Hindouisme

Raja-Yoga — Aphorismes du Yoga de Patanjali - Indépendance

1. Les Siddhis (pouvoirs) sont obtenus par la naissance, des moyens chimiques, le pouvoir des mots, l’ascèse ou la concentration.
Parfois, un homme naît avec les Siddhis, les pouvoirs qu’il a, bien sûr, acquis dans son incarnation précédente. Cette fois, il naît, pour ainsi dire, afin d’en jouir des fruits. On dit de Kapila, le grand père de la philosophie Sankhya, qu’il était un Siddha de naissance, ce qui signifie littéralement un homme qui a atteint le succès.
Les yogis affirment que ces pouvoirs peuvent être acquis par des moyens chimiques. Vous savez tous que la chimie a commencé à l’origine comme l’alchimie ; les hommes se sont mis en quête de la pierre philosophale, d’élixirs de vie, et ainsi de suite. En Inde, il existait une secte appelée les Rāsāyanas. Selon eux, l’idéalité, la connaissance, la spiritualité et la religion étaient toutes fort justes, mais le corps était le seul instrument permettant de les atteindre. Si le corps venait à disparaître de temps à autre, il faudrait beaucoup plus de temps pour atteindre le but. Par exemple, un homme veut pratiquer le yoga ou devenir spirituel. Avant d’avoir fait beaucoup de progrès, il meurt. Il prend alors un autre corps et recommence, puis meurt, et ainsi de suite. De cette manière, beaucoup de temps sera perdu à mourir et à renaître. Si le corps pouvait être rendu fort et parfait, de sorte qu’il échappe à la naissance et à la mort, nous aurions beaucoup plus de temps pour devenir spirituels. Les Rāsāyanas disent donc qu’il faut d’abord rendre le corps très fort. Ils affirment que ce corps peut être rendu immortel. Selon eux, si le mental fabrique le corps, et s’il est vrai que chaque mental n’est qu’un canal par lequel s’écoule l’énergie infinie, rien ne devrait empêcher chaque canal de puiser à l’extérieur autant de puissance qu’il le souhaite. Pourquoi serait-il impossible de conserver notre corps en permanence ? Nous devons fabriquer tous les corps que nous avons eus. Dès que ce corps mourra, nous devrons en fabriquer un autre. Si nous pouvons le faire, pourquoi ne pourrions-nous pas le faire ici même et maintenant, sans quitter le corps actuel ? La théorie est parfaitement juste. S’il est possible que nous vivions après la mort et que nous fabriquions d’autres corps, pourquoi serait-il impossible que nous ayons le pouvoir de fabriquer des corps ici, sans dissoudre entièrement celui-ci, simplement en le transformant continuellement ? Ils pensaient également que le mercure et le soufre recelaient le plus merveilleux des pouvoirs, et que certaines préparations à base de ces substances permettaient à un homme de conserver son corps aussi longtemps qu’il le souhaitait. D’autres croyaient que certaines drogues pouvaient conférer des pouvoirs, comme celui de voler dans les airs. Nous devons aux Rāsāyanas bon nombre des médicaments les plus merveilleux de notre époque, notamment l’usage des métaux en médecine. Certaines sectes de yogis affirment que nombre de leurs principaux maîtres vivent encore dans leur ancien corps. Patañjali, la grande autorité en matière de yoga, ne le nie pas.
Le pouvoir des mots. Il existe certains mots sacrés appelés mantras qui, répétés dans les conditions voulues, ont le pouvoir de produire ces pouvoirs extraordinaires. Nous vivons au milieu d’une telle masse de miracles, jour et nuit, que nous n’y prêtons aucune attention. Le pouvoir de l’être humain, le pouvoir des mots et le pouvoir du mental sont sans limites.
Mortification. Vous constatez que, dans toutes les religions, on a pratiqué les mortifications et l’ascétisme. Dans ces conceptions religieuses, les hindous vont toujours jusqu’aux extrêmes. Vous trouverez des hommes qui gardent les mains levées toute leur vie, jusqu’à ce qu’elles se dessèchent et meurent. Des hommes restent debout, jour et nuit, jusqu’à ce que leurs pieds enflent et, s’ils survivent, leurs jambes deviennent si raides dans cette position qu’ils ne peuvent plus les plier et doivent rester debout toute leur vie. J’ai vu un jour un homme qui avait gardé ainsi les mains levées, et je lui ai demandé ce qu’il avait ressenti lorsqu’il avait commencé. Il a dit que c’était un supplice terrible. Le supplice était tel qu’il devait aller dans une rivière et s’immerger dans l’eau, ce qui apaisait un peu la douleur. Au bout d’un mois, il ne souffrait plus beaucoup. On peut acquérir des pouvoirs (siddhis) par de telles pratiques.
