Bouddhisme

Bodhicaryâvatâra, Chapitre IV — Non-distraction dans la pensée de Bodhi

Quand on a « mangé » les fruits du péché, les souffrances sont douloureuses ! Mais, pendant qu'il souffre pour ses péchés anciens, le damné engendre de nouveaux péchés.
23) Posséder cette bénédiction qu'on appelle une vie humaine et ne pas m'appliquer au bien : est-il plus grande duperie ou plus grande stupidité ?
24) Si, sachant ce que je sais, je suis assez stupide pour rester inactif, quelles longues tristesses quand les messagers du dieu des morts viendront à nouveau me pourchasser !
25) Comme ce corps sera longuement brûlé par l'insupportable feu de l'enfer ! Comme le feu du remords brûlera longuement cette pensée qui ne s'est pas soumise aux règles !
26) Par je ne sais quel miracle, j'ai obtenu cette terre du salut, si difficile à obtenir : et, en pleine conscience, je me laisse reconduire dans les mêmes enfers !
27) Je ne sais vraiment qu'en penser : comme un homme possédé par des formules magiques, je ne sais qui me rend fou, je ne sais qui me possède.
28) [Les passions, direz-vous ? Mais] ces ennemis, au premier rang la convoitise et la haine, n'ont ni pieds, ni mains, ni courage, ni intelligence ! Comment m'ont-elles réduit en esclavage ?
29) C'est qu'elles résident dans ma pensée et me font la guerre sans que j'y prenne garde. — Et je ne m'irrite pas contre elles, tolérance déplacée et honteuse !
30) Tous les dieux avec les hommes se feraient mes ennemis qu'ils ne pourraient me traîner au feu de l'Avîci.
31) Et dans ce feu, où le mont Meru lui-même serait consumé jusqu'aux cendres, ces puissants ennemis qui sont les passions me précipitent en un instant.
32) [Puissantes], elles sont aussi éternelles : si longtemps que vivent mes autres ennemis, leur vie est autrement longue !
33) [Elles sont aussi intraitables :] on se concilie ses ennemis même, en les traitant comme il convient. Mais quand on traite bien les passions, elles n'en sont que plus pernicieuses.
34) Elles sont, en un mot, des ennemis acharnés et à la vie dure ; elles sont la source unique de l'océan des misères ; elles habitent dans mon propre cœur : et je goûterais, en sécurité, les joies de la vie ?
35) Gardiennes de la prison des naissances, exécutrices aussi des hautes œuvres dans les enfers, tant que les passions résident dans mon esprit comme dans une maison, dans mon désir comme dans une cage, quel bonheur puis-je espérer ?
36 a) Jusqu'au jour où je les verrai anéanties, je n'abandonne pas mes armes, l'attention et l'effort.
36 b-37) Comment ! nous voyons que les hommes orgueilleux, pour venger quelque injure, attachent leur colère à l'insulteur et ne dorment pas avant de l'avoir tué : les voici au front de la bataille, ardents à tuer des misérables que la nature, hélas, a déjà condamnés à mort ; ils comptent pour rien la morsure douloureuse des flèches ou des javelots ; ils ne détournent pas la tête qu'ils n'aient achevé ;
38) et moi qui me suis levé pour combattre des ennemis nés, auteurs perpétuels de toute souffrance, comment et sous quelles souffrances irai-je m'abandonner et plier les genoux ?
39) Les soldats se font gloire des blessures pourtant inutiles qu'ils ont reçues à l'ennemi ; et, travaillant à un si grand œuvre, je serais abattu par les souffrances ?
40) Seulement préoccupés d'assurer leur subsistance, les pécheurs, les Candalas, les laboureurs supportent le froid, la chaleur... Que ne supportent-ils pas ? Et, pour le salut du monde, je ne pourrais en faire autant ?
41-42) [Hélas], esclave moi-même des passions, quand je m'engageais à délivrer de leur joug toutes les créatures que contient l'étendue vers les dix points cardinaux, j'ignorais ma mesure, je parlais comme un insensé : [pour délivrer les autres, ne faut-il pas que je sois délivré moi-même ?] Donc, désormais et sans retour, je combats les passions.
43) Oh ! je m'attacherai aux passions ! Ceint de colère et de ressentiment, je les frapperai ! Je ne garde qu'une passion : celle de détruire les passions !
44) On peut, si l'on veut, répandre mes entrailles et faire tomber ma tête : mais je prétends ne jamais tomber au pouvoir des passions, mes ennemis.
45) Qu'un ennemi, un ennemi ordinaire soit expulsé : il se retire dans quelque lieu, il reprend des forces, il revient à l'attaque ; mais il n'en est pas de même de l'ennemi qui s'appelle passion.
46) Où ira-t-il, cet hôte de mon cœur, quand je l'aurai chassé ? Où se tiendra-t-il pour travailler à ma perte ? — La cause unique de mon esclavage, c'est l'absence d'effort, c'est l'imbécillité de l'esprit : les passions, les misérables passions, ne peuvent être détruites que par la vue de la vérité.
47) Les passions ne résident pas dans les objets des sens, ni dans les organes, ni entre les objets et les organes, ni nulle part ailleurs : où résident-elles ? Et cependant elles troublent tout cet univers ! — Les passions ne sont qu'une illusion de l'esprit : dépouille-toi donc, ô mon âme, de toute terreur ; fais effort vers la vérité, et ne va pas, — sans motif, — te tourmenter toi-même dans les enfers.
48) Je fixe tout ceci dans mon esprit, et je fais effort pour observer les règles [du bodhisattva] comme [le Bouddha] les a enseignées : le remède peut guérir le malade, mais à mépriser l'ordre du médecin, comment recouvrer la santé ?

Source Shântideva, Bodhicaryâvatâra, trad. L. de La Vallée-Poussin (1907), archive.org (OCR corrigé) · Sommaire