Bouddhisme

Bodhicaryâvatâra, Chapitre VIII — Vertu de méditation ou de recueillement

Il y a eu beaucoup d'hommes riches, beaucoup d'hommes glorieux : avec leurs richesses, avec leur gloire, on ne sait ce qu'ils sont devenus.
Pourquoi me réjouir de la louange ? Je sais que d'autres me blâment. Pourquoi m'affliger du blâme, puisque d'autres font mon éloge ?
Les hommes sont variables et divers : les Bouddhas eux-mêmes ne peuvent les satisfaire, à plus forte raison des ignorants tels que moi. À quoi bon se préoccuper des hommes ?
Si [un moine] est dénué de tout, on le blâme [: quels péchés il a dû commettre !]. S'il possède [vêtements, écuelle et le reste,] on le méprise davantage [: par quelles ruses ou quelles bassesses a-t-il capté la bienveillance des donneurs d'aumônes ?]. Telle est la nature des hommes d'être intraitables : quel plaisir à vivre avec eux ?
« L'homme du monde n'est l'ami de personne », ont déclaré les Bouddhas, car il n'a d'affection que par intérêt personnel.
Or l'affection en vue d'un intérêt personnel n'est qu'une forme de l'égoïsme : de même le chagrin de la perte des richesses vient de la pensée du plaisir perdu.
Les arbres ne sont pas malveillants ou méprisants : on n'a pas grande peine à devenir leur ami. Oh ! quand pourrai-je vivre avec les arbres avec lesquels il fait si bon vivre !
Mon gîte sera quelque temple désert, le pied d'un arbre ou quelque grotte. Oh ! quand irai-je devant moi, sans tenir à rien, sans regarder en arrière !
À vivre dans ces retraites qui ne sont à personne, larges et vierges, en pleine liberté, sans attachement comme sans maison ; avec, pour tout bien, une écuelle de terre et la robe monastique qui ne tenteront pas les voleurs ; exempt de crainte, sans souci de mon corps et de ma vie !
Quand me rendrai-je au cimetière, véritable maison de mon corps, pour comparer aux squelettes des autres hommes ce corps qui n'est que pourriture ?
Car ce corps, mon corps ! deviendra une chose si infecte que les chacals n'oseront en braver l'odeur.
Les os de ce corps, qui lui furent unis dès l'origine et font partie de son [apparente] unité, seront dispersés : à plus forte raison me quittera mon ami.
[Mais ma femme, mes fils, mes amis ne prennent-ils pas une part dans mes joies, dans mes souffrances ?] — L'homme naît seul et meurt seul : à chacun appartient sa part de souffrance. À quoi servent ceux qu'on aime sinon à faire obstacle au mérite ?
De même qu'un voyageur s'arrête dans quelque hôtellerie [rencontre d'autres voyageurs, repart le lendemain] ; de même le voyageur qui suit le chemin des existences s'arrête dans une naissance, [rencontre ceux qu'on appelle des parents et continue, seul, sa route].
Installe-toi dans la forêt sans attendre que les quatre croque-morts t'emportent [au cimetière !] parmi les lamentations de tes parents.
Il est exempt de haine et d'attachement celui qui vit dans la forêt ; il ne possède que ce misérable corps ; dès longtemps il est mort au monde : il meurt sans tristesse.
Il n'aura pas autour de lui des parents dont le désespoir l'afflige ; personne, à l'heure de la mort, ne troublera sa commémoration du Bouddha et de la Loi.
Tu es aimable, [car tu abondes en jouissances], exempte de peines [, étant l'antidote de la souffrance], béatifique [, car tu es la source des félicités temporelle et surnaturelle] ! Ô Solitude [, mère du recueillement et] qui préviens toute distraction du corps, de la voix et de la pensée, je veux m'attacher à toi pour toujours !
Détaché de toute préoccupation étrangère, l'attention tout entière absorbée dans ma pensée, je m'appliquerai à fixer la pensée [en arrêtant son tranchant sur son objet] et à la dompter [en la ramenant à son objet quand elle s'écarte, en la soustrayant aux distractions extérieures].
