Hindouisme

Bhakti-Yoga — La méthode et les moyens

En ce qui concerne la méthode et les moyens du Bhakti-Yoga, nous lisons dans le commentaire de Bhagavan Ramanuja sur les Vedanta-Sutras : « L’obtention de Cela s’acquiert par le discernement, la maîtrise des passions, la pratique, les œuvres sacrificielles, la pureté, la force et la répression d’une joie excessive. »
Selon Ramanuja, viveka, ou discernement, consiste notamment à distinguer les aliments purs des aliments impurs. Selon lui, un aliment devient impur pour trois raisons : (1) par sa nature même, comme dans le cas de l’ail, etc. ; (2) parce qu’il provient de personnes méchantes et maudites ; et (3) à cause d’impuretés physiques, comme la saleté ou les cheveux, etc. Les Shrutis disent : « Quand la nourriture est pure, l’élément Sattva se purifie et la mémoire devient inébranlable », et Ramanuja cite ce passage de la Chhândogya Upanishad.
La question de la nourriture a toujours été l’une des plus importantes pour les bhaktas. Abstraction faite des excès auxquels certaines sectes bhakti se sont livrées, cette question de la nourriture repose sur une grande vérité. Nous devons nous rappeler que, selon la philosophie Sankhya, le Sattva, le Rajas et le Tamas, qui, dans l’état d’équilibre homogène, constituent la Prakriti et, dans l’état de déséquilibre hétérogène, forment l’univers, sont à la fois la substance et la qualité de la Prakriti. À ce titre, ils sont les matériaux dont a été façonnée toute forme humaine, et la prédominance de la matière Sattva est absolument nécessaire au développement spirituel. Les matériaux que nous recevons par notre alimentation et qui entrent dans la structure de notre corps contribuent largement à déterminer notre constitution mentale ; il faut donc veiller tout particulièrement à ce que nous mangeons. Toutefois, en cette matière comme en d’autres, le fanatisme dans lequel tombent invariablement les disciples ne doit pas être imputé aux maîtres.
Et cette discrimination concernant la nourriture est, après tout, d’une importance secondaire. Le passage même cité plus haut est expliqué par Shankara, dans son Bhâshya sur les Upanishads, d’une autre manière, en donnant un sens tout différent au mot Âhâra, généralement traduit par nourriture. Selon lui : « Ce qui est recueilli est Ahara. La connaissance des sensations, telles que le son, etc., est recueillie pour la jouissance de celui qui jouit (le soi) ; la purification de la connaissance qui recueille les perceptions des sens est la purification de la nourriture (Ahara). L’expression “purification de la nourriture” signifie l’acquisition d’une connaissance des sensations exempte des défauts de l’attachement, de l’aversion et de l’illusion ; tel en est le sens. Par conséquent, lorsque cette connaissance, ou Ahara, est purifiée, la substance Sattva de celui qui la possède — l’organe interne — sera purifiée et, le Sattva étant purifié, il en résultera un souvenir ininterrompu de l’Infini, dont la véritable nature a été connue par les écritures. »
Ces deux explications semblent contradictoires, et pourtant elles sont toutes deux vraies et nécessaires. La manipulation et le contrôle de ce que l’on peut appeler le corps subtil, c’est-à-dire l’humeur, sont sans aucun doute des fonctions supérieures au contrôle du corps grossier de chair. Mais le contrôle du corps grossier est absolument nécessaire pour parvenir à celui du corps subtil. Le débutant doit donc accorder une attention particulière à toutes les règles alimentaires qui lui ont été transmises par la lignée de ses maîtres reconnus ; mais le fanatisme extravagant et dépourvu de sens qui a confiné entièrement la religion à la cuisine, comme on peut le constater chez nombre de nos sectes, sans qu’il y ait le moindre espoir que la noble vérité de cette religion puisse jamais se révéler à la lumière de la spiritualité, est une forme particulière de matérialisme pur et simple. Ce n’est ni Jnâna, ni Bhakti, ni Karma ; c’est une sorte de folie bien particulière, et ceux qui y attachent leur âme ont plus de chances d’aboutir dans des asiles d’aliénés qu’à Brahmaloka. Il est donc logique que la discrimination dans le choix des aliments soit nécessaire pour atteindre cet état supérieur de composition mentale, qu’il est difficile d’obtenir autrement.
