De même que chaque action qui émane de nous nous revient sous forme de réaction, nos actions peuvent également agir sur autrui, et celles d’autrui sur nous. Peut-être avez-vous tous constaté que, lorsque des personnes commettent de mauvaises actions, elles deviennent de plus en plus mauvaises, et que, lorsqu’elles commencent à faire le bien, elles deviennent de plus en plus fortes et apprennent à faire le bien en toute circonstance. Cette intensification de l’influence de l’action ne peut s’expliquer autrement que par le fait que nous pouvons agir les uns sur les autres et réagir les uns aux autres. Prenons une illustration tirée des sciences physiques : lorsque j’accomplis une certaine action, on peut dire que mon mental se trouve dans un certain état de vibration ; tous les mentaux qui se trouvent dans des circonstances semblables auront tendance à être affectés par le mien. S’il y a, dans une pièce, plusieurs instruments de musique accordés de la même manière, vous avez peut-être tous remarqué que, lorsqu’on en frappe un, les autres ont tendance à vibrer de façon à produire la même note. Ainsi, tous les mentaux qui sont, pour ainsi dire, accordés de la même manière seront également affectés par une même pensée. Bien entendu, cette influence de la pensée sur le mental variera selon la distance et d’autres causes, mais le mental est toujours susceptible d’être affecté. Supposons que je commette un acte mauvais : mon mental se trouve dans un certain état de vibration, et tous les mentaux de l’univers qui se trouvent dans un état semblable peuvent être affectés par la vibration du mien. Ainsi, lorsque j’accomplis une bonne action, mon mental se trouve dans un autre état de vibration ; tous les mentaux accordés de la même manière peuvent être affectés par le mien ; et cette influence du mental sur le mental est plus ou moins grande selon que la force de cette tension est plus ou moins forte.
En poussant plus loin cette comparaison, il est tout à fait possible que, de même que des ondes lumineuses peuvent voyager pendant des millions d’années avant d’atteindre un objet, les ondes de pensée puissent elles aussi voyager pendant des centaines d’années avant de rencontrer un objet avec lequel elles vibrent à l’unisson. Il est donc tout à fait possible que notre atmosphère soit remplie de telles pulsations de pensée, bonnes comme mauvaises. Toute pensée projetée par un cerveau quelconque continue de vibrer, pour ainsi dire, jusqu’à ce qu’elle rencontre un objet approprié qui la recevra. Tout mental ouvert à recevoir certaines de ces impulsions les accueillera aussitôt. Ainsi, lorsqu’un homme commet des actes mauvais, il a amené son mental à un certain état de tension, et toutes les ondes qui correspondent à cet état de tension, et dont on peut dire qu’elles sont déjà dans l’atmosphère, s’efforceront de pénétrer dans son mental. C’est pourquoi celui qui fait le mal continue généralement à en faire de plus en plus. Ses actions s’intensifient. Il en va de même pour celui qui fait le bien : il s’ouvrira à toutes les bonnes ondes présentes dans l’atmosphère, et ses bonnes actions s’intensifieront elles aussi. En faisant le mal, nous courons donc un double danger : premièrement, nous nous ouvrons à toutes les influences mauvaises qui nous entourent ; deuxièmement, nous créons du mal qui affecte les autres, peut-être des centaines d’années plus tard. En faisant le mal, nous nous nuisons à nous-mêmes et aux autres. En faisant le bien, nous faisons du bien à nous-mêmes et aux autres ; et, comme toutes les autres forces en l’homme, ces forces du bien et du mal puisent elles aussi leur vigueur à l’extérieur.
Selon le Karma-Yoga, l’action que l’on a accomplie ne peut être détruite avant d’avoir porté ses fruits ; aucune puissance de la nature ne peut l’empêcher de produire ses résultats. Si j’accomplis une mauvaise action, je dois en subir les conséquences ; aucune puissance dans cet univers ne peut l’en empêcher ni l’arrêter. De même, si j’accomplis une bonne action, aucune puissance dans l’univers ne peut l’empêcher de produire de bons résultats. La cause doit produire son effet ; rien ne peut empêcher cela ni y faire obstacle. Voici maintenant une question très délicate et sérieuse concernant le Karma-Yoga — à savoir que nos actions, bonnes comme mauvaises, sont intimement liées les unes aux autres. Nous ne pouvons tracer une ligne de démarcation et dire : cette action est entièrement bonne et celle-ci entièrement mauvaise. Il n’est aucune action qui ne porte à la fois de bons et de mauvais fruits. Pour prendre l’exemple le plus proche : je vous parle, et certains d’entre vous pensent peut-être que je fais le bien ; mais, en même temps, je tue peut-être des milliers de microbes dans l’atmosphère ; je fais ainsi du mal à autre chose. Lorsque cela nous est proche et touche ceux que nous connaissons, nous disons que c’est une très bonne action si ses effets sur eux sont bénéfiques. Ainsi, vous pouvez considérer que le fait de vous parler est très bon, mais les microbes ne le penseront pas ; vous ne voyez pas les microbes, mais vous vous voyez vous-mêmes. La manière dont mes paroles vous affectent vous est évidente, mais celle dont elles affectent les microbes ne l’est pas autant. Et si nous analysons aussi nos mauvaises actions, nous pourrons peut-être découvrir qu’il en résulte quelque bien quelque part. Celui qui, dans une bonne action, voit qu’il s’y trouve quelque chose de mauvais et qui, au milieu du mal, voit qu’il s’y trouve quelque part quelque chose de bon, a percé le secret de l’action.
Mais qu’en découle-t-il ? Que, quoi que nous fassions, il ne peut y avoir aucune action parfaitement pure, ni aucune parfaitement impure, si l’on entend par pureté et impureté le fait de nuire ou de ne pas nuire. Nous ne pouvons respirer ni vivre sans nuire à autrui, et chaque parcelle de nourriture que nous mangeons est retirée de la bouche d’un autre. Nos vies mêmes empiètent sur d’autres vies. Il peut s’agir d’hommes, d’animaux ou de petits microbes, mais il faut nécessairement que nous empiétions sur la vie de certains d’entre eux. Cela étant, il s’ensuit naturellement que le travail ne peut jamais permettre d’atteindre la perfection. Nous pouvons travailler pendant toute l’éternité, mais il n’y aura aucun moyen de sortir de ce labyrinthe inextricable. Vous pouvez travailler sans relâche ; cette association inévitable du bien et du mal dans les résultats du travail ne prendra jamais fin.
Le deuxième point à considérer est le but du travail. Nous constatons que, dans tous les pays, la grande majorité des gens croient qu’un jour ce monde deviendra parfait, qu’il n’y aura plus ni maladie, ni mort, ni malheur, ni méchanceté. C’est une très bonne idée, un excellent moteur pour inspirer et élever les ignorants ; mais si nous y réfléchissons un instant, nous verrons d’emblée que cela ne peut être. Comment cela serait-il possible, puisque le bien et le mal sont les deux faces d’une même pièce ? Comment avoir le bien sans avoir aussi le mal ? Que signifie la perfection ? Une vie parfaite est une contradiction dans les termes. La vie elle-même est un état de lutte continuelle entre nous et tout ce qui nous entoure. À chaque instant, nous luttons concrètement contre la nature extérieure, et si nous sommes vaincus, notre vie doit prendre fin. C’est, par exemple, une lutte incessante pour obtenir de la nourriture et de l’air. Si la nourriture ou l’air vient à manquer, nous mourons. La vie n’est pas une chose simple qui s’écoule sans heurts ; elle est un effet composé. Cette lutte complexe entre quelque chose qui est en nous et le monde extérieur, voilà ce que nous appelons la vie. Il est donc clair que lorsque cette lutte cessera, la vie prendra fin.
Le deuxième point à considérer est le but du travail. Nous constatons que, dans tous les pays, la grande majorité des gens croient qu’un jour ce monde deviendra parfait, qu’il n’y aura plus ni maladie, ni mort, ni malheur, ni méchanceté. C’est une très bonne idée, un excellent moteur pour inspirer et élever les ignorants ; mais si nous y réfléchissons un instant, nous verrons d’emblée que cela ne peut être. Comment cela serait-il possible, puisque le bien et le mal sont les deux faces d’une même pièce ? Comment avoir le bien sans avoir aussi le mal ? Que signifie la perfection ? Une vie parfaite est une contradiction dans les termes. La vie elle-même est un état de lutte continuelle entre nous et tout ce qui nous entoure. À chaque instant, nous luttons concrètement contre la nature extérieure, et si nous sommes vaincus, notre vie doit prendre fin. C’est, par exemple, une lutte incessante pour obtenir de la nourriture et de l’air. Si la nourriture ou l’air vient à manquer, nous mourons. La vie n’est pas une chose simple qui s’écoule sans heurts ; elle est un effet composé. Cette lutte complexe entre quelque chose qui est en nous et le monde extérieur, voilà ce que nous appelons la vie. Il est donc clair que lorsque cette lutte cessera, la vie prendra fin.
