En plus du travail de signification, nous avons dit que, psychologiquement, le mot Karma implique aussi la causalité. Tout travail, toute action, toute pensée qui produit un effet est appelé Karma. Ainsi, la loi du Karma désigne la loi de la causalité, de la succession inévitable des causes et des effets. Partout où il y a une cause, un effet doit nécessairement se produire ; cette nécessité ne peut être écartée, et, selon notre philosophie, cette loi du Karma est vraie dans tout l’univers. Tout ce que nous voyons, ressentons ou faisons, toute action qui se produit quelque part dans l’univers, tout en étant, d’une part, l’effet d’un travail passé, devient, d’autre part, à son tour une cause et produit son propre effet. Il faut, en même temps, examiner ce que signifie le mot « loi ». Par loi, on entend la tendance d’une série à se répéter. Quand nous voyons un événement suivi d’un autre, ou parfois se produire simultanément avec un autre, nous nous attendons à ce que cette succession ou cette coexistence se reproduise. Nos anciens logiciens et philosophes de l’école Nyâyâ appellent cette loi du nom de Vyâpti. Selon eux, toutes nos idées de loi sont dues à l’association. Une série de phénomènes s’associe, dans notre esprit, aux choses selon un ordre en quelque sorte invariable, si bien que tout ce que nous percevons à un moment quelconque est aussitôt rapporté à d’autres faits présents dans l’esprit. Toute idée, ou, selon notre psychologie, toute onde qui se forme dans la substance mentale, Chitta, doit toujours en faire naître beaucoup d’autres semblables. Telle est l’idée psychologique de l’association, et la causalité n’est qu’un aspect de ce grand principe omniprésent qu’est l’association. Cette omniprésence de l’association est ce que l’on appelle, en sanskrit, Vyâpti. Dans le monde extérieur, l’idée de loi est la même que dans le monde intérieur : c’est l’attente qu’un phénomène particulier sera suivi d’un autre et que la série se répétera. À proprement parler, donc, la loi n’existe pas dans la nature. En pratique, c’est une erreur de dire que la gravitation existe dans la Terre, ou qu’une loi quelconque existe objectivement quelque part dans la nature. La loi est la méthode, la manière dont notre mental saisit une série de phénomènes ; tout cela est dans le mental. Des phénomènes qui se produisent les uns après les autres ou simultanément, suivis de la conviction que leur récurrence est régulière — ce qui permet à notre mental de saisir la méthode de toute la série — constituent ce que nous appelons une loi.
La question suivante à examiner est ce que nous entendons par l’universalité de la loi. Notre univers est cette partie de l’existence qui se caractérise par ce que les psychologues sanskrits appellent Desha-kâla-nimitta, ou ce que la psychologie européenne désigne par l’espace, le temps et la causalité. Cet univers n’est qu’une partie de l’existence infinie, coulée dans un moule particulier composé de l’espace, du temps et de la causalité. Il s’ensuit nécessairement que la loi ne peut exister qu’au sein de cet univers conditionné ; au-delà, aucune loi ne saurait exister. Lorsque nous parlons de l’univers, nous désignons uniquement cette partie de l’existence qui est limitée par notre mental — l’univers des sens, que nous pouvons voir, sentir, toucher, entendre, concevoir et imaginer. Lui seul est soumis à la loi ; au-delà, l’existence ne peut être assujettie à une loi, car la causalité ne s’étend pas au-delà du monde de notre mental. Tout ce qui se trouve hors de la portée de notre mental et de nos sens n’est pas soumis à la loi de causalité, puisqu’il n’existe aucune association mentale entre les choses dans la région au-delà des sens, et qu’il n’y a pas de causalité sans association d’idées. Ce n’est que lorsque l’« être », ou l’existence, est façonné en nom et en forme qu’il obéit à la loi de causalité et que l’on dit qu’il est soumis à une loi ; car toute loi a pour essence la causalité. Nous voyons donc aussitôt qu’une chose telle que le libre arbitre ne peut exister ; ces mots mêmes sont contradictoires, car la volonté est ce que nous connaissons, et tout ce que nous connaissons se trouve dans notre univers, tandis que tout ce qui est dans notre univers est façonné par les conditions de l’espace, du temps et de la causalité. Tout ce que nous connaissons, ou pouvons éventuellement connaître, doit être soumis à la causalité, et ce qui obéit à la loi de causalité ne peut être libre. D’autres agents agissent sur lui, et il devient à son tour une cause. Mais ce qui s’est transformé en volonté — qui n’était pas la volonté auparavant, mais qui, en tombant dans ce moule de l’espace, du temps et de la causalité, s’est transformé en volonté humaine — est libre ; et lorsque cette volonté sortira de ce moule de l’espace, du temps et de la causalité, elle sera de nouveau libre. Elle vient de la liberté, se trouve façonnée en cette servitude, puis en sort et retourne à la liberté.
La question s’est posée de savoir d’où vient cet univers, en qui il repose et vers qui il retourne ; et l’on a répondu qu’il vient de la liberté, repose dans l’asservissement et retourne à cette liberté. Ainsi, lorsque nous disons que l’homme n’est autre que cet être infini qui se manifeste, nous voulons dire que l’homme n’en est qu’une toute petite partie ; ce corps et ce mental que nous voyons ne sont qu’une partie du tout, un seul point de l’être infini. Cet univers entier n’est qu’une parcelle de l’être infini ; et toutes nos lois, nos asservissements, nos joies et nos peines, nos bonheurs et nos attentes n’existent qu’à l’intérieur de ce petit univers ; toute notre progression et notre régression se déroulent dans ses limites étroites. Vous voyez donc combien il est puéril d’espérer que cet univers — création de notre mental — se poursuive, et d’espérer aller au ciel, ce qui ne peut, après tout, signifier que la répétition de ce monde que nous connaissons. Vous voyez aussitôt qu’il est impossible et puéril de vouloir conformer toute l’existence infinie à l’existence limitée et conditionnée que nous connaissons. Lorsqu’un homme dit qu’il retrouvera encore et encore cette même chose qu’il déteste à présent ou, comme je le formule parfois, lorsqu’il demande une religion confortable, vous pouvez savoir qu’il est devenu si dégénéré qu’il est incapable de concevoir quoi que ce soit de plus élevé que ce qu’il est maintenant ; il n’est rien de plus que son petit environnement présent. Il a oublié sa nature infinie, et toute sa pensée se limite à ces petites joies, à ces peines et à ces jalousies du cœur du moment. Il pense que cette chose finie est l’infini ; et non seulement cela, mais il ne veut pas renoncer à cette sottise. Il s’accroche désespérément à Trishnâ, à la soif de vivre, ce que les bouddhistes appellent Tanhâ et Tissâ. Il peut exister des millions de sortes de bonheurs, d’êtres, de lois, de progrès et de causalité, agissant tous hors du petit univers que nous connaissons ; et, après tout, tout cela ne constitue qu’une partie de notre nature infinie.
Pour acquérir la liberté, nous devons dépasser les limites de cet univers ; elle ne peut se trouver ici. L’équilibre parfait, ou ce que les chrétiens appellent la paix qui surpasse toute intelligence, ne peut être atteint dans cet univers, ni au ciel, ni en aucun lieu où notre mental et nos pensées puissent aller, où les sens puissent éprouver quelque chose ou que l’imagination puisse concevoir. Aucun lieu de ce genre ne peut nous donner cette liberté, car tous ces lieux seraient à l’intérieur de notre univers, lequel est limité par l’espace, le temps et la causalité. Il existe peut-être des lieux plus éthérés que notre terre, où les jouissances peuvent être plus intenses ; mais ces lieux aussi doivent se trouver dans l’univers et, par conséquent, être soumis à la loi. Nous devons donc aller au-delà, et la véritable religion commence là où ce petit univers prend fin. Ces petites joies, ces chagrins et cette connaissance des choses s’achèvent là, et la réalité commence. Tant que nous n’aurons pas renoncé à la soif de vivre, à notre profond attachement à cette existence transitoire et conditionnée, nous n’aurons aucun espoir d’entrevoir ne serait-ce qu’un instant cette liberté infinie qui se trouve au-delà. Il s’ensuit qu’il n’existe qu’une seule voie pour atteindre cette liberté, but de toutes les aspirations les plus nobles de l’humanité : renoncer à cette petite vie, renoncer à ce petit univers, renoncer à cette terre, renoncer au ciel, renoncer au corps, renoncer au mental, renoncer à tout ce qui est limité et conditionné. Si nous renonçons à notre attachement à ce petit univers des sens ou du mental, nous serons aussitôt libres. Le seul moyen de sortir de la servitude est de dépasser les limites de la loi, de dépasser la causalité.
Mais il est extrêmement difficile de renoncer à l’attachement à cet univers ; rares sont ceux qui y parviennent. Nos livres mentionnent deux façons d’y parvenir. L’une est appelée « Neti, Neti » (pas ceci, pas cela), l’autre « Iti » (ceci) ; la première est la voie négative, et la seconde, la voie positive. La voie négative est la plus difficile. Elle n’est possible qu’aux personnes douées d’un mental exceptionnellement élevé et d’une volonté gigantesque, qui se dressent simplement et disent : « Non, je ne veux pas de cela », et dont le mental et le corps obéissent à la volonté ; elles finissent par réussir. Mais ces personnes sont très rares. La grande majorité des êtres humains choisissent la voie positive, celle qui passe par le monde, en se servant des liens eux-mêmes pour briser ces mêmes liens. C’est aussi une forme de renoncement ; seulement, il s’accomplit lentement et progressivement, en apprenant à connaître les choses, en en jouissant et en acquérant ainsi de l’expérience, puis en connaissant la nature des choses jusqu’à ce que le mental les laisse finalement toutes aller et devienne détaché. La première façon d’atteindre le détachement passe par le raisonnement, et la seconde, par l’action et l’expérience. La première est la voie du Jnâna-Yoga, qui se caractérise par le refus d’accomplir toute action ; la seconde est celle du Karma-Yoga, où l’on ne cesse pas d’agir. Chacun doit agir dans l’univers. Seuls ceux qui sont parfaitement satisfaits du Soi, dont les désirs ne vont pas au-delà du Soi, dont le mental ne s’écarte jamais du Soi, pour qui le Soi est tout en tout, seuls ceux-là n’agissent pas. Les autres doivent agir. Un courant qui dévale naturellement s’engouffre dans un creux et forme un tourbillon ; après avoir tournoyé un moment dans ce tourbillon, il en ressort sous la forme du courant libre, qui poursuit sa course sans entrave. Chaque vie humaine est semblable à ce courant. Elle entre dans le tourbillon, se trouve prise dans ce monde de l’espace, du temps et de la causalité, tourne un peu en criant : « mon père, mon frère, mon nom, ma renommée », et ainsi de suite, puis finit par en sortir et retrouver sa liberté originelle. L’univers tout entier suit ce mouvement. Que nous le sachions ou non, que nous en ayons conscience ou non, nous travaillons tous à sortir du rêve du monde. L’expérience de l’être humain dans le monde lui permet de sortir de son tourbillon.
Qu’est-ce que le Karma-Yoga ? La connaissance du secret de l’action. Nous voyons que l’univers entier est à l’œuvre. Dans quel but ? Pour le salut, pour la liberté ; de l’atome à l’être le plus élevé, tout œuvre vers une seule fin : la liberté du mental, du corps, de l’esprit. Toutes choses s’efforcent sans cesse d’accéder à la liberté, de fuir la servitude. Le soleil, la lune, la terre, les planètes, tous cherchent à fuir la servitude. Les forces centrifuges et centripètes de la nature sont véritablement caractéristiques de notre univers. Au lieu d’être ballottés dans cet univers et, après de longs retards et bien des épreuves, d’apprendre ce qu’il en est, le Karma-Yoga nous enseigne le secret de l’action, la méthode de l’action, le pouvoir organisateur de l’action. Une immense quantité d’énergie peut être dépensée en vain si nous ne savons pas comment l’employer. Le Karma-Yoga fait de l’action une science ; il vous apprend à tirer le meilleur parti de toutes les activités de ce monde. L’action est inévitable, il ne peut en être autrement ; mais nous devrions agir dans le but le plus élevé. Le Karma-Yoga nous fait reconnaître que ce monde est un monde de cinq minutes, quelque chose que nous devons traverser, et que la liberté n’est pas ici, mais ne se trouve qu’au-delà. Pour trouver la voie qui nous libère des entraves du monde, nous devons le traverser lentement et sûrement. Il se peut qu’il existe ces êtres exceptionnels dont je viens de parler, ceux qui peuvent se tenir à l’écart et renoncer au monde, comme le serpent se dépouille de sa peau, s’en écarte et la regarde. Ces êtres exceptionnels existent sans doute ; mais le reste de l’humanité doit traverser lentement le monde de l’action. Le Karma-Yoga montre le processus, le secret et la méthode pour le faire de la meilleure manière possible.