La maîtrise des passions est la chose suivante à laquelle il faut s’appliquer. Retenir les Indriyas (organes) afin qu’ils ne se tournent pas vers les objets des sens, les contrôler et les soumettre à la volonté : telle est la vertu centrale de la culture religieuse. Vient ensuite la pratique de la maîtrise de soi et du renoncement à soi. Toutes les immenses possibilités de réalisation divine dans l’âme ne peuvent se concrétiser sans lutte ni sans cette pratique de la part du dévot aspirant. « Le mental doit toujours penser au Seigneur. » Au début, il est très difficile de contraindre le mental à penser toujours au Seigneur, mais chaque nouvel effort renforce en nous cette capacité. « Par la pratique, ô fils de Kunti, et par le détachement, on y parvient », dit Shri Krishna dans la Gita. Quant aux œuvres sacrificielles, on comprend que les cinq grands sacrifices (Panchamahâyajna) doivent être accomplis comme d’habitude.
La pureté est absolument le travail fondamental, le socle sur lequel repose tout l’édifice de la Bhakti. Purifier le corps extérieur et discerner les aliments sont deux choses faciles, mais sans propreté et pureté intérieures, ces observances extérieures n’ont absolument aucune valeur. Dans la liste des qualités propices à la pureté, telle que la donne Rāmānuja, figurent Satya, la véracité ; Ārjava, la sincérité ; Dayā, faire du bien aux autres sans en tirer aucun profit pour soi ; Ahimsā, ne pas nuire aux autres en pensée, en parole ou en acte ; Anabhidhyā, ne pas convoiter les biens d’autrui, ne pas avoir de pensées vaines et ne pas ressasser les torts qu’on a subis de la part d’un autre. Dans cette liste, la seule idée qui mérite une attention particulière est Ahimsā, la non-violence envers autrui. Ce devoir de ne pas nuire s’impose, pour ainsi dire, à nous à l’égard de tous les êtres. Pour certains, il ne signifie pas simplement qu’il ne faut pas blesser les êtres humains tout en se montrant impitoyable envers les animaux inférieurs ; pour d’autres, il ne signifie pas qu’il faut protéger les chats et les chiens et nourrir les fourmis avec du sucre, tout en étant libre de nuire à son prochain de toutes les manières les plus horribles ! Il est remarquable que presque toute bonne idée de ce monde puisse être poussée jusqu’à un extrême répugnant. Une bonne pratique, poussée à l’extrême et appliquée à la lettre, devient un mal manifeste. Les moines fétides de certaines sectes religieuses, qui ne se baignent pas de peur de tuer la vermine sur leur corps, ne pensent jamais à l’inconfort et aux maladies qu’ils font subir à leurs semblables. Ils n’appartiennent toutefois pas à la religion des Védas !
