Hindouisme

Para-Bhakti ou dévotion suprême — L’amour universel et la manière dont il mène à l’abandon de soi

Comment pouvons-nous aimer le Vyashti, le particulier, sans avoir d’abord aimé le Samashti, l’universel ? Dieu est le Samashti, le tout universel, généralisé et abstrait ; et l’univers que nous voyons est le Vyashti, la chose particularisée. Aimer l’univers entier n’est possible qu’en aimant le Samashti — l’universel — qui est, pour ainsi dire, l’unité unique où se trouvent des millions et des millions d’unités plus petites. Les philosophes de l’Inde ne s’arrêtent pas aux particuliers ; ils les parcourent d’un regard rapide, puis se mettent aussitôt à rechercher les formes générales qui les englobent tous. La quête de l’universel est l’unique quête de la philosophie et de la religion indiennes. Le Jnâni vise à embrasser la totalité des choses, cet Être unique, absolu et généralisé, en connaissant lequel il connaît tout. Le Bhakta souhaite réaliser cette Personne unique, abstraite et générale, en aimant laquelle il aime l’univers entier. Le Yogi souhaite s’emparer de cette forme unique et générale du pouvoir ; en la maîtrisant, il maîtrise l’univers entier. Tout au long de son histoire, l’esprit indien s’est tourné vers cette quête singulière de l’universel en toute chose — dans la science, la psychologie, l’amour, la philosophie.
Ainsi, la conclusion à laquelle parvient le Bhakta est que, si vous vous contentez d’aimer une personne après l’autre, vous pouvez continuer ainsi indéfiniment, sans être le moins du monde capable d’aimer le monde dans son ensemble. Mais lorsque l’idée centrale est enfin atteinte — à savoir que la somme totale de tout amour est Dieu, que la somme totale des aspirations de toutes les âmes de l’univers, qu’elles soient libres, enchaînées ou en lutte pour atteindre la libération, est Dieu — alors seulement devient-il possible à quiconque de faire naître un amour universel. Dieu est le Samashti, et cet univers visible est Dieu différencié et rendu manifeste. Si nous aimons cette totalité, nous aimons tout. Aimer le monde et lui faire du bien nous viendra alors naturellement ; nous ne pouvons acquérir ce pouvoir qu’en aimant d’abord Dieu ; autrement, faire du bien au monde n’est pas une mince affaire. « Tout Lui appartient et Il est mon Bien-Aimé ; je L’aime », dit le Bhakta. Ainsi, tout devient sacré pour le Bhakta, car tout Lui appartient. Tous sont Ses enfants, Son corps, Sa manifestation. Comment pourrions-nous alors faire du mal à qui que ce soit ? Comment pourrions-nous alors ne pas aimer qui que ce soit ? L’amour de Dieu entraînera infailliblement l’amour de tous les êtres de l’univers. Plus nous nous rapprochons de Dieu, plus nous commençons à voir que tout est en Lui. Lorsque l’âme parvient à s’approprier la félicité de cet amour suprême, elle commence aussi à Le voir en toute chose. Notre cœur deviendra ainsi une source éternelle d’amour. Et lorsque nous atteignons des états encore plus élevés de cet amour, toutes les petites différences entre les choses du monde disparaissent entièrement ; l’homme n’est plus perçu comme un homme, mais seulement comme Dieu ; l’animal n’est plus perçu comme un animal, mais comme Dieu ; même le tigre n’est plus un tigre, mais une manifestation de Dieu. Ainsi, dans cet état intense de Bhakti, le culte est rendu à chacun, à toute vie et à tout être.
— « Sachant que Hari, le Seigneur, est en chaque être, les sages doivent ainsi manifester un amour indéfectible envers tous les êtres. »
De cet amour intense et qui absorbe tout naît le sentiment d’un parfait abandon de soi, la conviction que rien de ce qui arrive n’est contre nous, Aprâtikulya. Alors, l’âme aimante est capable de dire, si la douleur survient : « Bienvenue, douleur. » Si le malheur survient, elle dira : « Bienvenue, malheur, toi aussi, tu viens du Bien-Aimé. » Si un serpent arrive, elle dira : « Bienvenue, serpent. » Si la mort survient, un tel Bhakta l’accueillera avec un sourire. « Béni suis-je, puisqu’ils viennent tous à moi ; ils sont tous les bienvenus. » Le Bhakta parvenu à cet état de parfait abandon, qui naît d’un amour intense pour Dieu et pour tout ce qui Lui appartient, cesse de distinguer le plaisir de la douleur, dans la mesure où ils le touchent. Il ne sait pas ce que signifie se plaindre de la douleur ou du malheur ; et cet abandon sans plainte à la volonté de Dieu, qui n’est qu’amour, est en vérité une acquisition plus digne que toute la gloire des exploits grandioses et héroïques.