Concentration. La concentration est samādhi, et c’est cela, le yoga proprement dit ; c’est le thème principal de cette science et le moyen suprême. Les pratiques précédentes ne sont que secondaires, et elles ne peuvent nous permettre d’atteindre le plus haut. Le samādhi est le moyen par lequel nous pouvons obtenir toute chose, qu’elle soit mentale, morale ou spirituelle.
2. Le passage à une autre espèce se produit par le plein déploiement de la nature.
Patañjali a avancé l’idée que ces pouvoirs s’acquièrent à la naissance, parfois par des moyens chimiques ou par l’ascèse. Il admet également que ce corps peut être conservé aussi longtemps qu’on le souhaite. Il poursuit maintenant en exposant la cause de la transformation du corps en un autre corps d’espèce différente. Selon lui, cela se produit par le plein déploiement de la nature, qu’il explique dans l’aphorisme suivant.
3. Les bonnes et les mauvaises actions ne sont pas les causes directes des transformations de la nature ; elles ne font que lever les obstacles au déploiement de la nature, comme le fermier écarte les obstacles au cours de l’eau, qui s’écoule ensuite selon sa propre nature.
L’eau destinée à irriguer les champs se trouve déjà dans le canal, simplement retenue par des vannes. Le fermier ouvre ces vannes, et l’eau s’écoule d’elle-même, selon la loi de la gravitation. De même, tout progrès et tout pouvoir sont déjà présents en chaque être humain ; la perfection est la nature de l’homme, mais elle est entravée et empêchée de suivre son cours naturel. Si quelqu’un peut lever la barrière, la nature se déverse en nous. Alors l’homme acquiert les pouvoirs qu’il possède déjà. Ceux que nous appelons méchants deviennent des saints dès que la barrière est rompue et que la nature se déverse en eux. C’est la nature qui nous pousse vers la perfection et, à terme, elle y conduira tout le monde. Toutes ces pratiques et tous ces efforts pour devenir religieux ne sont qu’un travail négatif, destiné à lever les barrières et à ouvrir les portes de cette perfection qui est notre droit de naissance, notre nature.
Aujourd’hui, la théorie de l’évolution des anciens Yogis sera mieux comprise à la lumière des recherches modernes. Et pourtant, la théorie des Yogis offre une meilleure explication. Les deux causes de l’évolution avancées par les modernes, à savoir la sélection sexuelle et la survie du plus apte, sont insuffisantes. Supposons que le savoir humain ait progressé au point d’éliminer la compétition, tant pour obtenir les moyens de subsistance physiques que pour trouver un partenaire. Alors, selon les modernes, le progrès humain s’arrêtera et la race s’éteindra. Cette théorie fournit à tout oppresseur un argument pour apaiser les scrupules de sa conscience. Il ne manque pas d’hommes qui, se donnant des airs de philosophes, veulent éliminer toutes les personnes méchantes et incapables (ce sont, bien sûr, eux seuls qui jugent de la capacité) afin de préserver ainsi la race humaine ! Mais le grand évolutionniste de l’Antiquité, Patañjali, déclare que le véritable secret de l’évolution réside dans la manifestation de la perfection déjà présente en chaque être ; cette perfection est entravée, et le flot infini qui se trouve derrière elle lutte pour s’exprimer. Ces luttes et ces compétitions ne sont que les résultats de notre ignorance, car nous ne connaissons pas le moyen approprié d’ouvrir la porte et de laisser entrer l’eau. Ce flot infini qui se trouve derrière doit s’exprimer ; il est la cause de toute manifestation.
Les compétitions pour la vie ou la gratification sexuelle ne sont que des effets momentanés, inutiles et accessoires, causés par l’ignorance. Même lorsque toute compétition aura cessé, cette nature parfaite qui est derrière nous nous fera avancer jusqu’à ce que chacun soit devenu parfait. Il n’y a donc aucune raison de croire que la compétition soit nécessaire au progrès. Chez l’animal, l’homme était refoulé, mais dès que la porte fut ouverte, l’homme se précipita au-dehors. Ainsi, chez l’homme, le dieu potentiel est maintenu à l’intérieur par les verrous et les barreaux de l’ignorance. Lorsque la connaissance brise ces barreaux, le dieu se manifeste.