Les désirs, les amours, sources de maux cruels dans cette vie comme dans l'autre : ici-bas, la prison, la mort, les mutilations ; plus tard, les tortures de l'enfer.
Pour tes amours, combien de bassesses auprès des entremetteurs et des entremetteuses ! aucun souci du péché, de la réputation, de la vie mise en danger, de la fortune prodiguée ! Eh bien, les voilà les amours dont l'embrassement était pour toi la suprême jouissance : voici des ossements, les mêmes qu'autrefois ; mais ils sont maintenant sans maître : embrasse-les donc tant qu'il te plaît et jouis de cette suprême jouissance !
Cette figure ne se relevait qu'avec effort, car la pudeur l'abaissait ; un voile la dérobait aux regards qui l'ignoraient comme à ceux qui l'avaient déjà contemplée : or voici que les vautours la déterrent, comme pour favoriser ton impatience. Regarde ! ..., mais pourquoi te fait-elle horreur ?
Tu gardais jalousement ce corps du regard des autres hommes : les bêtes de proie le dévorent : qu'as-tu fait de ta jalousie que tu les laisses faire ?
Maintenant que tu as vu les vautours et les chacals se repaître de cette masse de viande, c'est leur festin, tu le sais, que tu oins de santal et charges de parures.
Tu frissonnes quand ton regard tombe sur un squelette, immobile et peu effrayant : tu n'en as pas peur quand je ne sais quel vampire le met en mouvement !
Quand ce squelette était revêtu de chair, tu l'aimais d'amour : le voici à nu, il te fait horreur ! Si tu n'as rien à en faire, pourquoi le caresser quand les chairs l'enveloppent ?
La salive et les excréments ont une commune origine, à savoir les aliments ; les excréments te dégoûtent, et tu bois avec amour la bouche de ta maîtresse !
Les amants n'ont que faire de coussins moelleux, gonflés de coton ; car ils n'y sentent pas l'odeur répugnante qui les charme. L'amour n'est-il donc qu'une hantise immonde ?
Mais si c'est l'immonde que l'on aime, pourquoi chercher dans des embrassements un entrelacement d'os reliés par les muscles, enveloppés et souillés par les chairs ?
Ton propre corps te fournit ce que tu cherches ; contentes-en toi sans chercher ailleurs, ô mangeur d'ordures, un autre réceptacle d'immondices.
« Mais, diras-tu, j'aime la chair de ce corps de femme ; j'aime à la voir, à la toucher. » — Quel attrait peut avoir la chair essentiellement inintelligente ?
Si, ce que tu aimes, c'est la pensée qui réside dans ce corps : tu ne peux ni la voir, ni la toucher. Ce que tu touches n'est qu'une matière insensible : pourquoi vainement l'embrasser ?
Que tu ignores l'impureté essentielle du corps des autres, rien de surprenant ; mais tu ne sais pas que ton propre corps est impur, et c'est bien étrange.
Méprisant le jeune lotus ouvert par les rayons d'un soleil sans nuages, quelle est cette jouissance qu'on va chercher, ivre d'impureté, dans un réceptacle d'immondices ?
Il te répugne de toucher un objet quelconque souillé par le contact des ordures : comment trouves-tu plaisir à toucher le corps d'où sortent les ordures ?
Prétendras-tu ne pas aimer ce qui est immonde ? Tu embrasses un corps qui fut formé et nourri d'impuretés dans un réceptacle d'impuretés.
Que si tu avoues, l'objection subsiste : tu n'as que du dégoût pour les vers, immondes et nés de l'ordure : est-ce à cause de leurs dimensions exiguës ? Mais tu aimes un corps, né de l'impureté, et où l'impureté fait masse.
« Mais, diras-tu, si le corps de la femme est impur, mon corps aussi est impur ; il ne peut se souiller à son contact : “tel dieu, telle offrande”, comme on dit. » — Folie extrême : non seulement tu n'as pas horreur de ta propre impureté, mais tu recherches encore d'autres vases d'impureté !