Ce qu’on entend par bonheur idéal, c’est la cessation de cette lutte. Mais alors, la vie cessera, car la lutte ne peut prendre fin que lorsque la vie elle-même a cessé. Nous avons déjà vu qu’en aidant le monde, nous nous aidons nous-mêmes. Le principal effet du travail accompli pour les autres est de nous purifier. Par l’effort constant que nous faisons pour faire du bien aux autres, nous essayons de nous oublier ; cet oubli de soi est la grande leçon que nous devons apprendre dans la vie. L’homme croit sottement pouvoir se rendre heureux lui-même, puis, après des années de lutte, il découvre enfin que le véritable bonheur consiste à tuer l’égoïsme et que personne ne peut le rendre heureux, à l’exception de lui-même. Chaque acte de charité, chaque pensée de sympathie, chaque geste d’aide, chaque bonne action retire une part de son importance à notre petit soi et nous amène à nous considérer comme les plus humbles et les plus insignifiants ; c’est donc toujours une bonne chose. Nous voyons ici que Jnâna, Bhakti et Karma convergent tous vers un même point. L’idéal suprême est un renoncement total et éternel à soi, où il n’y a plus de « je », mais où tout est « Tu » ; et qu’il en ait conscience ou non, Karma-Yoga conduit l’homme à cette fin. Un prédicateur religieux peut être horrifié par l’idée d’un Dieu impersonnel ; il peut insister sur un Dieu personnel et souhaiter préserver sa propre identité et son individualité, quelles qu’elles soient. Mais ses conceptions de l’éthique, si elles sont véritablement bonnes, ne peuvent manquer de reposer sur le renoncement suprême à soi. C’est le fondement de toute morale ; vous pouvez l’étendre aux hommes, aux animaux ou aux anges : c’est l’idée fondamentale, le principe essentiel qui traverse tous les systèmes éthiques.
Vous trouverez dans ce monde diverses catégories d’hommes. D’abord, il y a les hommes de Dieu, dont le renoncement à soi est complet et qui ne font que du bien aux autres, même au prix de leur propre vie. Ce sont les hommes les plus élevés. S’il en existe une centaine dans un pays, ce pays n’a jamais besoin de désespérer. Mais, malheureusement, ils sont trop peu nombreux. Puis viennent les hommes bons, qui font du bien aux autres tant que cela ne leur nuit pas. Et il existe une troisième catégorie, qui nuit aux autres pour se faire du bien. Un poète sanskrit dit qu’il existe une quatrième catégorie de personnes, qu’on ne peut nommer, qui nuisent aux autres par pur plaisir de nuire. De même qu’à un pôle de l’existence se trouvent les hommes les plus élevés, qui font le bien pour le seul plaisir de faire le bien, à l’autre pôle se trouvent ceux qui nuisent aux autres pour le seul plaisir de leur nuire. Ils n’y gagnent rien, mais il est dans leur nature de faire le mal.
Il existe deux mots sanskrits. L’un est Pravritti, qui signifie « se tourner vers », et l’autre Nivritti, qui signifie « se détourner ». Ce « se tourner vers », c’est ce que nous appelons le monde, le « moi et le mien » ; cela comprend toutes les choses qui enrichissent sans cesse ce « moi » par la richesse, l’argent, le pouvoir, le nom et la renommée, et qui ont une nature possessive, tendant toujours à tout rassembler en un seul centre, ce centre étant « moi-même ». Telle est la Pravritti, la tendance naturelle de tout être humain : prendre de partout et entasser autour d’un centre, ce centre étant le doux soi de l’homme. Lorsque cette tendance commence à se briser, lorsque survient la Nivritti, ou le « fait de se détourner », alors commencent la morale et la religion. La Pravritti comme la Nivritti sont de la nature de l’action : la première est une mauvaise action, la seconde une bonne action. Cette Nivritti est le fondement essentiel de toute morale et de toute religion, et sa perfection même consiste en un renoncement absolu à soi, en la disposition à sacrifier son mental, son corps et tout le reste pour un autre être. Lorsqu’un homme a atteint cet état, il est parvenu à la perfection du Karma-Yoga. C’est le fruit suprême des bonnes actions. Même si un homme n’a étudié aucun système de philosophie, même s’il ne croit en aucun Dieu et n’y a jamais cru, même s’il n’a jamais prié une seule fois dans toute sa vie, si le simple pouvoir des bonnes actions l’a conduit à cet état où il est prêt à donner sa vie et tout le reste pour autrui, il est arrivé au même point que l’homme religieux atteindra par ses prières et le philosophe par sa connaissance ; ainsi, vous pouvez constater que le philosophe, l’homme d’action et le dévot se rejoignent tous en un même point, celui du renoncement à soi. Quels que soient leurs systèmes de philosophie et de religion, tous les hommes se tiennent avec révérence et crainte devant celui qui est prêt à se sacrifier pour autrui. Ici, il n’est nullement question de croyance ni de doctrine : même les hommes qui s’opposent vivement à toute idée religieuse, lorsqu’ils voient l’un de ces actes de parfait sacrifice de soi, sentent qu’ils doivent le révérer. N’avez-vous pas vu le chrétien le plus fanatique lui-même, en lisant La Lumière de l’Asie d’Edwin Arnold, éprouver de la révérence pour le Bouddha, qui ne prêchait aucun Dieu, mais seulement le sacrifice de soi ? La seule chose, c’est que le fanatique ignore que le but et la fin de sa propre vie sont exactement les mêmes que ceux des personnes dont il se distingue. Le dévot, en gardant constamment devant lui l’idée de Dieu et en s’entourant de bien, finit par parvenir au même point et dit : « Que ta volonté soit faite », sans rien garder pour lui. C’est le renoncement à soi. Le philosophe, grâce à sa connaissance, voit que le soi apparent est une illusion et y renonce facilement. C’est le renoncement à soi. Ainsi, Karma, Bhakti et Jnana se rejoignent tous ici ; et c’est là ce que voulaient dire tous les grands prédicateurs des temps anciens lorsqu’ils enseignaient que Dieu n’est pas le monde. Il y a une chose qui est le monde et une autre qui est Dieu ; cette distinction est tout à fait juste. Par « monde », ils entendent l’égoïsme. Le désintéressement, c’est Dieu. On peut vivre sur un trône, dans un palais d’or, et être parfaitement désintéressé ; alors, on est en Dieu. Un autre peut vivre dans une hutte, porter des haillons et ne rien posséder au monde ; pourtant, s’il est égoïste, il est profondément immergé dans le monde.
Pour revenir à l’un de nos points essentiels, nous disons qu’il nous est impossible de faire le bien sans faire en même temps un certain mal, ou de faire le mal sans faire un certain bien. Sachant cela, comment pouvons-nous agir ? Il y a donc eu, dans ce monde, des sectes qui ont prêché, d’une manière étonnamment absurde, le suicide lent comme seul moyen de sortir du monde, car, si un homme vit, il doit tuer de pauvres petits animaux et des plantes, ou nuire à quelque chose ou à quelqu’un. Selon elles, le seul moyen de sortir du monde est donc de mourir. Les jaïns ont prêché cette doctrine comme leur idéal suprême. Cet enseignement semble très logique. Mais la véritable solution se trouve dans la Gita. C’est la théorie du détachement : ne s’attacher à rien tout en accomplissant notre travail dans la vie. Sachez que vous êtes entièrement séparés du monde, bien que vous soyez dans le monde, et que, quoi que vous y fassiez, vous ne le faites pas pour votre propre compte. Toute action que vous accomplissez pour vous-même aura des conséquences pour vous. Si c’est une bonne action, vous devrez en recevoir les bons effets ; si elle est mauvaise, vous devrez en recevoir les mauvais effets. Mais toute action qui n’est pas accomplie pour votre propre compte, quelle qu’elle soit, n’aura aucun effet sur vous. On trouve dans nos Écritures une phrase très expressive qui exprime cette idée : « Même s’il tue l’univers entier (ou s’il est lui-même tué), il n’est ni le tueur ni le tué, lorsqu’il sait qu’il n’agit absolument pas pour son propre compte. » C’est pourquoi le Karma-Yoga enseigne : « Ne renoncez pas au monde ; vivez dans le monde, imprégnez-vous autant que possible de ses influences ; mais si vous agissez pour votre propre plaisir, n’agissez pas du tout. » Le plaisir ne doit pas être le but. Tuez d’abord votre soi, puis prenez le monde entier pour vous-même ; comme disaient autrefois les chrétiens : « Le vieil homme doit mourir. » Ce vieil homme, c’est l’idée égoïste que le monde entier a été créé pour notre plaisir. De pauvres parents apprennent à leurs enfants à prier : « Ô Seigneur, Tu as créé ce soleil pour moi et cette lune pour moi », comme si le Seigneur n’avait eu rien d’autre à faire que de tout créer pour ces bébés. N’enseignez pas de telles absurdités à vos enfants. Il y a aussi des gens qui sont insensés d’une autre manière : ils nous enseignent que tous ces animaux ont été créés pour que nous les tuions et les mangions, et que cet univers est destiné au plaisir des hommes. Tout cela n’est que sottise. Un tigre pourrait dire : « L’homme a été créé pour moi », et prier : « Ô Seigneur, que ces hommes sont méchants de ne pas venir se placer devant moi pour être dévorés ; ils enfreignent Ta loi. » Si le monde a été créé pour nous, nous aussi avons été créés pour le monde. L’idée que ce monde a été créé pour notre plaisir est la plus pernicieuse de toutes celles qui nous enchaînent. Ce monde n’existe pas pour nous. Des millions d’êtres le quittent chaque année ; le monde ne s’en aperçoit pas ; des millions d’autres les remplacent. Le monde est tout autant pour nous que nous sommes pour le monde.
Pour agir correctement, il faut donc d’abord renoncer à l’idée d’attachement. Deuxièmement, ne vous mêlez pas à la mêlée : tenez-vous en témoin et poursuivez votre travail. Mon maître disait souvent : « Considérez vos enfants comme le ferait une nourrice. » La nourrice prend votre bébé, le cajole, joue avec lui et se comporte avec autant de douceur que s’il était son propre enfant ; mais dès que vous lui donnez congé, elle est prête à partir de la maison, bagages compris. Tout attachement est oublié ; la nourrice ordinaire n’éprouve pas la moindre peine à quitter vos enfants pour s’occuper d’autres enfants. Vous devez vous comporter de même envers tout ce que vous considérez comme vôtre. Vous êtes la nourrice, et si vous croyez en Dieu, croyez que toutes ces choses que vous considérez comme vôtres sont en réalité les siennes. La plus grande faiblesse se dissimule souvent sous les dehors du plus grand bien et de la plus grande force. C’est une faiblesse de penser que quelqu’un dépend de moi et que je peux faire du bien à autrui. Cette croyance est la mère de tous nos attachements, et toute notre souffrance découle de cet attachement. Nous devons apprendre à notre mental que personne, dans cet univers, ne dépend de nous ; aucun mendiant ne dépend de notre charité, aucune âme de notre bonté, aucun être vivant de notre aide. Tous sont aidés par la nature et le seront encore, même si des millions d’entre nous n’étaient pas là. Le cours de la nature ne s’arrêtera pas pour des gens comme vous et moi ; comme je l’ai déjà indiqué, c’est seulement un privilège béni qui nous est accordé, à vous comme à moi, que de pouvoir, en aidant les autres, nous instruire nous-mêmes. C’est une grande leçon à apprendre dans la vie, et lorsque nous l’aurons pleinement assimilée, nous ne serons plus jamais malheureux ; nous pourrons aller vivre en société où que ce soit, sans en subir aucun dommage. Vous pouvez avoir des épouses et des maris, des régiments de domestiques et des royaumes à gouverner ; si seulement vous agissez selon le principe que le monde n’est pas là pour vous et qu’il n’a pas absolument besoin de