4. Des seuls égoïsmes procèdent les mental créés.
La théorie du Karma veut que nous souffrions pour nos bonnes ou mauvaises actions, et toute la portée de la philosophie est d’atteindre la gloire de l’homme. Toutes les Écritures chantent la gloire de l’homme, de l’âme, puis, dans le même souffle, elles prêchent le Karma. Une bonne action produit tel résultat, une mauvaise action tel autre ; mais si l’âme peut être affectée par une bonne ou une mauvaise action, elle ne vaut rien. Les mauvaises actions font obstacle à la manifestation de la nature du Purusha ; les bonnes actions écartent les obstacles, et la gloire du Purusha se manifeste. Le Purusha lui-même ne change jamais. Quoi que vous fassiez, vous ne détruisez jamais votre propre gloire, votre propre nature, car rien ne peut affecter l’âme : seul un voile se déploie devant elle, dissimulant sa perfection.
Afin d’épuiser rapidement leur Karma, les Yogis créent des Kāya-vyuha, ou groupes de corps, dans lesquels ils l’épuisent. Pour tous ces corps, ils créent des mentaux à partir de l’égoïsme. Ceux-ci sont appelés « mentaux créés », par opposition à leur mental originel.
5. Bien que les activités des différents mentaux créés soient diverses, l’unique mental originel les dirige tous.
Ces différents mentaux, qui agissent dans ces différents corps, sont appelés mentaux fabriqués, et les corps, corps fabriqués ; autrement dit, des corps et des mentaux manufacturés. La matière et le mental sont comme deux réserves inépuisables. Lorsque vous devenez Yogi, vous apprenez le secret de leur maîtrise. Cela a toujours été à votre portée, mais vous l’aviez oublié. Lorsque vous devenez Yogi, vous vous en souvenez. Alors, vous pouvez en faire tout ce que vous voulez et le manipuler comme bon vous semble. La substance à partir de laquelle est créé un mental manufacturé est exactement la même que celle qui sert au macrocosme. Le mental n’est pas une chose et la matière une autre : ce sont des aspects différents d’une même chose. Asmitā, l’égoïsme, est la substance, l’état subtil de l’existence à partir duquel sont fabriqués les mentaux et les corps du Yogi. Ainsi, lorsque le Yogi a découvert le secret de ces énergies de la nature, il peut fabriquer autant de corps ou de mentaux qu’il le souhaite à partir de la substance connue sous le nom d’égoïsme.
6. Parmi les divers Chittas, celui qui est atteint par Samadhi est sans désir.
Parmi tous les divers mentaux que nous voyons chez les différents hommes, seul le mental qui a atteint Samadhi, la concentration parfaite, est le plus élevé. L’homme qui a acquis certains pouvoirs grâce à des remèdes, à des paroles ou à des mortifications a encore des désirs ; mais seul l’homme qui a atteint Samadhi par la concentration est libre de tout désir.
7. Les actes des Yogis ne sont ni noirs ni blancs ; pour les autres, ils sont de trois sortes : noirs, blancs et mêlés.
Lorsque le Yogi a atteint la perfection, ses actes et le Karma qu’ils produisent ne le lient pas, car il ne les a pas désirés. Il poursuit simplement son œuvre ; il agit pour faire le bien et fait le bien, mais ne se soucie pas du résultat, et celui-ci ne lui reviendra pas. Mais, pour les hommes ordinaires, qui n’ont pas atteint l’état le plus élevé, les actes sont de trois sortes : noirs (actes mauvais), blancs (actes bons) et mêlés.
8. Parmi ces actes de trois sortes, seuls se manifestent, dans chaque état, les désirs qui conviennent à cet état. (Les autres sont tenus en suspens pour le moment.)