Les choses naturellement pures, le camphre par exemple, le riz et les condiments sont souillés par le corps ; la terre elle-même devient impure par le contact des fragments de nourriture tombés de la bouche.
Si tu n'admets pas l'impureté du corps, attestée par l'évidence, reconnue par la coutume, va voir dans les cimetières quelle chose effrayante deviennent les corps les plus beaux.
Quand la peau est enlevée, le corps est un objet d'épouvante. Comment, sa nature une fois connue, y peux-tu placer ton amour ?
La pensée est portée vers les vils désirs.
Sans doute le corps est impur, mais le parfum du santal le rend aimable ! — Ce parfum vient-il du santal ou du corps qui s'en est imprégné ? Pourquoi s'attacher à un objet à cause d'une odeur étrangère ?
Si le corps, par soi-même mal odorant, n'excite pas le désir, n'est-ce pas tant mieux ? Mais les hommes aiment ce qui leur nuit, et le corps sera parfumé !
Cela change-t-il la nature du corps que le santal sente bon ? Pourquoi s'attacher à un objet à cause d'une odeur qui lui reste étrangère ?
C'est vraiment une chose effrayante que le corps dans son état naturel, dans sa nudité, avec des cheveux et des ongles non coupés, les dents malpropres, la peau souillée de boue.
Pourquoi donc se fatiguer à le parer comme on aiguiserait un couteau pour se frapper ? Le monde est rempli d'insensés qui ne cherchent qu'à se tromper et à se perdre !
Tu ne supportes pas la vue de quelques squelettes dans le cimetière ; et tu te plais dans le village, cimetière où grouillent des squelettes ambulants !
Et ce corps, tes amours, tout impur qu'il soit, on ne l'obtient pas sans argent : que de peines pour gagner de l'argent, que de souffrances dans l'enfer si on le gagne injustement !
L'enfant n'est pas capable de gagner : quelles ressources aura le jeune homme pour le plaisir ? La fleur de l'âge se fane dans les travaux du gain ; et le vieillard, que fera-t-il des plaisirs ?
Quelques-uns, pleins de charnels désirs, travaillent tout le jour à des besognes qui les exténuent ; ils rentrent chez eux à la nuit et tombent endormis d'un sommeil semblable à la mort.
D'autres suivent des expéditions guerrières ou commerciales ; ils souffrent les douleurs de l'exil, et, pendant des années, sont privés de leurs femmes et de leurs enfants, pour qui seuls ils travaillent.
Aveuglés par le désir, ils se vendent eux-mêmes pour des jouissances qui leur échappent : leur vie s'écoule, inutile, au service d'autrui.
D'autres se sont vendus à des maîtres qui les emploient en des voyages continuels ; leurs femmes accouchent par les chemins, dans des bois, dans des grottes, sur le bord des fleuves.
D'autres, pour gagner leur vie, se ruent dans les combats au péril de la vie ; ils cherchent la gloire et trouvent l'esclavage. Ô folie, ô aveuglement du désir !
Ceux qui volent la femme ou le bien d'autrui, on les mutile, on les empale, on les brûle, on les fait périr par le fer : tels sont les fruits du désir.
Acquérir des biens, les garder, s'affliger de leur perte : c'est une grande infortune que la fortune. La richesse distrait la pensée, se l'attache tout entière, ne laisse aucune chance de penser à la délivrance.
Ô vous qui êtes esclaves du désir, grandes sont vos peines, bien misérables vos satisfactions ! — Telle la pitance mesurée qu'on donne à la bête qui traîne un chariot.
Et pour cette infime et douteuse jouissance qui n'est pas même refusée aux bêtes de somme, l'homme, aveuglé par le destin, rend inutile cette naissance humaine si rare et si féconde.
Pour le corps, condamné à une fin certaine, si médiocre au prix du corps spirituel, voué aux tortures infernales, que d'efforts douloureux depuis le commencement des temps !
Il ne faut pas la millionième partie de ces efforts et de cette souffrance pour obtenir l'état de Bouddha : les souffrances de ceux qui désirent sont sans mesure avec les souffrances de la pratique d'un futur Bouddha, et restent pourtant infécondes en fruit de Bodhi.
Ni l'épée, ni le poison, ni le fer, ni les précipices, ni aucune invention d'un tortionnaire ne peuvent être comparés aux désirs : pensez seulement aux tortures des damnés ou des revenants.
Redoutez donc les désirs ; apprenez à aimer le recueillement ; vivez dans les forêts pacifiques où sont inconnues disputes et peines.
Heureux ceux qui sur les terrasses naturelles de rocher, planes et vastes comme des terrasses de palais, charmantes et que rafraîchissent les rayons de santal de l'astre des nuits, salués par les souffles sylvestres silencieux et doux, vont et viennent paisiblement et méditent sur le salut du prochain !
Ils résident n'importe où, aussi longtemps qu'ils veulent, toujours solitaires, au pied d'un arbre ou dans une grotte ; délivrés de la peine d'acquérir ou de garder, ils vivent sans souci, comme il leur plaît.
Lorsque l'homme a quitté la maison et vit à sa guise sans attachement, quelle paix, quelle joie du cœur ! Indra même lui porte envie.
Par la méditation des avantages de l'isolement, ce qui précède peut servir d'exemple, on apaise toutes les imaginations : on est alors à même de développer en soi la pensée de Bodhi.
Le Bodhisattva s'applique d'abord, avec diligence et scrupule, à ne pas faire de différence entre le moi et le prochain, ce qui est de l'essence de la pratique du futur Bouddha.
Ce qu'est la joie pour moi, elle l'est pour autrui ;
Ce qu'est la douleur pour moi, elle l'est pour autrui.
Je dois faire pour autrui ce que je fais pour moi.
Le corps n'est-il pas composé de parties ? N'est-il pas regardé comme « un », et, en tant que tel, protégé et servi par tous ses membres comme s'ils étaient solidaires ? De même, dans ce monde des vivants qui est multiple, la douleur et la jouissance sont communes à tous les êtres.
Si ma douleur n'a pas de retentissement dans le corps des autres, elle n'en est pas moins douleur, pénible à supporter à cause de l'attachement au « moi ».
Si la douleur d'autrui n'est pas ressentie par moi, elle n'en est pas moins douloureuse pour lui, pénible à supporter à cause de l'attachement au « moi ».
Je dois détruire la douleur du prochain, parce qu'elle est douleur, comme est ma propre douleur ; je dois servir le prochain, parce qu'il est un être vivant comme je suis moi-même.
Le moi et le prochain aspirent également au bonheur : quel caractère particulier présente le moi pour mettre nos efforts à son seul service ?
Le moi et le prochain haïssent également le danger et la souffrance : quel caractère particulier présente le moi pour veiller sur lui, non sur le prochain ?
« Mais, direz-vous, la souffrance du prochain ne me fait pas mal : pourquoi chercher à le protéger ? » — Je réponds : la douleur du corps dans la vie à venir ne te fait point mal, pourquoi te tenir en garde contre elle ?
Direz-vous que le moi passe d'une existence dans une autre ? Imagination ! Autre celui qui meurt, autre celui qui renaît.
Si, d'ailleurs, celui-là seul doit se tenir en garde contre une souffrance qui peut la ressentir, la main ne souffre pas de la douleur du pied, pourquoi défend-elle le pied ?
En vain direz-vous que ces démarches altruistes, quoique non justifiées, procèdent du sentiment de la personnalité : si l'altruisme n'est pas justifié, il faut y renoncer autant que possible, qu'il s'agisse de ce qu'on appelle le moi, dans ses existences successives ou dans son corps fait de membres divers, ou qu'il s'agisse du prochain.
101a) Cette série continue et consciente n'existe pas indépendamment des phénomènes momentanés qui la forment, de même qu'une file n'existe pas indépendamment des fourmis ; cet agrégat est comme une armée sans individualité vraie.
101b) Donc il n'existe pas d'être à qui l'on puisse attribuer la douleur, de qui l'on puisse dire « sa douleur ».
102) Les souffrances, sans distinction possible, ne peuvent être attribuées à personne : c'est parce qu'elles sont « souffrance » qu'il faut les combattre, et, par conséquent, aucune réserve n'est justifiée.
103) « Mais pourquoi combattre la souffrance [puisque, d'après vous, il n'existe aucun être qui souffre] ? » — Parce que toutes les écoles, [les matérialistes y compris,] sont d'accord là-dessus. S'il faut la combattre, il faut la combattre quelle qu'elle soit ; s'il ne faut pas la combattre, n'allez pas distinguer le moi [et le prochain].
104) « Mais [s'il faut combattre toute douleur,] pourquoi s'imposer d'un libre choix les grandes souffrances de la pratique charitable [des futurs Bouddhas] ? » — À considérer les souffrances de toute créature, peut-on dire que les souffrances des Compatissants soient si grandes ?
105) [Et d'ailleurs] si la souffrance d'un seul met un terme à la souffrance de plusieurs, il faut se l'imposer, pitoyable à soi-même, pitoyable au prochain.
106) [C'est ce que nous voyons dans le Samādhirājasūtra :] le [Bodhisattva] Supuṣpacandra, pour sauver une foule de malheureux, brava le roi et n'épargna pas sa propre vie.
107) C'est ainsi que les [futurs Bouddhas], dont l'âme est fortifiée [dans l'équivalence du moi et du prochain] et pour qui la jouissance personnelle n'est que douleur quand le prochain souffre, se plongent dans l'enfer Avīci comme les cygnes dans le bois aux lotus.
108) La délivrance des créatures fait déborder le fleuve de leurs pensées en un océan de joie ; la mesure [de la félicité est remplie : la délivrance même, à ce prix, est sans saveur.
109) Si donc vous faites du bien au prochain, n'allez pas vous enorgueillir, vous admirer, escompter une récompense : le saint n'est que soif du bien d'autrui.
110) [Résumons-nous :] comme je me défends de tout mal, jaloux même de ma réputation, de même j'aimerai, je défendrai le prochain.
111) Sous l'influence de jugements faux réitérés au cours des vies anciennes, l'homme attache la notion illusoire du moi, en dehors de toute réalité, à la combinaison d'éléments étrangers, les éléments de la génération.
112) Pourquoi donc ne pas regarder plutôt comme notre « moi » le corps d'autrui ? — Quant à notre corps, reconnaître qu'il nous est étranger, c'est en vérité trop simple !
113) Le [saint] constate les défauts de son « moi » et les qualités dont abonde le prochain ; il s'applique à se dépouiller de soi-même et à se revêtir du prochain.
114) L'homme aime ses pieds et [ses mains] parce qu'ils sont les membres du corps : les êtres vivants ont droit à la même affection parce qu'ils sont les membres du monde des vivants.
115) L'habitude nous a amenés à regarder comme notre « moi » ce corps qui n'existe pas même en soi. Nous arriverons par l'habitude à voir dans le prochain notre [vrai] « moi ».
116) Alors nous ne tirerons plus gloire, orgueil, espoir de récompense, du bien que nous aurons fait au prochain : voilà un grand mérite que de subvenir à ses besoins personnels.
117) De même que, tout naturellement, je protégeais mon « moi » contre toute douleur, contre tout chagrin ; de même je m'habituerai à cette sollicitude, à cette tendresse pour tous les vivants.
118) C'est ainsi que le Seigneur Avalokita a consacré jusqu'à son nom pour que ce nom protège les créatures contre toute crainte, même la gêne qu'on éprouve devant une assemblée.
119) Ne dites pas : « c'est trop difficile » ; ne retournez pas en arrière ; on parvient, tant est grande la vertu de l'habitude, à ne plus pouvoir se passer de ce qu'on n'entendait pas nommer sans horreur.
120) Quiconque veut arriver rapidement à sauvegarder le moi et le prochain doit pratiquer le suprême mystère :
« Agir à l’égard du moi comme [les mondains] à l’égard d’autrui et réciproquement. »
121) On a pour le « moi » un si violent amour que son moindre péril épouvante : qui ne haïrait pas ce moi qui terrorise comme le fait un ennemi ?
122) Ce moi qui, pour combattre la maladie, la faim, la soif, [le froid], immole les volatiles, les poissons, les quadrupèdes, et traite toute la nature en ennemie,
123) Ce moi qui, par avidité, par vanité, va jusqu’à tuer ses père et mère, jusqu’à commettre un vol sacrilège, — sans souci de l’enfer dont il alimentera les flammes !
124) Voilà ce que je suis : digne objet, en vérité, pour un esprit sensé, d’amour, de sollicitude, de culte ! Bien plutôt haïssable comme un ennemi et digne de tous les mépris.
125) « Si je donne, que mangerai-je ? » Égoïste, tu renaîtras dans le corps d’un piçâca. — « Si je mange, que donnerai-je ? » Charitable, tu renaîtras roi des dieux !
126) Tu fais souffrir le prochain pour toi-même : tu brûleras dans l’enfer. Tu te fais souffrir toi-même pour le prochain, toutes les bénédictions te sont assurées.
127) Tu prétends t’élever [au-dessus des autres], tu renaîtras dans les destinées mauvaises, et [si tu obtiens ensuite l’existence humaine,] tu seras vil et stupide. Mais si tu transposes ta vanité au bénéfice d’autrui, tu obtiendras bonne destinée, honneurs, intelligence.
128) Tu commandes et fais travailler le prochain pour toi, tu seras esclave et [misérable] ; tu te mets au service du prochain, tu obtiendras le pouvoir et [l’opulence].
129) Tous ceux qui sont malheureux ici-bas sont malheureux parce qu’ils ont cherché leur propre bonheur ; tous ceux qui sont heureux ici-bas sont heureux parce qu’ils ont cherché le bonheur du prochain.
130) À quoi bon en dire plus long ? Voyez seulement quelle différence il y a entre le fou qui désire son propre bonheur, et le Bouddha, ouvrier du bien d’autrui.
131) À coup sûr il n’obtient pas l’état de Bouddha, il n’obtient même pas les félicités du siècle, celui qui n’échange pas son bonheur contre la souffrance du prochain.
132) Et sans parler de la vie future, où en serons-nous ici-bas si le serviteur se refuse à travailler et le maître à payer les gages ?
133) Les hommes, au lieu de se rendre mutuellement service, ce qui est la source de tout bien dans les deux vies, cherchent réciproquement à se nuire : leur folie les précipite dans des maux extrêmes.
134) De toutes les calamités, de toutes les souffrances, de toutes les terreurs d’ici-bas, le seul principe est le sentiment ou l’amour du moi : il faut y renoncer.
135) On ne peut éviter la souffrance qu’en sortant du « moi » : on ne peut éviter la brûlure qu’en sortant du feu.
136) Si je donne mon « moi » au prochain et adopte le prochain à titre de « moi », c’est donc autant pour calmer ma souffrance que pour calmer celle du prochain.
137) Que ce soit donc, ô mon âme, une chose bien entendue : tu appartiens au prochain, et tu ne peux plus penser désormais qu’au bien de toutes les créatures.
138) Ces yeux, qui ne sont plus à moi, ne verront plus « mon » intérêt ; de même tous les sens. Ces mains, qui appartiennent au prochain, convient-il qu’elles travaillent pour moi ? De même tous les organes d’action.
139) Tout entier aux créatures, toutes les ressources de ce corps je les lui prendrai pour les mettre au service du prochain.
140) Je me tiendrai pour un étranger, et c’est dans les plus humbles d’abord que je reconnaîtrai mon « moi » : alors ce sera le moment d’être envieux et superbe, sans défaillance ou hésitation.
141) « Comment, [dirai-je,] ce [moi] est honoré et je ne le suis pas ; il est riche et je ne le suis pas ; on le loue et on me blâme ; il est heureux et je souffre.
142) « Je travaille tandis qu’il reste à son aise les bras croisés : c’est apparemment parce qu’il est grand dans ce monde, et que je suis petit, faute de qualités !
143) « Mais à quoi donc pourrait servir un homme dépourvu de qualités ? Tout le monde a ses qualités ! Il y a des gens qui valent mieux que moi, il en est aussi de moins bons.
144) « [D’ailleurs,] si je manque de moralité ou de doctrine, est-ce ma faute ou celle des passions ? Qu’il me guérisse donc autant qu’il est en lui : j’accepte le traitement, si dur soit-il.
145) « Mais il est incapable de me guérir : pourquoi donc me méprise-t-il ? — À cause de ses vertus excellentes ? — Que m’importe, s’il n’est saint que pour lui-même.
146) « A-t-il seulement compassion des malheureux que vont dévorer les mauvaises destinées ? Et cependant, dans l’orgueil de ses vertus, il prétend exceller parmi les saints.
147) « Quand il se reconnaît un égal, il se battra à l’occasion pour être le premier, pour assouvir sa convoitise ou sa vanité.
« Ah ! si mes qualités se manifestaient partout à travers le monde ; et si personne n’entendait plus parler des siennes, pour autant qu’il en ait !
« Si mes défauts restaient inconnus, si les hommes m’honoraient sans faire attention à lui ! — Enfin, voici que les richesses et les honneurs, détournés de lui, me sont justement acquis.
« Réjouissons-nous, un peu tard, il est vrai, au spectacle des mauvais traitements, des moqueries et des reproches dont chacun l’accable.
« C’est plaisant, en vérité, que ce misérable ose se mesurer avec moi ! Est-il donc instruit dans les livres saints, sage, beau, noble, riche ?
« À entendre proclamer toutes mes qualités [qu’il s’attribuait faussement], mes poils se hérissent dans un transport de joie, et je déguste mon bonheur !
« S’il possède quelque bien, nous le lui prendrons de force ; nous lui donnerons ce qu’il faut pour vivre, rien de plus, et à condition qu’il nous serve.
« Car il faut qu’il trébuche de sa prospérité ; il faut qu’il porte nos souffrances : trop souvent et trop longtemps, ce misérable nous a tous torturés ».
[Tels sont les sentiments que tu nourriras, ô mon âme, contre toi-même et en faveur des créatures. — Cela te paraît dur ? Mais réfléchis : n’as-tu pas, pendant d’innombrables périodes de siècles, poursuivi ton bien propre ? Et qu’as-tu recueilli de tes longs efforts, sinon souffrance, rien que souffrance ?
Applique-toi donc sans balancer au bien du prochain, je le veux ! Tu en verras plus tard les avantages, car la parole du Bouddha ne trompe pas.
[Diras-tu que tu fus, en effet, charitable ? Mensonge !] Si tu avais pratiqué [la charité et l’humilité], tu ne serais pas dans l’état misérable où je te vois, — sans parler du bonheur suprême des Bouddhas [que tu eusses acquis].
De même que tu as, si longtemps, adopté pour ton « moi » ce corps formé de matières étrangères, de la semence et du sang, apprends donc à considérer le prochain comme ton [vrai] « moi ».
Deviens un espion au service du prochain, et tout ce que tu vois dans ton corps qui soit bon à quelque chose, dérobe-le-lui dans l’intérêt du prochain.
Mon « moi », penseras-tu, est à son aise : le prochain est mal ; il est dans les honneurs, le prochain est humilié ; il se repose, le prochain travaille. Anime-toi de jalousie contre toi-même.
Destitue ton « moi » de toute jouissance et qu’il porte les douleurs d’autrui ; par une surveillance de tous les instants, examine toutes ses fautes et toutes ses faiblesses.
Fais tomber sur sa tête, sur sa seule tête, les fautes mêmes d’autrui ; et confesse au Bouddha jusqu’à ses moindres fautes.