Pour la très grande majorité des hommes, le corps est tout ; pour eux, le corps est l’univers entier ; la jouissance corporelle est leur tout. Ce démon du culte du corps et des choses du corps s’est emparé de nous tous. Nous pouvons nous complaire en grandes déclarations et prendre des envolées très hautes, mais nous sommes toujours semblables à des vautours : notre mental est tourné vers le morceau de charogne qui gît en bas. Pourquoi faudrait-il, par exemple, sauver notre corps du tigre ? Pourquoi ne pas le lui abandonner ? Le tigre en serait satisfait, et cela ne serait pas si éloigné du sacrifice de soi et du culte. Pouvez-vous parvenir à réaliser une telle idée, dans laquelle tout sentiment du soi est entièrement perdu ? C’est une hauteur vertigineuse, au sommet de la religion de l’amour, et rares sont ceux qui, en ce monde, y sont jamais parvenus ; mais tant qu’un homme n’a pas atteint ce point suprême où il est toujours prêt et disposé à se sacrifier, il ne peut devenir un Bhakta parfait. Nous pouvons tous réussir à entretenir notre corps, avec plus ou moins de satisfaction et pendant des périodes plus ou moins longues. Néanmoins, nos corps doivent disparaître ; rien n’est permanent en eux. Bénis sont ceux dont le corps est détruit au service des autres. « Le sage tient toujours ses richesses, et même sa vie, à la disposition des autres. En ce monde, puisqu’il est une chose certaine, à savoir la mort, il vaut bien mieux que ce corps périsse pour une bonne cause que pour une mauvaise. » Nous pouvons traîner notre vie pendant cinquante ou cent ans ; mais après cela, que se passe-t-il ? Tout ce qui résulte d’une combinaison doit se dissoudre et mourir. Il faut et il faudra bien qu’arrive le moment où il se décomposera. Jésus, Bouddha et Mohammed sont tous morts ; tous les grands Prophètes et Maîtres du monde sont morts.
« Dans ce monde évanescent, où tout tombe en ruine, nous devons tirer le meilleur parti du temps dont nous disposons », dit le Bhakta ; et, en vérité, le meilleur usage de la vie consiste à la mettre au service de tous les êtres. C’est cette terrible idée que nous sommes le corps qui engendre tout l’égoïsme du monde : cette seule illusion que nous sommes entièrement le corps que nous possédons, et que nous devons, par tous les moyens possibles, faire de notre mieux pour le préserver et lui donner satisfaction. Si vous savez que vous êtes réellement autre que votre corps, vous n’avez alors personne contre qui lutter ou vous battre ; vous êtes mort à toute idée d’égoïsme. Le Bhakta déclare donc que nous devons nous considérer comme entièrement morts à toutes les choses du monde ; et cela, en vérité, c’est l’abandon de soi. Que les choses arrivent comme elles le doivent. Tel est le sens de « Que Ta volonté soit faite » — non pas aller lutter et se battre tout en pensant sans cesse que Dieu veut toutes nos faiblesses et toutes nos ambitions mondaines. Il se peut même que le bien résulte de nos luttes égoïstes ; mais cela relève du souci de Dieu. Le Bhakta accompli ne doit jamais vouloir ni agir pour lui-même. « Seigneur, ils bâtissent de hauts temples en Ton nom ; ils font de grandes offrandes en Ton nom ; je suis pauvre, je n’ai rien ; je prends donc ce corps qui est le mien et le dépose à Tes pieds. Ne m’abandonne pas, ô Seigneur. » Telle est la prière qui jaillit du plus profond du cœur du Bhakta. Pour celui qui en a fait l’expérience, ce sacrifice éternel de soi au Seigneur bien-aimé est de loin supérieur à toutes les richesses et à tous les pouvoirs, et même à toutes les pensées qui s’élèvent vers la renommée et la jouissance. La paix de la sereine résignation du Bhakta est une paix qui dépasse tout entendement et dont la valeur est incomparable. Son Apratikulya est un état du mental où il n’a aucun intérêt propre et où, naturellement, rien ne lui apparaît comme opposé. Dans cet état de sublime résignation, tout ce qui prend la forme de l’attachement disparaît complètement, à l’exception de cet amour exclusif pour Lui, en qui toutes choses vivent, se meuvent et ont leur être. Cet attachement d’amour à Dieu n’enchaîne certes pas l’âme, mais brise efficacement tous ses liens.

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 3, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire