La chose suivante à considérer est ce que nous appelons l’Ishta-Nishthâ. Celui qui aspire à devenir un Bhakta doit savoir que « autant d’opinions, autant de voies ». Il doit savoir que toutes les diverses sectes des diverses religions sont les diverses manifestations de la gloire du même Seigneur. « Ils vous appellent par tant de noms ; ils Vous divisent, pour ainsi dire, en Vous donnant différents noms, et pourtant chacun d’eux renferme Votre toute-puissance… Vous atteignez le fidèle par toutes ces voies, et il n’est pas non plus de moment particulier, pourvu que l’âme éprouve pour Vous un amour ardent. Vous êtes si facile à approcher ; c’est mon malheur de ne pas pouvoir vous aimer. » Bien plus, le Bhakta doit prendre garde à ne pas haïr, ni même à critiquer ces fils radieux de la lumière qui sont les fondateurs des diverses sectes ; il ne doit même pas entendre qu’on dise du mal d’eux. Rares, en effet, sont ceux qui possèdent à la fois une vaste capacité de sympathie et d’appréciation, ainsi qu’un amour intense. Nous constatons généralement que les sectes libérales et sympathiques perdent l’intensité du sentiment religieux et que, entre leurs mains, la religion tend à dégénérer en une sorte de vie de club politico-social. À l’inverse, on voit des sectaires intensément étroits, tout en manifestant un amour fort louable pour leurs propres idéaux, avoir acquis jusqu’à la moindre parcelle de cet amour en haïssant tous ceux qui ne partagent pas exactement leurs opinions. Dieu veuille que le monde soit rempli d’hommes aussi ardents dans leur amour qu’universels dans leurs sympathies ! Mais ils sont rares et dispersés. Pourtant, nous savons qu’il est possible d’éduquer de nombreux êtres humains à l’idéal d’un merveilleux alliage de largeur et d’intensité de l’amour ; et la voie pour y parvenir est celle de l’Istha-Nishtha, ou « dévotion inébranlable envers l’idéal choisi ». Chaque secte de chaque religion ne présente à l’humanité qu’un seul idéal qui lui est propre ; mais l’éternelle religion védantique ouvre à l’humanité une infinité de portes donnant accès au sanctuaire intérieur de la divinité et place devant elle un éventail presque inépuisable d’idéaux, dont chacun est une manifestation de l’Un éternel. Avec la plus tendre sollicitude, le Vedanta indique aux hommes et aux femmes en quête spirituelle les nombreuses voies, taillées dans le roc solide des réalités de la vie humaine par les glorieux fils de Dieu, ou ses manifestations humaines, du passé et du présent ; il se tient les bras grands ouverts pour accueillir tous les êtres — même ceux qui ne sont pas encore venus — dans cette Demeure de la Vérité et cet Océan de Béatitude où l’âme humaine, libérée du filet de Mâyâ, peut s’élancer en toute liberté et dans une joie éternelle.
Le Bhakti-Yoga nous impose donc le commandement impératif de ne haïr ni de rejeter aucune des diverses voies qui mènent au salut. Pourtant, la plante en pleine croissance doit être entourée d’une protection jusqu’à ce qu’elle soit devenue un arbre. La jeune pousse de la spiritualité mourra si elle est trop tôt exposée à l’action d’un changement constant d’idées et d’idéaux. Beaucoup de gens, au nom de ce qu’on peut appeler le libéralisme religieux, se laissent aller à satisfaire leur vaine curiosité en se nourrissant d’une succession ininterrompue d’idéaux différents. Chez eux, entendre des nouveautés devient une sorte de maladie, une espèce d’ivrognerie religieuse. Ils veulent entendre des choses nouvelles simplement pour éprouver une excitation nerveuse passagère, et dès qu’une telle influence exaltante a produit son effet sur eux, ils en recherchent une autre. Pour ces gens, la religion est une sorte de consommation intellectuelle d’opium, et tout s’arrête là. « Il existe une autre sorte d’homme, dit Bhagavan Ramakrishna, qui ressemble à l’huître perlière de l’histoire. L’huître perlière quitte son lit au fond de la mer et remonte à la surface pour recueillir l’eau de pluie lorsque l’étoile Svâti est à son ascendant. Elle flotte à la surface de la mer, sa coquille grande ouverte, jusqu’à ce qu’elle ait réussi à recueillir une goutte d’eau de pluie, puis elle replonge dans son lit marin et y demeure jusqu’à ce qu’elle ait réussi à façonner une belle perle à partir de cette goutte de pluie. »
C’est assurément la manière la plus poétique et la plus éloquente dont la théorie de l’Ishta-Nishtha ait jamais été exposée. Cette Eka-Nishtha, ou dévotion envers un seul idéal, est absolument nécessaire à celui qui débute dans la pratique de la dévotion religieuse. Il doit dire, comme Hanuman dans le Râmâyana : « Bien que je sache que le Seigneur de Shri et le Seigneur de Jânaki sont tous deux des manifestations du même Être suprême, pourtant Râma aux yeux de lotus est tout pour moi. » Ou bien, comme le disait le sage Tulasidâsa, il doit dire : « Goûte à la douceur de tous, assieds-toi avec tous, prononce le nom de tous, dis oui, oui, mais garde ta place fermement. » Alors, si l’aspirant à la dévotion est sincère, de cette petite graine naîtra un arbre gigantesque, semblable au banian indien, qui étendra branche après branche et racine après racine de tous côtés, jusqu’à couvrir tout le champ de la religion. Ainsi le véritable dévot réalisera que Celui qui était son propre idéal dans la vie est adoré dans tous les idéaux par toutes les sectes, sous tous les noms et à travers toutes les formes.