Que dit-il ? « Travaillez sans relâche, mais renoncez à tout attachement au travail. » Ne vous identifiez à rien. Gardez votre mental libre. Tout ce que vous voyez, les douleurs et les souffrances, n’est que la condition nécessaire de ce monde ; la pauvreté, la richesse et le bonheur ne sont que passagers ; ils n’appartiennent en rien à notre nature véritable. Notre nature se situe bien au-delà de la souffrance et du bonheur, au-delà de tout objet des sens, au-delà de l’imagination ; et pourtant, nous devons continuer à travailler en permanence. « La souffrance vient de l’attachement, non du travail. » Dès que nous nous identifions au travail que nous faisons, nous nous sentons malheureux ; mais si nous ne nous identifions pas à lui, nous ne ressentons pas cette souffrance. Si un beau tableau appartenant à quelqu’un d’autre brûle, un homme n’en est généralement pas affligé ; mais lorsque c’est son propre tableau qui brûle, combien il se sent malheureux ! Pourquoi ? Les deux tableaux étaient beaux, peut-être des copies du même original ; pourtant, dans un cas, la souffrance ressentie est bien plus grande que dans l’autre. C’est parce que, dans un cas, il s’identifie au tableau et que, dans l’autre, il ne le fait pas. Ce « moi et mien » est la cause de toute souffrance. Le sentiment de possession entraîne l’égoïsme, et l’égoïsme engendre la souffrance. Chaque acte égoïste ou pensée égoïste nous attache à quelque chose et, aussitôt, nous voilà réduits en esclavage. Chaque vague dans le Chitta qui dit « moi et mien » nous met aussitôt une chaîne autour de nous et nous rend esclaves ; et plus nous disons « moi et mien », plus notre esclavage grandit, plus notre souffrance augmente. C’est pourquoi le Karma-Yoga nous dit de jouir de la beauté de tous les tableaux du monde, mais de ne nous identifier à aucun d’eux. Ne dites jamais « à moi ». Chaque fois que nous disons qu’une chose est « à moi », la souffrance survient aussitôt. Ne dites même pas « mon enfant » dans votre mental. Ayez l’enfant auprès de vous, mais ne dites pas « le mien ». Si vous le faites, la souffrance viendra. Ne dites pas « ma maison », ne dites pas « mon corps ». Toute la difficulté est là. Le corps n’est ni à vous, ni à moi, ni à personne. Ces corps vont et viennent selon les lois de la nature, mais nous sommes libres, témoins. Ce corps n’est pas plus libre qu’un tableau ou un mur. Pourquoi devrions-nous être si attachés à un corps ? Si quelqu’un peint un tableau, il le fait puis s’en va. Ne projetez pas ce tentacule d’égoïsme : « Je dois le posséder. » Dès qu’il est projeté, la souffrance commence.
Le Karma-Yoga dit donc : commencez par détruire la tendance à projeter ce tentacule de l’égoïsme et, lorsque vous serez capables de la maîtriser, retenez-la et ne permettez pas au mental de s’engager dans les voies de l’égoïsme. Alors, vous pourrez aller dans le monde et travailler autant que vous le pourrez. Fréquentez tous les milieux, allez où vous voulez ; jamais le mal ne vous souillera. La feuille de lotus flotte sur l’eau ; l’eau ne peut ni la toucher ni s’y attacher ; ainsi en sera-t-il de vous dans le monde. Cela s’appelle « Vairâgya », le détachement, ou l’absence d’attachement. Je crois vous avoir dit que, sans absence d’attachement, aucune forme de yoga n’est possible. L’absence d’attachement est le fondement de tous les yogas. L’homme qui renonce à vivre dans des maisons, à porter de beaux vêtements et à manger de bons aliments, et qui part dans le désert, peut être profondément attaché. Son unique possession, son propre corps, peut devenir tout pour lui ; et, tant qu’il vivra, il ne fera que lutter pour son corps. L’absence d’attachement ne dépend pas de ce que nous faisons de notre corps physique ; tout se joue dans le mental. Le lien de « moi et mien » se trouve dans le mental. Si nous ne sommes pas liés à notre corps ni aux objets des sens, nous sommes détachés, où que nous soyons et quoi que nous fassions. Un homme peut être sur un trône et parfaitement détaché ; un autre peut être en haillons et pourtant très attaché. Nous devons d’abord atteindre cet état de détachement, puis travailler sans relâche. Le Karma-Yoga nous enseigne la méthode qui nous aidera à renoncer à tout attachement, même si cela est extrêmement difficile.
