelait le sourire de cette princesse, il versait des larmes comme le nuage qui répand une pluie abondante. Cet amour frénétique dura sept ans, pendant lesquels il dormit avec les chiens dans la rue de sa maîtresse. Les gens de la princesse finirent par s'apercevoir de la chose, et, comme ils étaient d’un méchant naturel, ils formèrent d'un commun accord le dessein de trancher la tête du derviche comme on coupe une bougie. Toutefois cette princesse appela le faquir en secret et lui dit : « Y a-t-il quelque rapprochement possible entre une personne comme moi et une personne comme toi ? Mais sache que mes gens en veulent à ta vie ; ainsi, va-t'en et fuis ; cesse de te tenir à ma porte, lève-toi et disparais. »
Le malheureux derviche répondit : « Le jour où je suis devenu amoureux de toi, j'ai lavé mes mains de la vie. Puissent des milliers d'âmes privées de repos comme moi se sacrifier à chaque instant pour ta beauté. Puisqu'on veut me tuer injustement, dis une parole en réponse à la seule demande que j'aie à te faire. Au moment où tu étais cause qu'on voulait me trancher la tête, dis-moi pourquoi tu te riais de moi ? » — « Ô ignorant ! répondit-elle, lorsque j'ai vu que tu allais te déshonorer, j'ai ri de pitié pour toi. Je me suis permis de rire de pitié, mais non par moquerie ! » Elle dit et se retira comme la fumée, loin du derviche désolé.

Source Attar, Mantic uttaïr ou le Langage des oiseaux, trad. Garcin de Tassy (1863), archive.org manticuttaroule00goog (OCR corrigé) · Sommaire