Catholicisme

Histoire d’une âme, partie 1, chapitre 2


Au soir d’amour, parlant sans parabole,

Jésus disait : « Si quelqu’un veut m’aimer,

« Fidèlement qu’il garde ma parole,

« Mon Père et moi viendrons le visiter ;

« Et, de son cœur, faisant notre demeure,

« Notre palais, notre vivant séjour,

« Rempli de paix, nous voulons qu’il demeure

« En notre amour. »



Vivre d’amour, c’est Te garder toi-même,

Verbe incréé ! Parole de mon Dieu !

Ah ! tu le sais, divin Jésus, je T’aime !

L’Esprit d’amour m’embrase de son feu.

C’est en T’aimant que j’attire le Père,

Mon faible cœur Le garde sans retour ;

Ô Trinité ! vous êtes prisonnière

De mon amour.



Vivre d’amour, c’est vivre de Ta vie,

Roi glorieux, délices des élus !

Tu vis pour moi caché dans une hostie…

Je veux pour toi me cacher, ô Jésus !

À des amants il faut la solitude,

Un cœur à cœur qui dure nuit et jour ;

Ton seul regard fait ma béatitude,

Je vis d’amour !
Vivre d’amour, ce n’est pas sur la terre

Fixer sa tente au sommet du Thabor ;

Avec Jésus, c’est gravir le Calvaire,

C’est regarder la croix comme un trésor !

Au ciel, je dois vivre de jouissance,

Alors l’épreuve aura fui sans retour :

Mais, ici-bas, je veux dans la souffrance

Vivre d’amour !



Vivre d’amour, c’est donner sans mesure,

Sans réclamer de salaire ici-bas ;

Ah ! sans compter je donne, étant bien sûre

Que lorsqu’on aime on ne calcule pas.

Au Cœur divin, débordant de tendresse,

J’ai tout donné ! légèrement je cours…

Je n’ai plus rien que ma seule richesse :

Vivre d’amour !



Vivre d’amour, c’est bannir toute crainte,

Tout souvenir des fautes du passé.

De mes péchés je ne vois nulle empreinte,

Au feu divin chacun s’est effacé.

Flamme sacrée, ô très douce fournaise,

En ton foyer je fixe mon séjour ;

Jésus, c’est là que je chante à mon aise :

Je vis d’amour !



Vivre d’amour, c’est garder en soi-même

Un grand trésor en un vase mortel.

Mon Bien-Aimé ! ma faiblesse est extrême !

Ah je suis loin d’être un ange du ciel.

Mais, si je tombe à chaque heure qui passe,

Me relevant, m’embrassant tour à tour,

Tu viens à moi, Tu me donnes ta grâce,

Je vis d’amour !



Vivre d’amour, c’est naviguer sans cesse,

Semant la joie et la paix dans les cœurs ;

Pilote aimé ! la charité me presse,

Car je Te vois dans les âmes, mes sœurs.
La charité, voilà ma seule étoile ;

À sa clarté, je vogue sans détour ;

J’ai ma devise écrite sur ma voile :

« Vivre d’amour ! »



Vivre d’amour, lorsque Jésus sommeille,

C’est le repos sur les flots orageux.

Oh ! ne crains pas, Seigneur, que je T’éveille,

J’attends en paix le rivage des cieux…

La Foi bientôt déchirera son voile,

Et mon Espoir ne comptera qu’un jour ;

La Charité gonfle et pousse ma voile,

Je vis d’amour !



Vivre d’amour, c’est, ô mon divin Maître !

Te supplier de répandre Tes feux

En l’âme élue et sainte de Ton prêtre ;

Qu’il soit plus pur qu’un séraphin des cieux !

Protège-la Ton Église immortelle,

Je T’en conjure à chaque instant du jour.

Moi, son enfant, je m’immole pour elle,

Je vis d’amour !



Vivre d’amour, c’est essuyer Ta Face,

C’est obtenir des pécheurs le pardon.

Ô Dieu d’amour qu’ils rentrent dans Ta grâce,

Et qu’à jamais ils bénissent Ton Nom !

Jusqu’à mon cœur retentit le blasphème ;

Pour l’effacer je redis chaque jour :

Ô Nom sacré je T’adore et je T’aime,

Je vis d’amour !



Vivre d’amour, c’est imiter Marie

Baignant de pleurs, de parfums précieux

Tes pieds divins, qu’elle baise ravie,

Les essuyant avec ses longs cheveux ;

Puis, se levant, dans une sainte audace,

Ton doux Visage elle embaume à son tour :

Moi, le parfum dont j’embaume Ta Face,

C’est mon amour !
« Vivre d’amour, quelle étrange folie !

Me dit le monde, ah ! cessez de chanter ;

Ne perdez pas vos parfums, votre vie ;

Utilement, sachez les employer ! »

— T’aimer, Jésus, quelle perte féconde !

Tous mes parfums sont à Toi sans retour.

Je veux chanter en sortant de ce monde :

Je meurs d’amour !



Mourir d’amour, c’est un bien doux martyre,

Et c’est celui que je voudrais souffrir.

Ô Chérubins ! accordez votre lyre,

Car, je le sens, mon exil va finir…

Dard enflammé, consume-moi sans trêve,

Blesse mon cœur en ce triste séjour.

Divin Jésus, réalise mon rêve :

Mourir d’amour !



Mourir d’amour, voilà mon espérance !

Quand je verrai se briser mes liens,

Mon Dieu sera ma grande récompense ;

Je ne veux point posséder d’autres biens.

De son amour je suis passionnée ;

Qu’il vienne enfin m’embraser sans retour !

Voilà mon ciel, voilà ma destinée :

Vivre d’amour !…

Source Thérèse de Lisieux, Histoire d’une âme (1898), fr.wikisource.org · Sommaire