Le signe de l’Ahimsa est l’absence de jalousie. Tout homme peut accomplir une bonne action ou faire un beau don sous l’effet du moment ou sous la pression d’une superstition ou d’une influence sacerdotale ; mais celui qui aime véritablement l’humanité est celui qui n’éprouve de jalousie envers personne. On voit tous les soi-disant grands hommes du monde devenir jaloux les uns des autres pour un nom modeste, un peu de renommée et quelques pièces d’or. Tant que cette jalousie subsiste dans un cœur, il est loin de la perfection de l’Ahimsa. La vache ne mange pas de viande, pas plus que le mouton. Sont-ils de grands yogis, de grands êtres qui ne nuisent à personne (Ahimsakas) ? N’importe quel sot peut s’abstenir de manger ceci ou cela ; cela ne lui confère assurément pas plus de distinction qu’aux animaux herbivores. L’homme qui trompe sans pitié les veuves et les orphelins et commet les actes les plus abjects pour de l’argent est pire que n’importe quelle brute, même s’il ne se nourrit que d’herbe. L’homme dont le cœur ne nourrit jamais la moindre pensée de nuire à qui que ce soit, qui se réjouit de la prospérité même de son pire ennemi, cet homme est un Bhakta, il est un yogi, il est le Guru de tous, même s’il passe chaque jour de sa vie à manger de la viande de porc. Nous devons donc toujours nous rappeler que les pratiques extérieures n’ont de valeur que si elles contribuent à développer la pureté intérieure. Mieux vaut se contenter de la pureté intérieure lorsque l’observation minutieuse des pratiques extérieures n’est pas possible. Mais malheur à l’homme et malheur à la nation qui oublient les véritables exigences intérieures et spirituelles de la religion et s’agrippent mécaniquement à toutes les formes extérieures avec une emprise mortelle, sans jamais les lâcher. Les formes n’ont de valeur que dans la mesure où elles expriment la vie intérieure. Si elles ont cessé d’exprimer la vie, écrasez-les sans pitié.
Le moyen suivant pour atteindre le Bhakti-Yoga est la force (Anavasâda).
« Cet Atman ne peut être atteint par les faibles », dit la Shruti. Il s’agit ici aussi bien de la faiblesse physique que de la faiblesse mentale. Seuls « les forts, les vigoureux » sont des disciples aptes. Que peuvent faire des êtres chétifs, petits et décrépits ? Ils se briseront en morceaux dès que les forces mystérieuses du corps et du mental seront tant soit peu éveillées par la pratique de l’un des Yogas. Seuls « les jeunes, les bien portants, les forts » peuvent réussir. La force physique est donc absolument nécessaire. Seul un corps fort peut supporter le choc en retour qui résulte de la tentative de maîtriser les organes. Celui qui veut devenir un Bhakta doit être fort, doit être en bonne santé. Lorsque des personnes misérablement faibles s’essaient à l’un des Yogas, elles risquent de contracter quelque maladie incurable ou d’affaiblir leur mental. Affaiblir volontairement son corps n’est vraiment pas une méthode pour parvenir à l’illumination spirituelle.
Les personnes mentalement faibles ne peuvent pas non plus réussir à atteindre l’Atman. Celui qui aspire à devenir un Bhakta doit être joyeux. Dans le monde occidental, on se figure qu’un homme religieux ne sourit jamais, qu’un nuage sombre doit toujours planer sur son visage, lequel doit, en outre, être allongé, avec les mâchoires presque affaissées. Les personnes au corps émacié et au visage allongé sont des sujets qui relèvent du médecin ; ce ne sont pas des yogis. C’est l’esprit joyeux qui persévère. C’est l’esprit fort qui se fraie un chemin à travers mille difficultés. Et cette tâche, la plus difficile de toutes, qui consiste à nous frayer un chemin hors du filet de Maya, est réservée aux seules volontés titanesques.
Cependant, il faut en même temps éviter la gaieté excessive (Anuddharsha).
La gaieté excessive nous rend incapables de réfléchir sérieusement. Elle dissipe aussi en pure perte les énergies du mental. Plus la volonté est forte, moins on se laisse entraîner par les émotions. L’hilarité excessive est tout aussi condamnable qu’un sérieux trop sombre, et toute réalisation religieuse n’est possible que lorsque le mental se trouve dans un état stable et paisible, en équilibre harmonieux.
C’est ainsi que l’on peut commencer à apprendre à aimer le Seigneur.

Source Swami Vivekananda, The Complete Works, Volume 3, en.wikisource.org — traduction I Choose Peace depuis l’anglais · Sommaire