Ternis sa réputation en proclamant la réputation plus grande d’autrui ; mets-le, comme un esclave de rebut, au service des créatures.
Ce n’est pas pour quelques lambeaux de qualités, toutes de hasard, qu’il peut mériter l’éloge ; son fond n’est que vice. Fais en sorte que personne ne connaisse ses qualités, [s’il en a].
En un mot, tout le mal que tu n’as pas craint de faire au prochain dans ton intérêt, fais-le retomber sur toi-même dans l’intérêt du prochain.
Ne lui accorde pas même la liberté de parler ; sois honteux, craintif, discret comme une nouvelle épousée.
Il faut que le « moi » t’obéisse : « Fais ceci, tiens-toi ainsi, ne fais pas cela » ; il faut le punir quand il désobéit.
« Eh quoi, ô ma pensée, j’ai beau dire, tu n’obéis pas ! Je saurai bien te punir et te dompter, ô moi qui suis le réceptacle de tout mal.
« Espères-tu m’échapper ? Je t’ai vu, je détruis tous tes orgueils. — Le temps est passé où je me laissais perdre par toi.
« Renonce à tout espoir qu’il y ait encore pour toi un intérêt propre : je t’ai vendu au prochain, sans souci de [tes] souffrances.
« Car si j’étais assez fou pour ne pas te livrer aux créatures, c’est toi, je n’en doute pas, qui me livrerais aux démons, gardiens des enfers.
« Combien de fois m’as-tu déjà livré à ces bourreaux et pour quelles longues tortures ! Je me souviens de ta cruelle inimitié, et je t’écrase, ô moi, esclave de l’intérêt propre ! »
Si je m’aime véritablement, il ne faut pas m’aimer ! Si je veux me sauvegarder, il ne faut pas me sauvegarder !
Plus tu fais pour épargner au corps la souffrance, plus tu le rends sensible et plus bas tu le fais tomber.
Mais, malgré sa chute [et sa bassesse], le monde entier ne pourrait apaiser sa soif de jouissances ; — et qui réalisera ses désirs ?
Or le désir de l'impossible entraîne après lui la désillusion et la haine. Celui qui est sans espoir possède une félicité qui ne peut vieillir.
Ne lâchez pas la bride aux désirs du corps. Cela seul est bon qui n'est pas conçu comme désirable.
[Qu'est-ce que le corps ?] — Il finira par n'être que cendres ; c'est une masse inerte qu'un autre met en mouvement ; c'est un amoncellement d'immondices. Pourquoi donc y placer mon « moi » ?
Vivante ou décomposée, cette machine ne peut me servir à rien. Quelle différence entre le corps et une masse de terre ou de bois ? Il faut que le sentiment du « moi » ait la vie bien dure !
Complice et ami de mon corps, je l'ai été pour mon malheur, sans aucun profit ; que ce mannequin soit content ou mécontent, voilà bien une belle affaire !
M'aime-t-il quand je me fais son défenseur ? Haït-il les vautours qui le dévorent ? C'est donc une folie que de l'aimer.
Je suis furieux quand on le maltraite, joyeux quand on l'honore. Puisque lui-même n'en sait rien, à quoi bon me mettre en peine ?
Ceux qui aiment ce corps [qu'on dit être mien], je les considère, n'est-il pas vrai, comme mes amis : mais tous les hommes aiment leur corps, il convient donc que je les aime.
J'ai donc, sans réserve, abandonné mon corps au profit des êtres : et si je continue à le porter, malgré ses vices, c'est comme instrument d'action.
Je renonce aux pratiques du monde et je marche dans le chemin qu'ont suivi les Saints : je me souviens du « Sermon sur l'attention » ; je secoue la langueur et la paresse, et, pour n'avoir plus à les redouter, je fixe ma pensée ; je la retire des mauvaises voies et je l'applique étroitement à ce qui doit être son objet.

Source Shântideva, Bodhicaryâvatâra, trad. L. de La Vallée-Poussin (1907), archive.org (OCR corrigé) · Sommaire