Supposons que j’aie accompli les trois sortes de Karma, bon, mauvais et mêlé, et supposons que je meure et devienne un dieu dans le ciel. Les désirs d’un corps de dieu ne sont pas les mêmes que ceux d’un corps humain ; le corps de dieu ne mange ni ne boit. Que deviennent mes Karmas passés, encore non épuisés, qui produisent comme effet le désir de manger et de boire ? Où iraient ces Karmas lorsque je deviendrais un dieu ? La réponse est que les désirs ne peuvent se manifester que dans des environnements appropriés. Seuls se manifesteront les désirs auxquels l’environnement convient ; les autres resteront en réserve. Dans cette vie, nous avons de nombreux désirs divins, de nombreux désirs humains et de nombreux désirs animaux. Si je prends un corps de dieu, seuls les bons désirs se manifesteront, car l’environnement leur convient. Et si je prends un corps animal, seuls les désirs animaux se manifesteront, et les bons désirs attendront. Qu’est-ce que cela montre ? Que, grâce à l’environnement, nous pouvons contenir ces désirs. Seul le Karma qui convient à l’environnement et s’y adapte se manifestera. Cela montre que le pouvoir de l’environnement constitue le grand moyen de contenir et de maîtriser jusqu’au Karma lui-même.
9. Il y a une succession dans les désirs, bien qu’ils soient séparés par l’espèce, l’espace et le temps, car la mémoire et les impressions sont identifiées.
Les expériences, en devenant subtiles, deviennent des impressions ; les impressions ravivées deviennent des souvenirs. Le mot « souvenir » englobe ici la coordination inconsciente des expériences passées, réduites à des impressions, avec l’action consciente présente. Dans chaque corps, le groupe d’impressions acquises dans un corps semblable ne devient la cause d’action que dans ce corps. Les expériences d’un corps dissemblable restent en suspens. Chaque corps agit comme s’il descendait uniquement d’une série de corps de la même espèce ; ainsi, la continuité des désirs n’est pas interrompue.
10. La soif de bonheur étant éternelle, les désirs sont sans commencement.
Toute expérience est précédée du désir de bonheur. L’expérience n’a pas eu de commencement, puisque toute nouvelle expérience se construit sur la tendance engendrée par l’expérience passée ; le désir est donc sans commencement.
11. Étant maintenus ensemble par la cause, l’effet, le support et les objets, ils disparaissent en l’absence de ceux-ci.
Les désirs sont maintenus ensemble par la cause et l’effet ; si un désir a surgi, il ne meurt pas sans produire son effet. De plus, le mental est le grand réservoir, le support de tous les désirs passés réduits à la forme de Samskāra ; tant qu’ils n’auront pas produit leurs effets, ils ne mourront pas. En outre, tant que les sens reçoivent les objets extérieurs, de nouveaux désirs surgiront. S’il est possible de se débarrasser de la cause, de l’effet, du support et des objets du désir, alors seulement celui-ci disparaîtra.
12. Le passé et l’avenir existent dans leur nature propre, les qualités ayant des modes différents.
L’idée est que l’existence ne vient jamais du non-être. Le passé et l’avenir, bien qu’ils n’existent pas sous une forme manifestée, existent néanmoins sous une forme subtile.
13. Ils sont manifestés ou subtils, car ils sont de la nature des Gunas.
Les Gunas sont les trois substances, Sattva, Rajas et Tamas, dont l’état grossier est l’univers sensible. Le passé et l’avenir résultent des différents modes de manifestation de ces Gunas.
14. L’unité des choses vient de l’unité dans les changements.
Bien qu’il y ait trois substances, leurs changements étant coordonnés, tous les objets ont leur unité.
15. Puisque la perception et le désir varient à l’égard d’un même objet, le mental et l’objet sont de nature différente.
Autrement dit, il existe un monde objectif indépendant de nos mentaux. C’est une réfutation de l’idéalisme bouddhique. Puisque des personnes différentes voient une même chose de façons différentes, celle-ci ne peut être une simple imagination d’un individu particulier.