Voici les deux façons de renoncer à tout attachement. La première s’adresse à ceux qui ne croient pas en Dieu ni en aucune aide extérieure. Ils sont livrés à eux-mêmes ; ils n’ont qu’à agir par leur propre volonté, avec les facultés de leur mental et leur discernement, en se disant : « Je dois être sans attachement. » Pour ceux qui croient en Dieu, il existe une autre voie, bien moins difficile. Ils abandonnent au Seigneur les fruits de leurs actions ; ils agissent sans jamais s’attacher aux résultats. Tout ce qu’ils voient, ressentent, entendent ou font est pour Lui. Quelque bonne action que nous accomplissions, ne nous en attribuons ni les louanges ni les bénéfices. Tout cela appartient au Seigneur ; abandonnons-Lui les fruits de nos actions. Tenons-nous à l’écart et pensons que nous ne sommes que des serviteurs obéissant au Seigneur, notre Maître, et que chaque impulsion à agir vient de Lui, à chaque instant. Quoi que tu adores, quoi que tu perçoives, quoi que tu fasses, abandonne tout à Lui et demeure en paix. Soyons en paix, dans une paix parfaite, avec nous-mêmes, et offrons au Seigneur, en sacrifice éternel, tout notre corps, notre mental et tout ce qui est nôtre. Au lieu d’offrir des oblations dans le feu, accomplissons ce grand sacrifice, jour et nuit : le sacrifice de notre petit soi. « En cherchant la richesse dans ce monde, Tu es la seule richesse que j’aie trouvée ; je me sacrifie à Toi. En cherchant quelqu’un à aimer, Tu es le seul être aimé que j’aie trouvé ; je me sacrifie à Toi. » Répétons cela jour et nuit et disons : « Rien pour moi ; peu m’importe que la chose soit bonne, mauvaise ou indifférente ; je m’en soucie peu ; je sacrifie tout à Toi. » Jour et nuit, renonçons à notre soi apparent, jusqu’à ce que cela devienne pour nous une habitude, jusqu’à ce que cette idée pénètre notre sang, nos nerfs et notre cerveau, et que tout notre corps obéisse à chaque instant à cette idée du renoncement à soi. Alors, va au milieu du champ de bataille, parmi le grondement des canons et le vacarme de la guerre, et tu te découvriras libre et en paix.
Le Karma-Yoga nous enseigne que l’idée ordinaire du devoir appartient à un plan inférieur ; néanmoins, nous devons tous accomplir notre devoir. Pourtant, nous pouvons constater que ce sens particulier du devoir est très souvent une grande cause de souffrance. Le devoir devient pour nous une maladie ; il nous pousse sans cesse en avant. Il s’empare de nous et rend toute notre vie misérable. C’est le fléau de la vie humaine. Ce devoir, cette idée du devoir, est le soleil brûlant du plein été qui dessèche l’âme la plus profonde de l’humanité. Regardez ces pauvres esclaves du devoir ! Le devoir ne leur laisse pas le temps de prier, pas le temps de se baigner. Le devoir pèse constamment sur eux. Ils sortent travailler. Le devoir pèse sur eux ! Ils rentrent chez eux et pensent au travail du lendemain. Le devoir pèse sur eux ! C’est mener une vie d’esclave, pour finir par s’effondrer dans la rue et mourir attelé à la tâche, comme un cheval. Voilà le devoir tel qu’on le comprend. Le seul véritable devoir est de rester détaché et d’agir en êtres libres, en abandonnant toute activité à Dieu. Tous nos devoirs sont les Siens. Nous sommes bénis d’avoir été envoyés ici. Nous accomplissons notre service ; que nous le fassions mal ou bien, qui le sait ? Si nous le faisons bien, nous n’en récoltons pas les fruits. Si nous le faisons mal, nous n’en supportons pas non plus les conséquences. Soyez en paix, soyez libres et agissez. Cette forme de liberté est très difficile à atteindre. Comme il est facile de prendre l’esclavage pour un devoir — de prendre pour un devoir l’attachement morbide de la chair à la chair ! Les hommes vont dans le monde et luttent, se battent pour de l’argent ou pour toute autre chose à laquelle ils s’attachent. Demandez-leur pourquoi ils le font. Ils répondent : « C’est un devoir. » Ce n’est que l’avidité absurde de l’or et du gain, qu’ils tentent de dissimuler sous quelques fleurs.
Qu’est-ce que le devoir, après tout ? Ce n’est en réalité que l’impulsion de la chair, de notre attachement ; et lorsqu’un attachement s’est établi, nous l’appelons devoir. Par exemple, dans les pays où le mariage n’existe pas, il n’y a pas de devoir entre mari et femme ; lorsque le mariage apparaît, mari et femme vivent ensemble en raison de leur attachement ; et ce mode de vie commune se fixe au fil des générations ; puis, lorsqu’il est ainsi établi, il devient un devoir. C’est, pour ainsi dire, une sorte de maladie chronique. Quand elle est aiguë, nous l’appelons maladie ; quand elle est chronique, nous l’appelons nature. C’est une maladie. Ainsi, lorsque l’attachement devient chronique, nous le baptisons du nom pompeux de devoir. Nous le couvrons de fleurs, les trompettes sonnent en son honneur, on récite des textes sacrés au-dessus de lui ; alors le monde entier se querelle, et les hommes se volent avec acharnement au nom de ce devoir. Le devoir est bon dans la mesure où il freine la brutalité. Pour les hommes les plus grossiers, qui ne peuvent avoir aucun autre idéal, il a quelque utilité ; mais ceux qui veulent être des Karma-Yogis doivent jeter par-dessus bord cette idée du devoir. Il n’y a de devoir ni pour vous ni pour moi. Tout ce que vous avez à donner au monde, donnez-le sans hésiter, mais pas par devoir. N’y pensez pas. Ne vous sentez pas contraints. Pourquoi le seriez-vous ? Tout ce que vous faites sous la contrainte ne fait que renforcer l’attachement. Pourquoi auriez-vous un devoir ? Abandonnez tout à Dieu. Dans cette immense fournaise ardente où le feu du devoir brûle tout le monde, buvez cette coupe de nectar et soyez heureux. Nous ne faisons tous qu’accomplir Sa volonté et n’avons rien à voir avec les récompenses et les châtiments. Si vous voulez la récompense, vous devez aussi accepter le châtiment ; le seul moyen d’échapper au châtiment est de renoncer à la récompense. Le seul moyen d’échapper à la souffrance est de renoncer à l’idée du bonheur, car ces deux choses sont liées l’une à l’autre. D’un côté, il y a le bonheur ; de l’autre, la souffrance. D’un côté, il y a la vie ; de l’autre, la mort. Le seul moyen de dépasser la mort est de renoncer à l’amour de la vie. La vie et la mort sont une seule et même chose, considérée de différents points de vue. Ainsi, l’idée d’un bonheur sans souffrance, ou d’une vie sans mort, est très bonne pour les écoliers et les enfants ; mais le penseur voit que tout cela est une contradiction dans les termes et renonce aux deux. Ne recherchez ni louange ni récompense pour quoi que vous fassiez. À peine avons-nous accompli une bonne action que nous commençons à vouloir en recevoir le mérite. À peine avons-nous donné de l’argent à une œuvre de charité que nous voulons voir nos noms étalés dans les journaux. De telles aspirations doivent nécessairement entraîner la souffrance. Les plus grands hommes du monde ont disparu sans être connus. Les Bouddhas et les Christs que nous connaissons ne sont que des héros de second ordre, comparés aux plus grands hommes dont le monde ignore tout. Des centaines de ces héros inconnus ont vécu dans chaque pays, œuvrant en silence. Ils vivent en silence et s’en vont en silence ; avec le temps, leurs pensées s’expriment à travers des Bouddhas ou des Christs, et ce sont ces derniers qui deviennent connus de nous. Les hommes les plus élevés ne cherchent à tirer de leur savoir ni renommée ni célébrité. Ils laissent leurs idées au monde ; ils ne revendiquent rien pour eux-mêmes et ne fondent aucune école ni aucun système en leur nom. Toute leur nature se détourne d’une telle chose. Ce sont les purs Sâttvikas, incapables de faire du bruit, mais qui ne peuvent que se fondre dans l’amour. J’ai vu un tel Yogi, qui vit dans une grotte en Inde. C’est l’un des hommes les plus extraordinaires que j’aie jamais vus. Il a si complètement perdu le sentiment de sa propre individualité que l’on peut dire que l’homme en lui a entièrement disparu, ne laissant que le sentiment divin qui embrasse tout. Si un animal lui mord un bras, il est prêt à lui offrir aussi l’autre bras et à dire que telle est la volonté du Seigneur. Tout ce qui lui arrive vient du Seigneur. Il ne se montre pas aux hommes, et pourtant il est un réservoir d’amour et d’idées vraies et douces.
Viennent ensuite, dans l’ordre, les hommes qui ont davantage de Rajas, ou d’activité, des natures combatives, qui s’emparent des idées des êtres parfaits et les prêchent au monde. Les hommes du plus haut type recueillent en silence des idées vraies et nobles, et d’autres — les Bouddhas et les Christs — vont de lieu en lieu les prêcher et œuvrer pour elles. Dans la vie de Gautama Buddha, nous remarquons qu’il dit constamment être le vingt-cinquième Buddha. Les vingt-quatre qui l’ont précédé sont inconnus de l’histoire, bien que le Buddha connu de l’histoire ait dû s’appuyer sur les fondations qu’ils avaient posées. Les hommes les plus élevés sont calmes, silencieux et inconnus. Ce sont eux qui connaissent réellement le pouvoir de la pensée ; ils sont certains que, même s’ils se retirent dans une grotte, en ferment la porte, pensent simplement à cinq pensées vraies, puis s’éteignent, ces cinq pensées leur survivront à travers l’éternité. En vérité, de telles pensées traverseront les montagnes, franchiront les océans et parcourront le monde. Elles pénétreront au plus profond des cœurs et des cerveaux humains, et feront s’élever des hommes et des femmes qui leur donneront une expression concrète dans les activités de la vie humaine. Ces hommes Sattvika sont trop proches du Seigneur pour être actifs et combattre, pour travailler, lutter, prêcher et faire du bien, comme ils disent, ici-bas à l’humanité. Les travailleurs actifs, aussi bons soient-ils, gardent encore en eux un reste d’ignorance. Ce n’est que tant que notre nature conserve quelques impuretés que nous pouvons travailler. Le travail est ordinairement mû par un mobile et par l’attachement. En présence d’une Providence toujours active, qui remarque même la chute d’un moineau, comment l’homme pourrait-il accorder de l’importance à son propre travail ? Ne serait-ce pas un blasphème de le faire, quand nous savons qu’Il prend soin des moindres choses du monde ? Nous n’avons qu’à nous tenir devant Lui dans la crainte et la révérence, en disant : « Que Ta volonté soit faite ». Les hommes les plus élevés ne peuvent pas travailler, car ils sont sans attachement. Ceux dont l’âme entière s’est absorbée dans le Soi, ceux dont les désirs sont contenus dans le Soi, qui sont désormais toujours unis au Soi, ceux-là n’ont pas de travail à accomplir. Ce sont véritablement les plus élevés des hommes ; mais tous les autres, à l’exception d’eux, doivent travailler. En travaillant ainsi, nous ne devons jamais penser que nous pouvons contribuer à la moindre chose dans cet univers. Nous ne le pouvons pas. Nous ne faisons que nous aider nous-mêmes dans ce gymnase qu’est le monde. Telle est l’attitude juste face au travail. Si nous travaillons de cette manière, si nous nous rappelons toujours que l’occasion qui nous est aujourd’hui offerte de travailler ainsi est un privilège qui nous a été accordé, nous ne nous attacherons jamais à quoi que ce soit. Des millions de gens comme vous et moi pensent être des personnages importants dans le monde ; mais nous mourons tous, et en cinq minutes, le monde nous a oubliés. Mais la vie de Dieu est infinie. « Qui peut vivre un instant, respirer un instant, si cet Être tout-puissant ne le veut pas ? » Il est la Providence toujours active. Toute puissance est à Lui et soumise à Son commandement. À Son commandement, les vents soufflent, le soleil brille, la terre vit et la mort rôde sur la terre. Il est tout en tout ; Il est tout et en tout. Nous ne pouvons que L’adorer. Renoncez à tous les fruits du travail ; faites le bien pour lui-même ; alors seulement viendra le parfait détachement. Les liens du cœur se briseront ainsi, et nous récolterons la liberté parfaite. Cette liberté est véritablement le but du Karma-Yoga.