vous, ils ne pourront vous faire aucun mal. Cette année même, certains de vos amis sont peut-être morts. Le monde attend-il, sans poursuivre sa route, qu’ils reviennent ? Son cours s’est-il interrompu ? Non, il continue. Chassez donc de votre mental l’idée que vous devez faire quelque chose pour le monde ; le monde n’a besoin d’aucune aide de votre part. Il est absurde qu’un homme pense être né pour aider le monde ; ce n’est que de l’orgueil, c’est l’égoïsme qui se glisse sous les apparences de la vertu. Lorsque vous aurez entraîné votre mental et vos nerfs à saisir cette idée que le monde ne dépend ni de vous ni de personne, le travail n’entraînera plus de réaction sous forme de souffrance. Lorsque vous donnez quelque chose à quelqu’un sans rien attendre — sans même attendre sa gratitude — son ingratitude ne vous affectera pas, car vous n’attendiez rien et ne pensiez avoir aucun droit à recevoir quoi que ce soit en retour. Vous lui avez donné ce qui lui revenait ; son propre Karma le lui a procuré ; votre Karma a fait de vous le porteur de ce don. Pourquoi seriez-vous fier d’avoir donné quelque chose ? Vous êtes le porteur qui a transporté l’argent ou quelque autre don, et le monde y avait droit en vertu de son propre Karma. Pourquoi donc en tirer de la fierté ? Il n’y a rien de si grand dans ce que vous donnez au monde. Lorsque vous aurez acquis le sentiment de non-attachement, il n’y aura plus pour vous ni bien ni mal. C’est uniquement l’égoïsme qui établit une différence entre le bien et le mal. C’est une chose très difficile à comprendre, mais vous apprendrez avec le temps que rien, dans l’univers, n’a de pouvoir sur vous tant que vous ne lui permettez pas d’en exercer un. Rien n’a de pouvoir sur le Soi de l’homme, jusqu’à ce que le Soi devienne fou et perde son indépendance. Ainsi, par le non-attachement, vous surmontez et niez le pouvoir de quoi que ce soit d’agir sur vous. Il est très facile de dire que rien n’a le droit d’agir sur vous tant que vous ne le lui permettez pas ; mais quel est le signe véritable de l’homme qui ne permet réellement à rien d’agir sur lui, qui n’est ni heureux ni malheureux lorsque le monde extérieur agit sur lui ? Ce signe, c’est que la bonne ou la mauvaise fortune ne provoque aucun changement dans son mental : quelles que soient les circonstances, il demeure le même.
Il y avait en Inde un grand sage nommé Vyāsa. Ce Vyāsa est connu comme l’auteur des aphorismes du Vedānta et c’était un homme saint. Son père avait essayé de devenir un homme parfaitement accompli, mais avait échoué. Son grand-père avait essayé lui aussi, et avait échoué. Son arrière-grand-père avait tenté la même chose, sans y parvenir. Lui-même ne réussit pas parfaitement, mais son fils, Shuka, naquit parfait. Vyāsa enseigna la sagesse à son fils ; après lui avoir lui-même enseigné la connaissance de la vérité, il l’envoya à la cour du roi Janaka. C’était un grand roi, que l’on appelait Janaka Videha. Videha signifie « sans corps ». Bien qu’il fût roi, il avait entièrement oublié qu’il était un corps ; il se sentait en tout temps un esprit. Ce jeune garçon, Shuka, fut envoyé auprès de lui pour recevoir son enseignement. Le roi savait que le fils de Vyāsa venait auprès de lui pour apprendre la sagesse ; il prit donc certaines dispositions à l’avance. Lorsque le garçon se présenta aux portes du palais, les gardes ne lui prêtèrent absolument aucune attention. Ils lui donnèrent seulement un siège, et il y resta assis trois jours et trois nuits, sans que personne lui adresse la parole, sans que personne lui demande qui il était ni d’où il venait. Il était le fils d’un très grand sage, son père était honoré dans tout le pays et lui-même était une personne des plus respectables ; pourtant, les gardes grossiers et vulgaires du palais ne lui prêtèrent aucune attention. Ensuite, tout à coup, les ministres du roi et tous les hauts fonctionnaires vinrent le recevoir avec les plus grands honneurs. Ils le conduisirent à l’intérieur, lui firent visiter de magnifiques appartements, lui offrirent les bains les plus parfumés et de somptueux vêtements, et le gardèrent huit jours dans toutes sortes de luxe. Le visage solennel et serein de Shuka ne changea pas le moins du monde malgré le changement de traitement qui lui était réservé ; il était le même au milieu de ce luxe que lorsqu’il attendait à la porte. Puis on le conduisit devant le roi. Celui-ci était assis sur son trône ; la musique jouait, tandis que des danses et d’autres divertissements avaient lieu. Le roi lui donna alors une coupe de lait remplie à ras bord et lui demanda de faire sept fois le tour de la salle sans en renverser une seule goutte. Le garçon prit la coupe et avança au milieu de la musique et des séduisants visages. Comme le roi le lui avait demandé, il fit sept fois le tour, sans renverser une seule goutte de lait. Rien au monde ne pouvait attirer le mental du garçon, à moins qu’il ne lui permette de l’affecter. Lorsqu’il rapporta la coupe au roi, celui-ci lui dit : « Ce que ton père t’a enseigné, et ce que tu as appris toi-même, je ne peux que te le répéter. Tu as connu la Vérité ; rentre chez toi. »
Ainsi, l’homme qui a appris à se maîtriser ne peut être influencé par rien d’extérieur ; il n’est plus esclave. Son mental est devenu libre. Lui seul est digne de vivre pleinement dans le monde. En général, les hommes ont deux opinions sur le monde. Certains sont pessimistes et disent : « Comme ce monde est horrible, comme il est mauvais ! » D’autres sont optimistes et disent : « Comme ce monde est beau, comme il est merveilleux ! » Pour ceux qui n’ont pas maîtrisé leur propre mental, le monde est soit rempli de mal, soit, au mieux, un mélange de bien et de mal. Ce même monde deviendra pour nous un monde où règne l’optimisme lorsque nous serons maîtres de notre propre mental. Rien n’agira alors sur nous comme étant bon ou mauvais ; nous verrons que tout est à sa juste place, en harmonie. Certains hommes, qui commencent par dire que le monde est un enfer, finissent souvent par dire qu’il est un paradis lorsqu’ils réussissent à pratiquer la maîtrise de soi. Si nous sommes de véritables Karma-Yogis et souhaitons nous former pour atteindre cet état, quel que soit notre point de départ, nous finirons certainement par parvenir au parfait renoncement à soi ; et dès que ce soi apparent aura disparu, le monde entier, qui nous semble d’abord rempli de mal, nous apparaîtra comme le paradis même, débordant de félicité. L’atmosphère même y sera bénie ; chaque visage humain y sera Dieu. Telle est la fin et le but du Karma-Yoga, et telle est sa perfection dans la vie pratique.
Nos différents Yogas ne sont pas en conflit les uns avec les autres ; chacun nous conduit au même but et nous rend parfaits. Il faut seulement pratiquer chacun d’eux avec ardeur. Tout le secret réside dans la pratique. D’abord, vous devez entendre, puis réfléchir, puis pratiquer. Cela vaut pour chaque Yoga. Vous devez d’abord en entendre parler et comprendre ce qu’il est ; et bien des choses que vous ne comprenez pas vous deviendront claires à force d’entendre et de réfléchir. Il est difficile de tout comprendre d’un seul coup. En définitive, l’explication de toute chose se trouve en vous. Personne n’a jamais vraiment été instruit par un autre ; chacun de nous doit s’instruire lui-même. Le maître extérieur ne fait que proposer une suggestion qui incite le maître intérieur à œuvrer pour comprendre les choses. Alors, notre propre pouvoir de perception et de pensée nous éclairera davantage, et nous les réaliserons dans notre âme ; cette réalisation se développera en une intense force de volonté. D’abord, c’est un sentiment ; puis il devient volonté, et de cette volonté naît une force prodigieuse qui traverse chaque veine, chaque nerf et chaque muscle, jusqu’à ce que toute la masse de votre corps soit transformée en un instrument du yoga du travail désintéressé, et que le résultat recherché — le parfait renoncement à soi et le désintéressement absolu — soit dûment atteint. Cet accomplissement ne dépend d’aucun dogme, d’aucune doctrine ni d’aucune croyance. Que l’on soit chrétien, juif ou païen, cela n’a pas d’importance. Êtes-vous désintéressé ? Voilà la question. Si vous l’êtes, vous serez parfait sans lire un seul livre religieux, sans entrer dans une seule église ni un seul temple. Chacun de nos Yogas suffit à rendre l’homme parfait sans même le secours des autres, car ils ont tous le même but. Les Yogas du travail, de la sagesse et de la dévotion peuvent tous servir de moyens directs et indépendants pour atteindre Moksha. « Seuls les insensés disent que le travail et la philosophie sont différents ; les sages, eux, ne le disent pas. » Les sages savent que, bien qu’ils paraissent différents les uns des autres, ils conduisent finalement au même but : la perfection humaine.