16. Les choses sont connues ou inconnues du mental, selon la coloration qu’elles lui donnent.
17. Les états du mental sont toujours connus, car le maître du mental, le Purusha, est immuable.
L’idée essentielle de cette théorie est que l’univers est à la fois mental et matériel. Ces deux aspects sont dans un état de flux continu. Qu’est-ce que ce livre ? C’est un assemblage de molécules en perpétuel changement. Un ensemble s’en va, un autre arrive ; c’est un tourbillon, mais qu’est-ce qui en fait l’unité ? Qu’est-ce qui fait que c’est le même livre ? Les changements sont rythmiques ; selon un ordre harmonieux, ils envoient des impressions à mon mental, et celles-ci, assemblées, forment une image continue, bien que les parties changent sans cesse. Le mental lui-même change continuellement. Le mental et le corps sont comme deux couches d’une même substance, qui se meuvent à des vitesses différentes. Comme l’un est relativement plus lent et l’autre plus rapide, nous pouvons distinguer leurs deux mouvements. Par exemple, un train est en mouvement, et une voiture avance à ses côtés. Il est possible, dans une certaine mesure, de déterminer le mouvement de chacun. Mais il faut encore autre chose. Le mouvement ne peut être perçu que s’il existe quelque chose qui ne bouge pas. Mais lorsque deux ou trois choses sont en mouvement l’une par rapport à l’autre, nous percevons d’abord le mouvement de la plus rapide, puis celui des plus lentes. Comment le mental peut-il percevoir ? Lui aussi est en flux. Il faut donc une autre chose qui se meuve plus lentement ; puis il faut parvenir à quelque chose dont le mouvement soit encore plus lent, et ainsi de suite, sans fin. La logique vous oblige donc à vous arrêter quelque part. Il faut achever la série en connaissant quelque chose qui ne change jamais. Derrière cette chaîne sans fin de mouvements se trouve le Purusha, immuable, incolore, pur. Toutes ces impressions ne font que s’y refléter, comme une lanterne magique projette des images sur un écran, sans jamais le ternir en rien.
18. Le mental n’est pas lumineux par lui-même, puisqu’il est un objet.
Une puissance immense se manifeste partout dans la nature, mais elle n’est pas lumineuse par elle-même, ni intelligente par essence. Seul le Purusha est lumineux par lui-même, et il donne sa lumière à toute chose. C’est la puissance du Purusha qui imprègne toute matière et toute force.
19. Parce qu’il ne peut pas connaître les deux en même temps.
Si le mental était lumineux par lui-même, il pourrait se connaître lui-même et connaître ses objets en même temps, ce qu’il ne peut pas faire. Lorsqu’il connaît l’objet, il ne peut pas réfléchir sur lui-même. Le Purusha est donc lumineux par lui-même, et le mental ne l’est pas.
20. Si l’on suppose un autre mental connaissant, ces suppositions n’auront pas de fin, et il en résultera une confusion de la mémoire.
Supposons qu’il existe un autre mental qui connaisse le mental ordinaire : il en faudra alors encore un autre pour connaître le précédent, et ainsi de suite, sans fin. Il en résultera une confusion de la mémoire ; il n’y aura pas de réservoir de mémoire.
21. L’essence de la connaissance (le Purusha) étant immuable, lorsque le mental en prend la forme, il devient conscient.
Patañjali dit ceci pour faire comprendre plus clairement que la connaissance n’est pas une qualité du Purusha. Lorsque le mental s’approche du Purusha, celui-ci se reflète, pour ainsi dire, dans le mental et, pendant un temps, le mental devient connaissant et semble être lui-même le Purusha.
22. Coloré par le voyant et le vu, le mental est capable de tout comprendre.
D’un côté du mental se reflète le monde extérieur, le vu ; de l’autre, le voyant se reflète. C’est ainsi que toute connaissance advient au mental.
23. Bien que coloré par d’innombrables désirs, le mental agit pour un autre (le Purusha), car il agit en combinaison.
Le mental est composé de divers éléments et ne peut donc agir pour lui-même. Tout ce qui constitue une combinaison dans ce monde a un objet pour lequel cette combinaison existe, un troisième élément pour lequel elle se forme. Ainsi, cette combinaison qu’est le mental existe pour le Purusha.
24. Pour celui qui discerne, la perception du mental comme ātman cesse.
Par le discernement, le Yogi sait que le Purusha n’est pas le mental.
25. Alors, tourné vers le discernement, le mental atteint l’état antérieur de Kaivalya (isolement).
Ainsi, la pratique du yoga conduit au pouvoir de discernement, à la clarté de vision. Le voile tombe de nos yeux et nous voyons les choses telles qu’elles sont. Nous découvrons que la nature est une combinaison et qu’elle déploie son panorama pour le Purusha, qui est le témoin ; que la nature n’est pas le Seigneur ; que toutes les combinaisons de la nature n’existent que pour montrer ces phénomènes au Purusha, le roi intronisé au-dedans. Quand le discernement advient par une longue pratique, la peur cesse et le mental atteint l’isolement.
26. Les pensées qui surgissent comme des obstacles à cela proviennent des impressions.
Toutes les idées diverses qui surgissent et nous font croire que nous avons besoin de quelque chose d’extérieur pour être heureux font obstacle à cette perfection. Le Purusha est, par sa nature même, bonheur et félicité. Mais cette connaissance est voilée par les impressions passées. Ces impressions doivent s’épuiser.
27. Leur destruction se fait de la même manière que celle de l’ignorance, de l’égoïsme, etc., comme il a été dit précédemment (II.10).
28. Même lorsqu’il parvient à la juste connaissance discriminative des essences, celui qui renonce aux fruits atteint, comme résultat d’une discrimination parfaite, le Samadhi appelé le nuage de vertu.
Lorsque le Yogi a atteint cette discrimination, tous les pouvoirs mentionnés dans le chapitre précédent lui viennent, mais le vrai Yogi les rejette tous. Il lui vient alors une connaissance particulière, une lumière particulière, appelée le Dharma-megha, le nuage de vertu. Tous les grands prophètes du monde dont l’histoire a gardé la trace possédaient cela. Ils avaient trouvé en eux-mêmes le fondement entier de la connaissance. La vérité était devenue réelle pour eux. La paix et le calme, ainsi qu’une pureté parfaite, devinrent leur propre nature, après qu’ils eurent renoncé aux vanités des pouvoirs.
29. De là vient la cessation de la souffrance et des œuvres.
Lorsque ce nuage de vertu est apparu, il n’y a plus de crainte de tomber, rien ne peut entraîner le Yogi vers le bas. Il n’y a plus de maux pour lui. Plus de souffrances.
30. La connaissance, débarrassée de son voile et de ses impuretés, devient infinie ; le connaissable devient alors infime.
La connaissance elle-même est là ; son voile a disparu. L’une des Écritures bouddhistes définit le Bouddha (qui est le nom d’un état) comme la connaissance infinie, infinie comme le ciel. Jésus atteignit cet état et devint le Christ. Vous tous atteindrez cet état. La connaissance devenant infinie, le connaissable devient infime. L’univers entier, avec tous ses objets de connaissance, devient néant devant le Purusha. L’homme ordinaire se croit très petit, parce que le connaissable lui semble infini.
31. Alors prennent fin les transformations successives des qualités, celles-ci étant parvenues à leur terme.
Alors toutes ces diverses transformations des qualités, qui changent d’espèce en espèce, cessent à jamais.
32. Les changements qui existent par rapport aux instants et qui sont perçus à l’autre extrémité (à la fin d’une série) constituent la succession.
Patañjali définit ici le mot « succession » : les changements qui existent par rapport aux instants. Tandis que je pense, de nombreux instants passent, et à chaque instant une idée change, mais je ne perçois ces changements qu’à la fin d’une série. C’est ce qu’on appelle la succession ; mais pour le mental qui a réalisé l’omniprésence, il n’y a pas de succession. Tout est devenu présent pour lui ; seul le présent existe à ses yeux, le passé et le futur ont disparu. Le temps est maîtrisé, toute la connaissance est là en une seconde. Tout est connu comme dans un éclair.
33. La résorption des qualités dans l’ordre inverse, affranchie de tout motif d’action pour le Purusha, est le Kaivalya ; ou bien, c’est l’établissement du pouvoir de connaissance dans sa propre nature.
La tâche de la Nature est achevée, cette tâche désintéressée que notre douce nourrice, la Nature, s’était imposée. Pour ainsi dire, elle prit doucement par la main l’âme oublieuse d’elle-même et lui montra toutes les expériences de l’univers, toutes les manifestations, la faisant s’élever toujours plus haut à travers différents corps, jusqu’à ce que sa gloire perdue lui revînt et qu’elle se souvînt de sa propre nature. Alors, la bonne mère reprit le chemin par lequel elle était venue, afin d’aider d’autres âmes qui, elles aussi, ont perdu leur chemin dans le désert sans pistes de la vie. Et ainsi travaille-t-elle, sans commencement ni fin. Ainsi, à travers le plaisir et la souffrance, le bien et le mal, l’infini fleuve des âmes s’écoule vers l’océan de la perfection, de la réalisation du soi.
Gloire à ceux qui ont réalisé leur propre nature. Que leur bénédiction soit sur nous tous !

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 1, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire